I. Ce que n'est pas TEtat
1) Une simple unité historique ?
Si l'Etat n'était que cela, toute nation serait un Etat. Or tout peuple n'est pas un Etat.
2) Une simple unité ethnique ?
Si l'Etat n'était que -cela, toute nation, serait un Etat. Or toute nation n'est pas un Etat. Car ce qui constitue essentiellement une nation, c'est la triple unité du sang, des coutumes, de la langue et par conséquent l'unité agrandie de la famille. Ne nous étonnons pas que l'homme s'attache à sa nation avec un amour aussi tenace qu'à sa famille. Mais cet amour est de soi naturel, sensible, presque charnel. Veut-il spiritualiser son dévouement et s'élever jusqu'à l'idée chrétienne du Bien commun, l'homme, dit le sociologue Weiss, 0. P. « d;oit alors s'arracher tout aussi bien à la pensée étroite de la nationalité, que l'enfant doit quitter le jupon de sa mère, s'il veut faire quelque chose. Pour accomplir une fin civilisatrice élevée, les hommes s'associent donc en un ensemble particulier, qui n'est pas seulement rattaché extérieurement par les liens du sang, mais qui est uni par une force vitale intérieure ».
3) Une simple unité morale ?
Si l'Etat n'était que cela, toute patrie serait un Etat.
Or toutp patrie n'est pas un Etat.
Car ce qui constitue une patrie, c'est une certaine communauté de pensées et de sentiments, d'aspirations et de souvenirs, de joies et de deuils, vécus ensemble, qui, encore que liée à une terre, est avant tout morale. Le no-m de Patrie évoque celui de père et de mère : il
désigne cet être supérieur, dont nous sommes censés recevoir la vie et qui s'incorpore à nous pour nous survivre dans les descendants de notre race, de notre langue et de notre pensée. L'amour que la Patrie provoque, est donc comme une extension de l'amour de soi-même, et l'on voit que, suivant qu'il sera chrétien ou non, il inspirera les actes d'une charité héroïque ou d'un égoïsme magnifié.
Analysant en philosophe cette unité qu'est la patrie, M. Maurice Blondel a bien montré où était son originalité distinctive :
« Ce qui prouve bien que la patrie est un organisme distinct, c'est que le rayon qui part de la volonté avide de s'étendre, au lieu de se propager au delà des limites de la cité, commence par s'y réfléchir et par revenir sur luimême, comme s'il avait rencontré le terme où il tendait. Le patriotisme précède le sentiment de l'humanité et dépasse les affections de famille, comme une synthèse originale et définie entre eux. Il semble parfois leur être ^ contraire. jB^
A quel besoin répond cette construction de l'unité nationale et cette enceinte de la patrie ? — On s'expliquerait le cœur à cœur dans l'intime échange de deux vies qui se pénètrent et en échauffent d'autres à leur foyer. On s'expliquerait le tout à tous, dans l'immense fraternité des affections apprises au centre de la famille. Mais comment, dans l'intervalle, trouver place et justification pour cette fédération déjà générale mais restreinte encore qui formiC une nation ? N'est-ce pas là qu'une construction artificielle ? et comme le prétendait un cosmopolitisme envahissant, n'est-ce qu'un préjugé destiné à disparaître, une saiperstition séculaire, une étroitesse d'esprit et de cœur ? On bien cet amour jaloux du pays se fonde-t-il sur une volonté profonde, sur un besoin naturel et durable de notre humanité ? Sans doute, il est délicat de déterminer ce qui fait la patrie. Ce n'est pas seulement la famille
agrandie, el la race ou l'espèce commune, ni la configuration d'un même sol, ni l'avantage d'un même climat, d'un même type, d'un même langage, d'une même loi, d'une même tradition ; car outre que certains peuples n'offrent pas ce concours de circonstances sans cesser d'être unis par la sympathie et le dévouement de tous à tous, ces conditions n'ont trait qu'aux modes extérieurs de l'activité humaine.
Or la vie sociale n'est pas seulement un échange réglé d'intérêts : elle n'est pas bornée aux phénomènes économiques ; elle ne demeure pas étrangère à l'intimité des affections et neutre dans le domaine réservé des cons-
iences. Tant qu'un peuple n'est pas un par la pensée, ce n'est pas un peuple, mais un conflit équilibré d'appétits et de convoitises. Le tout pour lui n'est pas de garder ou de reconquérir l'intégrité de son sol. La cohésion matérielle et la solidité extérieure d'une nation n'est qu'un effet, dont il faut découvrir la cause dans la volonté de I liacun de ceux qui la composent : car pour qu'elle soit
raiment une synthèse homogène et un organisme vivant, il faut que l'action individuelle embrasse en quelque façon l'action commune ; il faut que le peuple entier se meuve pour ainsi dire dans le cœur et l'amour dévoué de
haque particulier ; il faut que le citoyen, participant à l'autorité comme à l'obéissance, ait une volonté qui coïn-
ide avec l'expansion collective et qui fonde perpétuellement l'énergie nationale.
C'est donc dans l'intimité de la vie personnelle qu'il faut, ici comme partout, chercher le secret de la vie sociale, en nous demandant comment nous sommes amenés à vouloir l'enceinte de la cité, les frontières inviolables de la patrie. Pourquoi ces sociétés partieUles qui, dans l'espèce humaine, forment comme dets individualités composées
hacune avec sa physionomie et «on caractère défini ?
Quelque agrandie que soit l'action, c'est toujours la même volonté qui en anime tout le déploiement et qui «'étend pour se retrouver mieux elle-même après chaque noTivelle sortie. C'est-à-dire que le mouvement centrifuge
n'a son sens et sa raison que par le mouvement centripète qui rapporte au vouloir primitif ce qu'il souhaitait d'atteindre précisément parce qu'il ne l'avait et parce qu'il ne l'était pas encore. Le premier soin de la volonté, si ample déjà qu'on la suppose, c'est après toute conquête, de se fortifier et d'exclure d'abord cela même qu'elle est destinée plus tard à gagner. Elle ne s'ouvre que pour s'absorber et se refermer. Il semble qu'on ne veuille pas d'abord tout avoir, afin de mieux sentir ce qu'on possède et pour qu'on ait encore hors de soi à s'enrichir. Ce que l'individu ne peut prendre ou garder pour soi seul, il le saisit, il le retient, il l'assimile, par le puissant organisme de la cité. Mais pour savoir qu'il le tient, pour jouir de son extension nouvelle, il faut qu'il repousse au moins provisoirement, ce qu'il n'a pas encore absorbé dans sa vie.
Ainsi le charme, la force, l'incomparable enlacement du lien conjugal, c'est qu'il exclut de l'étreinte amoureuse tout l'univers ; union qui n'a son prix qu'en isolant ceux qu'elle prend, en face de la multiplicité environnante ; union dont la réalité concrète et vivante, c'est d'être une abstraction et comme une protestation contre la banalité de la foule.
Pour le sentiment national, il en est tout ainsi. On ne forme pas un concert avec un seul son ; pour qu'il y ait une société humaine, il faut qu'il y en ait plusieurs, chacune ayant ses accidents individuels et sa différence spécifique.
La pluralité des cités est analogue à la pluralité des personnes, à la répétition particulière de la même vie et de la même volonté commune, chacun l'ayant toute en soi. Et comine la nature aime à multiplier, en les variant, le*s échantillons d'un même type, les actions humaines l'imitent en ce point ; ou plutôt, de même qu'un mouvement sincère de la volonté nous a portés à désirer qu'il y ait hors de nous une ou plusieurs volontés qui s'unissent et s'identifient à la nôtre» tout en demeurant distinctes, ainsi
nous voulons et qu'il y ait une cité et qu'elle soit limitée rt qu'il y ait hors de ses frontières un monde étranger.
L'unité de la patrie, à l'exclusion de toutes autres sociétés, n'est donc pas un état transitoire et artificiel. C'est un sentiment naturel que cette fierté du citoyen qui met son pays à part et au-dessus des autres. De même que chaque conscience garde en elle le secret de ce qui la rend unique et incomparable, chaque patrie, vue et aimée du dedans, revêt un charme auquel il faut que les étrangers demeurent étrangers. Ou plutôt, il n'y a qu'une patrie pour chaque homme et ce nom n'a pas de pluriel (i). »
4) A plus forte raison, l'Etat n'est-il pas une simple