‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 55 sur 107 · IL — LE TRAVAIL EST UN FACTEUR DE PRODUCTION ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

IL — LE TRAVAIL EST UN FACTEUR DE PRODUCTION ECONOMIQUE

Par production économique, entendons ici la mise en valeur d'une chose, qui acquiert de ce fait une utilité nouvelle.

Or de la production ainsi entendue, le travail est évidemment un facteur.

1° Il n'en est pas le seul.

La Nature est, elle aussi, un facteur de production.

Sans doute elle est bien souvent un agent de destruction.

Mais elle produit soit d'elle-même, soit avec le concours de l'homme.

A. — D'elle-même, elle produit :

1. — Par les matières premières qu'elle recèle : minérales, végétales, animales...

2. — Par la position géographique, climatérique, historique qu'elle occupe...

3. — Par les forces qu'elile déploie : force nnotrice des eaux, des vents...

à. — Par les influences mêmes indirectes qu'elle exerce : influences de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme...

B. — Avec le concours de l'homme surtout, la nature augmente et adapte aux volontés de son maître sa production.

Car à mesure que l'homme se civilise, il apporte à la nature un concours moins dépendant et plus intime, moins variable et plus méthodique, moins limité et plus effectif.

Le civilisé diirige l'exploitation de ce monde avec une maîtrise qui a cessé de l'étonner lui-même, mais qui lors-

qu'on y réfléchit un instant, est singulièrement troublante. Dire qu'il s'asservit la nature, vaine formule. Il n'y a pas une nature toute faite, toute composée, qu'il accepte en bloc et qu'il plie telle quelle à ses volontés. Il dissocie, il désagrège. Sans aucun souci, au contraire, de la nature naturelle, si l'on peut dire, de la nature de chaque région, il acclimate telle culture, il proscrit telle plante, il bouleverse telle économie séculaire, et non pas une fois, mais dix fois, vingt fois en un demi-siècle, parce qu'il est mené lui-même par la grande meneuse, qui domine tout : par la grande industrie moderne du type capitaliste, qui demande des produits, des matières premières, des plantes, des animaux à broyer, à triturer inlassablement et sans trêve.

Et voilà en trente ans les révolutions successives de Ceylan, jadis traditionnellement, séculairement, l'îlle de la canelle et des cardamones en un grand pays des épices. Mais, la culture des épices ayant cessé d'être rémunératrice, Geylan est devenu l'île du café. Mais l'homvme ayant établi la culture du café en grand au Brésill, et cette culture y ayant pris une extension formidable, Ceylan la abandonné le café pour le thé. Mais des essais d'acclimation de l'Hevea du Brésil s'étant poursuivis, après les tâtonnements obligatoires, ils ont donné des résultats excelllents, et le caoutchouc étant bien plus rémunérateur que le thé, Ceylan est devenu l'île du caoutchouc, tellement que la culture de l'Hevea a dû presque être abandonnée dans Ile pays précisément d'oii il était venu à Ceylan, dans l'Amérique du Sud 011 le Pérou n'en produit presque plus — tout comme il cesse d'alimenter le monde en quinquina, depuis que le quinquina a conquis Java. Et ce n'est pas fini. Demain, peut-être, Ceylan sera l'île du coton; et aprèsdomain ? (t).

Ce concours si puissant que l'homme apporte anx

(1) Fevre. T.n Terre et VEvnhifUw fîvmaine^ Introduction géographique h l'Histoire, p. i31 (Paris, 1922).

forces de la nature, c'est précisément ce que nous appelons son travail. Il faut donc dire de celui-ci :

2*^ Il est un facteur réel de la production économique.

Manifestement, on ne saurait l'affirmer également d« toute espèce de travail humain. Mais on doit l'affirmer proportionnellement à son efficacité.

Or le travail est d'autant plus efficace qu'il est mieux coordonné et mieux divisé.

A. — - Il sera donc un facteur d'autant meilleur de la production économique, qu'il se trouvera être le mieux coordonné en ses éléments :

a) En ses éléments propres c'est-à-dire en ceux dont est constituée l'activité humaine. Or cette coordination n'est possible, qu'à la condition que le travail soit accompli d'une manière intelligente et sous la direction d'une autorité.

C'est pourquoi les sociologues ont souvent noté, non sans raison, la nécessité, pour que le travail soit productif, de faire l'éducation professionnelle des travailleurs et de former des chefs (1). Ceux-ci sont par définition les agents coordonnateurs de l'activité humaine : ils lui donnent son unité, et seuls ils rendent possible l'existence, la continuité et la fécondité du travail qu'ils dirigent.

(l'i L'Action Populaire a publié sur cette question de la formation professionnelle des travailleurs, diverses études auxquf^lles nous renvoyons nos lecteurs. Voir notamment : Dassonville, Iai iormaMon des jjrolQssionnels par la procession. — Consulter aussi WiLBois et Wanuxem, EssaU sur la conduite des affaires. — Pezeu, Les hommes qu'il nous faut pour orr/anisrr la production. — Doncœur, Le Fayolisme, dans Act. Populaire. — De Ci.eyn, dans le Bulletin d'Etudes et d'Informations de V Ecole Rjipôrieure de Convmerce d^Anvers : L'Education commerciale aux Etats-Unis et au Canada, chap. III. La formation de Vhomme d'affaires, p. 3'«i (1923). — Fayol, Administration générale et Industrielle (1920).

h) C'est aussi en ses éléments auxiliaires que le travail doit être coordonné. Or ces éléments auxiliaires sont ceux dont est fait la machine. Du point de vue théorique où nous nous plaçons ici, il faut dire que le travail sera d'autant mieux coordonné que les suppléances d'énergie apportées par les machines, seront davantage compensées par des profits pour le travailleur.

Que ces profits soient d'ordre matériel ou spirituel, c'est à une juste économie du travail qu'il conviendra de les demander. Notons pour l'instant, qu'ils doivent être au moins spirituels, et consister dans la libération de l'homme et la mise en valeur de son intelligence et de sa conscience.

Ce que nous disent à ce propos des écrivains récents, en nous exposant ce que l'on est en droit d'attendre de l'introduction des machines dans le travail humain, de Molinari l'avait noté depuis longtemps en une page qui mérite d'être retenue : « Aucune transformation de la machinerie de la production ne fait exception à cette loi. Si l'effort musculaire n'est pas supprimé complètement, il est amoindri, et l'on peut même mesurer H'étendue d'un progrès accompli, par la diminution de la quantité de force physique requise.

Sans doute dans la grande imajorité des branches de la production, la part du travail physique est demeurée prépondérante, mais les industries en retard se transformeront à leur tour ; on peut même affirmer, que leur transformation est inévitable, puisque l'homme considéré comme un simple moteur, est inférieur sous le double rapport de la puissance et du bon marché, aux moteurs mécaniques. Sa supériorité réside seulement dans son intelligence, qu'aucune machine ne peut emprunter, et, comme il n'est point d'opération productive qui puisse s'effectuer sans direction ni surveillance, il faudra toujours joindre au matériel le plus parfait un personnel pourvu de l'intelligence et des connaissances ou de la pratique spéciales,

nécessaires pour le mettre en œuvre. En dernière analyse, le progrès consiste à demander de plus en plus à ce personnel l'espèce de concours qu'il peut seul apporter — celui de sa force intellectuelUe — et, comme nous le verrons tout-à-1 'heure, aussi de ses facultés morales, tout en réduisant au minimum la coopération de sa force physique, que la force mécanique remplace avec une économie notoire et une efficacité incomparable » (i).

Si rintrodiiction des machines a entraîné de graves abus dans le régime de la production et conséquemment dans l'organisation du travail humain, c'est la faute du capitalisme, entendu au sens défini plus haut. Au nom des principes du Droit, il faut affirmer la supériorité de l'homme sur les choses et l'obligation, pour 'ceux qui possèdent ces dernières, de ne point leur asservir le travail humain. Quelles que soient les applications possibles de cette conception du travail, une chose au moins est certaine, c'est que les responsabilités humaines grandissent avec le progrès matériel.

B. — Le travail sera un facteur de la production d'autant meiWeur qu'il sera mieux divisé.

Cette division du travail, dont Aristote avait pressenti l'importance, est une des conditions les plus nécessaires de la vie économique. Mais elle n'est pas sans entraîner des inconvénients parfois graves pour le travailleur, dont la spécialisation à outrance compromet la dignité et matérialise l'effort. « C'est un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dixhuitième partie d'une épingle; et qu'on ne s'imagine pas que ce soit uniquement l'ouvrier qui toute sa vie conduit une lime et un marteau, qui dégénère ainsi de la

(1) De MoLiNAr.i, UEvoluUon économique au .Y/Y® siècle, Thf^oiie (in Progrès, p. 14 (Paris 1880\

dignité de sa nature, c'est encore l'homme qui par état exerce les facultés les plus déliées de son esprit (1) ».

Il ne s'agit pas ici — l'étude relève de la sociologie — d'analyser la fonction de cette division du travail, ses facteurs, ses formes normales ou anormales (2).

Il suffît de constater un fait : celui de l'importance de cette division du travail, du point de vue social.

A ce point de vue devront être diversement appréciés les systèmes d'administration qui portent le nom de Taylorisme et de Fayolisme.

III. — LE TxHAVAIL EST UN FONDEMENT DE DROITS ET DE DEVOIRS HUIVIAINS

1° Il l'est en tant que travail productif.

La Production, à laquelle concourt le travail, n'est pas sa fin suprême ; elle n'est qu'un moyen : celui d'aider le travailleur à vivre sa vie d'homme.

De cette destination primordiale du travail découlent certains droits des travailleurs :

V Le droit d'être traités en hommes et donc d'une façon humaine, d'où le devoir correspondant de l'autorité responsable, de veiller, au besoin par des règlements d'atelier, à l'hygiène et à la moralité du travail;

2° Le droit de participer, sauf contrats forfaitaires équitablement conclus, aux profits ;

3" Le droit de recevoir un juste salaire, qui n'est ni une faveur ni une simple récompense, mais l'acquittement d'une dette, payée par devoir à qui y a droit.

l) Jean-Baptiste Sav, Traitti d'Economie politique^ 1. I, chap. viii. (21 Emile Durkeim ; De la division du travail social, 4« édit. (Î922).

Ainsi le travail fonde un droit de propriété réell. Il ne le fonde pas tout seul. Nous avons vu plus haut que celui qui fournit le capital à une entreprise, a aussi des droits. Mais nous disons que la part que le travail produit, lui est due de soi. Ei autem qui operatur, merces non impiitatur secundum gratiam. sed secundum debitum. Ce n'est donc pas en raison seulement d'un traité, d'un contrat, que le salaire est dû, c'est en raison du travail. La nature exige que tout travail humain apporte une utilité à celui qui l'exerce.

Ainsi le salaire du travailleur, c'est avant tout l'utilité qu'il retire du travail, son gain, son prix, Id enim merces dicitur, in quod alicui recompensatur, pro retributione operis vel laboris, quasi quoddam pretium ipsius, dit le Docteur Angélique. Il ne faut donc pas que le profit du travailleur soit laissé au bon plaisir de qui, éventuellement, il dépend en son travail. Car ce profit repose non sur la faveur, mais sur le droit (i).

2° Il l'est en tant que travail social.

La nature humaine exige que des relations dérivent du travail]. Car, comme nous l'avons vu plus haut, l'homme isolé est un impuissant, et c'-est en s'asso<?iant qu'il donne à son travail sa véritable valeur productive.

Les relations dérivant du travail sont, dans le régime économique du temps présent, parmi les plus fréquentes des relatio^ns humaines. Il devait en être ainsi ; car il faut d'abord vivre. Or pour vivre, il est une double nécessité, que subit particulièrement l'homme moderne : celle de se procurer par le travail, les biens, et par l'association, les forces, dont il est personnellement privé.

Ne nous étonnons pas que ces relations soient aussi

(1) Rom., IV, i ; — Math. X, 10 ; — Saint Thomas, I, II, q. 104, a. 1, in corp. ; — Saint Augustin, Sermo IX, 13.

les plus dépendantes. En se reliant en effet entre eux, en vue de satisfaire aux exigences de la vie, les travailleurs d'aujourd'hui, quels qu'ils soient, témoignent non seulement de cette solidarité d'efforts dont Bastiat a, dans une page bien connue, exposé jadis les Harmonies, mais encore de la naturelle hiérarchie des fonctions humaines.

Certes, la forme de cette hiérarchie a varié au cours de la longue histoire du travail. Elle n'est point maintenant ce qu'elle fut hier, ni peut-être €e qu'elle sera demain.

Dans r organisation économique actuelle, elle a, en tout cas, un caractère généralement assez bien déterminé.

Le plus grand nombre de ceux qui travaillent, qu'ils soient travailleurs de la main ou travailleurs de l'esprit, ouvriers, employés, fonctionnaires, ingénieurs ou directeurs, qu'ils touchent 15 francs par jour ou 100.000 francs par an, accomplissent de fait leur travail, pour s'assurer un revenu pécuniaire, qui est moins leur libre conquête, que le paiement de leur concours. Les voici s' échelonnant pour ainsi dire le long d'une pyramide au sommet de laquelle se trouve la puissance de l'argent, qui, par ceux qui la détiennent, fait descendre de degrés en degrés le don de ses privilèges à ceux qui la servent. Tous ces travailleurs sont dans un certain sens des salariés. Ils ne sont pas seulement dépendants mais subord'onnés, s'il est vrai que tout salariat implique logiquement une subordination (1).

Des relations humaines, ayant ce double caractère de fréquence et de dépendance, devraient être les plus conformes de toutes à la justice.

fl) Mr CuciiE, professeur à la Faculté de Droit de Grenoble : Du rapport de dépendance, élément constilutil du contrat de. travail (Mémoire présenté au Congrès des Sociétés Savantes de 1013.)

La logique le demande.

L'utilité publique l'impose.

Supprimez en effet la justice dans ces relations. Voici qu'éclate la révolte des intérêts. Les contacts multiplient les frictions. L'ordre social est ébranlé, le Bien commun compromis.

Pour que le Bien commun soit procuré, ce Bien commun, dont le docteur Angélique nous dit qu'il consiste essentiellement dans les convenances vitales de l'ensemble : ce qui est, précise-t-il, la fin de l'Economie politique : Finis auteni ultimus œconomicœ est totum hene vivere secundum domesUcam conversationem (1), pour que ce Bien commun, vraiment digne de l'homme, être personnel et être social, soit non seulement procuré mais assuré, il faut que dans les relations dérivant du travail, la justice soit. Or elle n'est pas.

Les observateurs les plus désintéressés, moralistes, sociologues ou théologiens, le reconnaissent.

Le fait à leurs yeux est certain. Il est grave. Il l'est à un tel point que ceux-là mêmes, dont les principes philosophiques paraissent obscurcir la notion traditionnelle de justice, ne peuvent s'empêcher de clamer leurs craintes.

C'est ainsi que M. Durkheim rappelait dans l'Introduction de son ouvrage sur : La Division du travail social, le danger que fait courir à la société «contemporaine <( Vétat d'atonie juridique et morale où se trouve actuellement la vie économique. »

(( Dans cet ordre de fonctions, écrit-il, la morale professionnelle n'existe véritablement qu'à l'état rudimentaire. Il y a une morale professionnelle de l'avocat, du magistrat, du soldat et du professeur, du médecin, du prêtre, etc. Si on essayait de fixer en un langage un peu

(1) Saint Thomas, II, II, qu. 50, a. 3, in corps.

défini les idées en cours sur ce que dowent être les rapports de l'employeur et de l'employé, de l'ouvrier avec le chef d'entreprise, des industriels concurrents les uns avec les autres ou avec le public, quelles formules indécises on obtiendrait !

« Quelques généralités sans précision sur la fidélité et le dévouement que les salariés de toutes sortes doivent à ceux qui les emploient, sur la modération avec laquelk ces derniers doivent user de leur prépondérance économique, une certaine réprobation pour toute concurrence trop ouvertem^ent déloyale, pour toute exploitation par trop criante du consommateur, voilà à peu près tout ce que contient la conscience morale de ces professions.

(( De plus la plupart de ces prescriptions... ne sont sanctionnées que par V opinion... et l'on sait combien l'opinion se montre indulgente pour la manière dont ces vagues prescriptions sont remplies. Les actes les plus blâmables sont si souvent absous par le succès, que la limite entre ce qui est permis et ce qui est prohibé, ce qui est juste et ce qui ne Vest pas, n'a plus rien de fixe mais paraît pouvoir être tracée presque arbitrairement par les individus.

(( Une morale aussi imprécise et aussi inconsistante ne saurait constituer une discipline... Ce qui fait aujourd'hui en particulier la gravité exceptionnelle de cet état, c'est le développement, inconnu jusque-là, qu'ont pris depuis deux siècles environ, les fonctions économiqu^es... Une forme d'activité qui occupe une telle j^lace dans l'ensemble de la vie sociale, ne peut évidemment rester à ce point déréglée, sans qu'il en résulte des troubles profonds.

(( C'est notamment une source de démoralisation générale. Car précisém'ent parce que les fonctions économiques absorbent aujourd'hui le plus grand nombre de citoyens, il y a une multitude d'individus, dont la vie se

passe, presque entière, dans le milieu industriel et commercial! ; d'où il suit que, comme ce milieu n'est que faiblement empreint de moralité, la plus grande partie de leur existence s'écoule en dehors de toute action morale. »

Rien de plus exact que cette dernière observation. Mais aussi rien de -plus impressionnant. Car en confirmant la réalité et la gravité du fait que nous avons constaté, elle pose devant nous, comme une vision tragique, le prohlème de VinjusUce dans les relations dérivant du travail.

De ce problème, ce n'est certes point la morale sociologique qui nous résoudra les antinomies troublantes.

Si la solution peut en être quelque part, elle doit être

DANS LES PRINCIPES DE LA MORALE CHRETIENNE. Or, à la

lumière de ces principes, la justice se révèle avant tout accomplissement d'un devoir, du devoir imposé à la conscience de l'Homme par un ordre de choses qui, étant établi par Dieu, auteur des choses, apparaît à sa raison, un ordre de Droit.

Si nous voulons par conséquent répondre, du point de vue chrétien au problème posé, nous aurons à rechercher :

V En quoi consiste cette justice dans les relations dérivant du travail ;

2° Comment elle est violée.

Deux questions, l'une de Droit, Vautre de Fait.

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