‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 54 sur 107 · I. — LE TRAVAIL EST UN DEVOIR · texte numérisé non relu

I. — LE TRAVAIL EST UN DEVOIR

1*" Il est un devoir individuel :

L'homme a en effet le devoir de donner à la vie sa vaileur normale : il doit se perfectionner physiquement, intellectuellement et moralement.

Or le travail est normalement un moyen de donner à la vie humaine cette valeur.

Pour s'en convaincre il suffit de considérer ce que devient l'homme sans le travail : sauvage primitif ou dégénéré de vieille souche, — et ce qu'il devient au contraire par le travail.

Le travail est donc un devoir individuel.

Remarquons que cet argument n'a toute sa force que dans le contexte de la Doctrine chrétienne sur la fin dernière de rhomme. Car si l'homme est destiné à trouver sa perfection dans une union ineffable avec Dieu, il est évident qu'il! doit, dès ici-bas, préparer cette perfection en se conformant à l'ordre établi par Dieu, lequel a voulu que par de travail l'homme acquît sa noblesse et affirmât son indépendance vis-à-vis de la nature inférieure (i).

(1) Genèse, II, 5.

Ce n'est pas pour travailler que l'homme doit donc travailler. S'il en était ainsi, le travail ne serait que jeu. Or il est devoir. Ce n'est pas non plus pour s'enrichir que l'homme doit travailler. S'il en était ainsi, le travail ne serait que nécessité. Or il est devoir.

Oui, il est un devoir :

1° Il l'est antérieurement à tout péché. C'est en effet avant d'avoir commis sa faute que le premier homme reçoit l'ordre divin du travail.

2° II l'est cependant davantage conséquemment au péché (i). Car il devient dès lors un moyen particulièrement important de purification morale et de perfection intérieure : il contribue à cette purification, du fait qu'il est accepté comme une peine. C'est ce que rappelle, en sa règle, le patriarche de l'Ordre monastique, saint Benoit, et c'est ce dont bénéficient, depuis des siècles, en leurs cloîtres laborieux, des milliers d'âmes chrétiennes.

Il contribue à ce perfectionnement, non seulennent pour les raisons alléguées plus haut, mais encore parce que, depuis que le Christ s'est livré au travail, celui-ci devient un honneur, qui élève l'homme jusqu'à l'imitation de Dieu.

Le Play a bien résumé cette conception du travail, en se plaçant toutefois ^à un autre point de vue que celui d'où nous l'envisageons ici. « Le travail, a-t-il écrit, est après la religion, ila propriété et la famille, l'institution qui élève le mieux l'humanité vers l'ordre moral. Il implique une fatigue du corps et de l'esprit, très dure pour ceux qui ne s'y sont pas plies de longue main. Pour s'accoutumer à un travail régulier, l'homme doit d'abord résister à la propension, pour ainsi dire animale, qui le porte à éviter tout effort pénible et à s'approprier par la foTce ou la ruse les produits du travail d' autrui. Il doit dompter ses inclinations sensuelles, soit en obéissant à la

(1) Genèse, III. 23.

diirection imposée par les gouvernants, soit en s'inspirant de sa volonté guidée elle-même par la loi morale. Cette réaction continuelle de l'âme sur les organes physiques est au fond la meilleure culture de la vertu; c'est du moins celle qui est le plus accessible à toutes les conditions. L'amour du travail est l'une des grandes forces de l'homme civilisé, et l'une des causes de l'empire qu'il exerce sur le monde matériel (1) ».

2° Le travail est encore un devoir social :

L'homme a en effet le devoir de vivre une vie sociale. Il n'est pas fait pour vivre en isolé. Il est fait pour s'associer avec ses semblables. C'est par et dans la société, que, contrairement à ce que pensait Jean- Jacques Rousseau, il trouve normalement son perfectionnement.

Or le travail est une condition de cette vie socialle.

Donc le travail est un devoir social (2).

Il l'est surtout en ce sens que la société, comme telle, ne peut pas vivre sans le travail de ses membres. Ceux-ci doivent donc travailler, et la mesure de leur obligation est ceWe de leur capacité.

Ont-ils l'intelligence ? C'est le travail intellectuel, qui leur incombe : travail dont l'importance sociale ne saurait être trop magnifiée. De tous les travaux, c'est aussi le travail intellectuel qui est le plus productif.

Ont-ils une autre capacité, ne serait-ce qu'une capacité physique ? Les membres d'e la société doivent encore travailler. C'est alors, à des degrés divers, He travail manuel qui devient obligatoire.

(1) Le Play, Réforme sociale, t. II, chap. 31, § lïl- : Le travail, source d'ordre moral.

(2) Heinrich Pesch, National Œconomie, t. I, ch. I, ch. I, § II : Die Arbeit als Mittel der Weltbeherrschung, p. 10 seq.

Sous lie nom de travail manuel, nous entendons un travail qui exige des actes corporels. Ce travail n'est pas un devoir pour tous les individus. Tolstoï et son collaborateur le Moudjik Bondareff ont affirmé le contraire dans l'ouvrage de ce dernier, préfacé par le romancier, sur \e Travail, et depuis, les Bolchevistes se sont inspirés de cette conception. Mais cette conception est fausse. Car encore que lia nature — pour ne point parler de la Bible (i) — exige le travail, il faut se rappeler que son exigence est fondée sur le bien de la collectivité humaine. Or ce bien n'est pas seulement physique mais moral. A côté du travail qui assure Ha vie matérielle, la société exige donc le travail qui assure la vie intellectuelle. Elle a besoin d'ouvriers : soit ! Mais elle a besoin égallement de juges, de savants, de chefs, etc. Et comme il est impossible à un seul et même homme d'être tout cela à la fois, il faut, au nom du bien commun, que le travail soit divisé et qu'il y ait selon le mot de Saint Thomas (2), ministerioram distrihutio entre travailHeurs de la main et travailleurs de l'esprit.

Chaque homme n'est donc pas tenu à travailler manuellement (3). Mais il devra le faire, dans la mesure où ce travail est nécessaire à la vie. Plus que tout autre, le devoir du travail manudl est social.

(1) Saint Paul, II. TJiess., c. III, v. 10, quoniam si quis non vult operari, nec manducet.

(2) Saint Thomas, II, II, q, CLXXXVTI, a, 3 : « Sub opère manuali intelliguntur omnia humana oUicia, ex quibus homines licite victum lucrantur, sive manibus, sive pedibus, sive lingua fiant ; vigUes enim et cursores et alii hufusmodi, de suo labore viventes, intelliguntur de operibus manuum vivere. Quia enim manns est orgnnum organnrum, per opus mnvuum omnis operatio intelUgitur, de qua aliquis victum licite potest lucrari... Non tamen peccant quicumque manibus non operantur, quia ad alia praecepfa Jegis naturae quae pertinent ad bonum muUorum, non tenentur singuli sed sufficit quod unus vacet huic oificio, alius alteri ; puta quod quidam sint opi[ices, quidam agricolae, quidam indices, quidam doctores et sic de aliis secundum illud Apostoli : I, nd. Cor. XII : Si totum corpus oculus, ubi auditus., et si toium audiius, ubi odoratus ? etc.

(3) Opusculum contra Impugnantes..., c. v.

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