I. — Elles ne sont donc pas en soi et directement
DES actions purement INTERIEURES ET IDEALES, MAIS PLUTOT EXTÉRIEURES ET PUBLIQUES.
Encore que l'Etat puisse et parfois doive, dans une certaine mesure, s'occuper du bien privé des citoyens, ce n'est pas ce bien qu'il vise directement, en ses fonctions naturelles. Religion, morale privée, éducation familiale ne sont pas choses sur lesquelles s'étend, de soi, sa compétence.
Il pourra avoir à s'en occuper, mais au nom du bien commun et de l'ordre public qu'exige ce bien commun.
Le nier serait renouveler l'erreur de Kant qui ramène toutes les fonctions de l'Etat à la protection du droit privé.
D'après cette théorie, l'Etat n'aurait pas d'autre tâche envers les individus et le droit privé, que d'être toujours en mesure de protéger les droits, afin que les sujets sachent où ils doivent avoir recours s'ils ne peuvent s'aider en aucune manière. Mais à part cela, la vie et les relations de ses sujets ne le touchent pas le moins du monde. Il ne s'inquiète pas s'ils pratiquent la justice ou l'injustice entre eux pas plus qu'il n'a souci des relations entre le capital et le travail. Usure, mariage, divorce, immoralité publique, religion et troubles dans l'exercice de la religion, les hommes peuvent s'en arranger comme ils veulent et comme ils peuvent ; pour lui, il ne s'en inquiète pas, à moins qu'ils en appellent expressément à sa médiation, et même alors il n'interviendrait qu'autant qu'un droit de l'individu serait violé (i).
En affirmant le contraire cependant, nous devons nous garder de méconnaître le caractère essentiellement extérieur et public des jonctions de VElat.
C'est ce qu'ont fait, même dans le passé, les théologiens les plus avertis. Ainsi le cardinal Tolet, parlant des interventions religieuses de l'Etat, s'exprime ainsi :
« II n'appartient pas à la République de punir les péchés contre Dieu seul. Pour nous en convaincre, remarquez que la République punit plutôt les péchés contre le prochain que contre Dieu seul, bien que ceux-ci soient parfois plus graves, parce que les péchés contre le prochain troublent davantage le gouvernement et la tranquillité extérieure, qui est la fin immédiate des sociétés civiles » (2).
(1) Weiss, Institution de sociolooie, 1. II, p. p. 346.
(2) Tolet, Corn. in. II. II, p. 10 à 11, cont. 5.
Un économiste de valeur résume heureusement cette doctrine et en dégage les conclusions pratiques. ;
« La fin prochaine de l'Etat, dit Kautz, c'est le maintien de l'ordre public. En le favorisant, le pouvoir civil facilite à toutes les sphères de la société, l'accomplissement de leurs devoirs respectifs. L'Etat n'a pas le droit de conduire les différentes classes sociales vers leur but particulier, ni de leur commander en matière d'art, d'industrie ou de religion. Par contre, il doit leur préparer les voies et moyens, qui leur facilitent l'accomplissement de leur mission. Préparer, assurer, conserver l'ordre public et privé, mouler le tout social de façon que toutes les parties s'en trouvent bien, souffler la vie morale et raisonnable dans toutes les directions, sans dire à chacun ce qu'il doit faire, voilà la fonction propre de l'Etat. Pour la remplir, il assurera et consolidera l'ordre public ; il servira de centre de gravité autour duquel se grouperont toutes les classes sociales et se constituera le foyer d'où part et auquel aboutit toute impulsion du progrès matériel et de la vie sociale » (i).
II. — Ces fonctions extérieures et publiques de l'Etat s'exercent dans deux sphères :
A. — Dans leur sphère propre ;
B. — Dans celle des relations humaines.
A. — Dans leur sphère propre ; celle du Bien commun, qui est la raison d'être de l'Etat.
A. — Ce bien commun est quelque chose de distinct et du bien privé de tel ou tel homme et du bien général de l'humanité, du bien privé, car le bien commun est non une somme, ^ mais un produit, dîu bien général, car s'il en était autrement, l'Etat serait l'humanité, Or il n'en est qu'une fraction.
(1) Die Nationalôconomische Wissenschaft, 1, p. 265, cité par Pesch, op. cil,, p. 85.
« En se fractionnant en états, l'humanité déclare a priori que ceux-ci sont seulement des moyens pour atteindre la destinée terrestre et supra-terrestre, la réalisation de la vraie humanité et de la véritable culture, et enfin l'établissement du royaume de Dieu.
« Par là, tous les intérêts purement humains et surhumains : instruction, culture, civilisation, humanité, relin^ion sont exclus de la fin immédiate de l'Etat. Ils ont une étendue plus grande que l'Etat, lequel leur est subordonné et destiné à les assurer. Car on ne peut pas dire que l'Etat n'aura pas à s'en occuper. Ces intérêts supérieurs le touchent. Il manquera à son devoir s'il les néglige ou renonce à les servir » (i).
B. — Ce bien commun est à réaliser dans V ordre temporel :
a) Matériel sera d'ahord ce Bien commun.
Un certain bien-être de la communauté, sera procuré par l'Etat, si, conformément aux exigences de sa nature, il se garde d'absorber l'activité libre de ses membres, mais s'applique à être V auxiliaire des initiatives privées et k suppléant de l'indigence commune.
Le PRINCIPE si fécond des spécialités et l'expérience de ses applications sociales confirmeraient au besoin ces déductions.
(( Très probablement une académie de peinture qui serait aussi une banque exposerait de mauvais tableaux et escompterait de très mauvais billets. Selon toute vraisemblance une compagnie de gaz qui serait en même temps un société d'éducation enfantine élèverait mal les enfants et éclairerait mal les rues » (2).
Taine, qui cite cette judicieuse réflexion, ajoute : « Ce principe d'une importance capitale et d'une fécon-
(1) Weiss, 1. c. p. 3i7.
(2) Macaulay, Essays.
dite extraordinaire peut être appelé le principe des spécialités. Il a d'abord été établi pour les machines et pour les ouvriers par Adam Smith. Macaulay l'a étendu des machines aux associations humaines. Milne Edwards en a fait l'application aux organes d;ins toute la série animale. Herbert Spencer l'a développé largement pour les organes physiologiques et pour les associations humaines dans ses Principes de Biologie et dans ses Principes de Sociologie. (( C'est qu'un instrument, quel qu'il soit, outil mécanique, organe physiologique, association humaine, est toujours un système de pièces dont les effets convergent vers une fin ; peu importe que les pièces soient des morceaux de bois et de métal comme dans l'outil, des cellules et des fibres comme dans l'organe, des intelligences et des âmes comme dans l'association : l'essentiel est la convergence de leurs effets : car plus ces effets sont convergents, plus l'instrument est capable d'atteindre une fin. Mais par cette convergence il est tout entier orienté dans une direction qui l'exclut des autres ; il ne peut pas opérer à la fois dans deux sens différents ; impossible d'aller à droite et en même temps d'aller à gauche. Si quelque instrument social construit en vue d'un service, entreprend de faire par surcroît le service d'un autre, il fera mail son office propre et son office usurpé. Des deux œuvres qu'il exécule, la première nuit à la seconde et la seconde à la première. Ordinairement il finit par sacrifier l'une à l'autre, et le plus souvent ill les manque toutes les deux » (i)...
h) Spirituel est encore ce Bien commun à réaliser par VEtat dans l'ordre temporel.
Ce Bien commun spirituel, qui s'identifie avec un certain état de civilisation ; l'Etat le procurera en sauvegardant le Droit, dont il est, par nature, le protecteur et le promoteur : le protecteur, ce qui suppose qu'il exerce la fonction du pouvoir, qui empêche les violations et aK?complit les devoirs de la justice distributive : le pro-
(1) Taine, Le Régime Moderne, t. I, eh. II, p. 178.
moteur, ce qui suppose qu'il exerce la fonction du pouvoir qui en facilite l'observation. Or l'observation du droit ne saurait être facilitée, quand les principes sur lesquels s'appuie le Droit lui-même, sont ébranlés dans les esprits, et spécialement les principes religieux, d'après lesquels l'ho-mme se relie à Dieu.
D'où il suit que, tout en restant dans sa sphère propre, l'Etat aura à réaliser le bien commun, d'une manière dépendante de la fin dernière qui est Dieu.
B. — Dans la sphère des relations humaines ; celle du Bien commun général de l'humanité, ont encore à s'exiercer les fonctions de l'Etat.
Ce bien commun cependant, n'étant plus la raison d'être de l'Etat, celui-ci ne saurait avoir pour fonction d'en assurer immédiatement la réalisation. Mais précisément parce qu'il n'est pas sa raison d'être, ce bien commun impose à l'Etat des obligations. Il requiert son concours et sa subordination.
Rappelons-nous, en effet, ce que nous avons dit plus haut de la genèse de l'Etat. C'est pour atteindre un niveau de civilisation élevé que des hommes, des familles, des nations s'associent et forment l'unité politique qu'est l'Etat.
Cette unité, encore que sortie de la nature, est en effet en quelque sorte volontaire et libre. En la constituant, les hommes n'ont pas renoncé à leur nationalité « pas plus que la femme qui s'en va dans la maison de son mari n'oublie entièrement la maison de son père (1) ». Ils n'ont pas renoncé davantage à leurs droits d'hommes. Devenus citoyens d'un pays, ils restent membres de l'humanité.
Dès lors se pose la question de savoir quels sont les
(1) Weiss, Î. c.
droits et les devoirs de l'Etat dont ils sont citoyens, envers l'humanité dont ils sont membres.
Or, à la lumière des principes chrétiens, il n'est pas difficile de le dire.
A. — L'Etat n'a pas le droit de s'identifier avec Vhumanité.
Soit qu'il le fasse sous la poussée instinctive d'un orgueil collectif qui rêve de diomination, — ce qui est le cas des impérialismes, — soit qu'il le fasse au nom d'une conception philosophique, celle de l'Etat panthéiste, par exemple, ou celle de l'Etat socialiste, l'Etat qui cherche à s'identifier avec l'humanité, se détruit en s'exagérant et par la suppression des limites qu'exige sa nature, ruine son action, compromet son existence, m-et en cause le principe même de sa vie.
Nous connaissons les déclamations du cosmopolisme révolutionnaire et les tentatives de l'internationale. Quant aux théories panthéistes, Fichte s'en est inspiré en des pages célèbres, qui sont devenues programme d'action pohtique.
{( Le cosmopolitisme, dit-il, est la volonté de faire en sorte que la fin de l'existence du genre humain soit réellement atteinte dans ce genre humain. Le patriotisme est la volonté que cette fin soit atteinte tout d'abord dans là natioT) à laquelle nous appartenons et se répande de là sur tout le genre humain. Chaque cosmopolite, parce que son activité est nécessairement limitée à sa nation, devient nécessairement patriote et par conséquent c'est le patriote le plus actif et le plus énergique qui sera par cela même Ile cosmopolite le plus actif, puisque la fin dernière de toute culture nationale est que cette culture se répande sur tout Ile genre humain ».
A l'extrême opposé, le socialisme international produit le même résultat encore que par des voies différentes.
Il nous parle d'humanité.
Mais qu'est-ce donc qu'une humanité, observe justement Weiss, qui ne repose pas sur l'homme réel et qui ne respecte pas son union avec la famille, la commune, les classes et l'état ? Ou c'est une parole morte qui n'a rien à faire avec la réalité, l'histoire, le bien-être ou le malaise de l'humanité, et qui est un simple artifice oratoire, ou, si elle contient quelque ehose, elle arrache alors l'homme des sphères auxquelles il appartient par la nature, par l'histoire et par le droit.
Or il n'y a rien à faire avec cet homme ainsi déraciné ; car il a perdu toute base solide et tout appui sûr.
C'est pourquoi un Cosmopolitisme et un Humanitarisme qui ne servent pas de contrepoids à un patriotisme bien déterminé, qui ne reposent pas sur le dévouement à la famille, à la vocation, à l'état, à la tradition, à la coutume, à l'histoire sont vaines chimères. Nous ne pouvons pourtant pas prendre l'homme comme un simple être de raison ; il nous faut bien le considérer comme membre des communautés juridiques et historiques qui sont la famille, la commune, l'Etat, l'Eglise. C'est seulement par celles-ci et seulement quand il est intimement lié avec elles, qu'il est un véritable membre vivant de l'humanité toute entière.
B. — L'Etat doit médiatement, c'est-à-dire en accomplissant ses œuvres propres, aider Vhiimanité à réaliser dans Vordre temporel son Bien commun.
C'est dans le contexte des idées exposées plus haut à propos du Naturalisme politique, que devra s'entendre cette aide (1). Elle devra être subordionnée aux fins de l'Etat.
(1) Voir p. 401 seq.
La fin de l'Etat
Il résulte de ce que nous venons de dire sur la nature et les fonctions de l'Etat, que sa fin est triple :
1° Il doit REMPLIR SA FONCTION POLITIQUE d'auxi-
liaire des initiatives privées et de suppléant de l'indigence générale en vue du bien commun : telle est la fin immédiate de VEtat.
2° Il doit PROCURER DIRECTEMENT LE BIEN COMMUN DANS l'ordre TEMPOREL
Or ce bien commun, qui, en tant que matériel, s'identifie avec un certain bien-être de la communauté, et qui, en tant que spirituel, est l'état de civilisation, se trouve nécessairement conditionné par la paix publique, fruit elle-même de l'ordre, que l'autorité politique a pour fonction de maintenir et de favoriser entre membres de la Cité : t^lle est la fin prochaine de VEtat.
LÉON XIII a rappelé ce principe directeur dans son encycl. Rerum Nmmrum, à propos de l'intervention possible et en certains cas légitime de I'Etat dans la solution des questions sociales :
(( Les chefs d'Etat doivent d'abord apporter un concours d'ordre général par tout l'ensemble des lois et des institutions. Nous voulons dire qu'ils doivent agir en sorte que la constitution et l'administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée.
u Tel est en effet l'office de la prudence civile et le devoir propre de ceux qui gouvernent.
(( Or, ce qui fait une nation prospère, c'est la probité
des mœurs, l'ordre et la moralité comme bases de la famille, la pratique de la religion et le respect de la justice, une imposition modérée et une répartition équitable des charges publiques, le progrès de l'industrie et du commerce, une agriculture florissante, et autres éléments du même genre, s'il en est, que l'on ne peut développer sans augmenter d'autant le bien-être et le bonheur des citoyens.
« De même donc que, par tous ces moyens, l'Etat peut ee rendre utile aux autres classes, de même il peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière. Il le fera donc dans toute la rigueur de son droit, et sans avoir à redouter le reproche d'ingérence ; car en vertu même de son office, l'Etat doit servir l'intérêt commun. »
3° L'Etat doit observer, dans l'ordre même de ses
FONCTIONS, LES DEVOIRS PUBLICS QUI l' UNISSENT A DIEU.
Il le doit au nom du Bien commun et du Droit de Dieu :
A. — Au nom du Bien coimnun :
Car s'abstenir de cette observance serait, pour l'Etat, renoncer à se maintenir légitimement.
Un groupement dj'êtres morauxi, en effet, ne saurait se maintenir sans reconnaître le fondement de l'ordre moral qui est Dieu.
Ce serait renoncer à agir efficacement. S'il est vrai, en effet, que les vies individuelles s'appauvrissent et perdent une grande partie de leur efficacité pour le bien, en se soustrayant au devoir religieux, peut-on concevoir un Etat, qui sans se relier en aucune manière à Dieu, ronde la justice, civilise les multitudes, organise les dévouements, requis par le Bien commun, fasse la guerre et fonde la paix ?
Uathéisme de TEtat conduit logiquement au suicide de la Patrie.
(( Là où la Patrie est un temple vide qui n'attend rien de nous que le silence et le passage, il se crée tout autour dans une oisiveté formidable une énergique débauche.
(( La force des âmes, s'il! *leur en reste, se dépense à se flétrir. Des têtes vides portent le poids des grands héritages, et des cœurs usés se traînent après des dignités qui leur ressemblent. Un échange se fait entre la corruption des sujets et la corruption de leurs maîtres. Ceux-ci n'ayant rien à faire non plus parce que tout leur est permis, donnent le branle à la dévastation des mœurs et tout s'en va, d'un passé unanime, au lieu où la Providence attend le3 peuples indignes » (i).
B. — Au nom. du Droit de Dieu.
C'est en effet le Droit de Dieu d'être reconnu par tout être individuel ou collectif, capable de raison.
A moins donc de dire que l'Etat est Dieu, il faut donc affirmer qu'il doit observer le devoir public de religion qui le relie à Dieu.
(( C'est ce qu'enseigne Léon XIII dans l'encycl. Immortale Dei : « Si la nature et la raison imposent à chacun l'obligation d'honorer Dieu d'un culte saint et sacré, parce que nous dépendons de sa puissance et que, issus de lui, nous devons retourner à Lui, elles astreignent à la même loi la société civile.
« Les hommes en effet unis par les liens d'une Société commune ne dépendent pas moins de Dieu que pris isolément ; autant au moins que l'individu, la société doit rendre grâce à Dieu, dont elle tient l'existence, la conservation et la multitude innombrable de ses biens. C'est pourquoi de même qu'il n'est permis à personne de négliger ses devoirs envers Dieu et que le plus grand de tous
(1) Lacordaire, Coniérenccs de Toulouse.
les devoirs est d'embrasser d'esprit et de cœur la religion, non pas celle que chacun préfère, mais celle que Dieu a prescrite et que des preuves certaines et indubitables établissent comme la seule vraie entre toutes, ainsi les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n'existait en aucune manière, ou se passer de religion comme étrangère et inutile ou en admettre une indifféremment selon leur bon plaisir. En honorant la Divinité, elles doivent suivre strictement les règles et le mode suivant lesquels Dieu lui-même a déclaré vouloir être honoré.
(( Les chefs d'Etat doivent donc tenir pour saint le nom de Dieu, et mettre au nombre de leurs principaux devoirs celui de favoriser la religion, de la protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité tutélaire des lois et ne rien statuer ou décider qui soit contraire à son intégrité.
(( Ils le doivent aux citoyens dont ils sont les chefs. Tous tant que nous sommes, en effet, nous sommes nés et élevés en vue du bien suprême et final, auquel il faut tout rapporter, placé qu'il est aux cieux, au delà de cette fragile et courte existence. Puisque c'est de cela que dépend la complète et parfaite félicité des hommes, il est de l'intérêt suprême de chacun d'atteindre cette fin.
« Comme donc la société civile a été établie pour l'utilité de tous, elle doit en favorisant la prospérité publique pourvoir au bien des citoyens de façon non seulement à ne mettre aucun obstacle mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable, auquel ils aspirent eux-mêmes.
« Or la première de toutes ces facilités est dans le respect dont est entourée la sainte et inviolable observance de la Religion dont les devoirs unissent l'homme à Dieu. »
Telle est donc la fin suprême et dernière de l'Etat.
Conclusion Importance pratique d'une notion exacte de VEtat.
Suivant que l'on accepte ou non cette conception de la Cité, on donne à la politique une orientation différente. Si on l'accepte, on l'oriente vers la réalisation d'un ordre social où l'acquisition et la jouissance des biens matériels sont subordonnées à celles des biensspirituels et divins. Si on ne l'accepte pas, on ne donne d'autre but aux efforts des peuples que l'acquisition de la richesse et de la jouissance matérielle.
C'est un fait que là où règne exclusivement la richesse et le plaisir, les riches deviennent corrompus, les pauvres avilis, l'autorité s'appelle domination et l'obéissance servitude. Aux relations de droit succèdent entre les citoyens des relations établies par la force. La paix n'est plus qu'une trêve au milieu du conflit des intérêts. Et la condition normale de la vie publique, c'est la guerre.
Il est donc permis de conclure que l'ordre social et le progrès humain, la grandeur nationale et la paix publique dépendent aujourd'hui pour une grande part de la question de savoir si, grâce aux élites dirigeantes, se réalisera, oui ou non, dans les faits (1), la notion chrétienne de l'Etat.
(1) 11 n'est pas inutile de signaler quelques définitions courantes de l'Etat : Duguit : « La nation souveraine et organisée en gouvernement, fixée sur un territoire déterminé, voilà l'Etat. Celuici n'étant que la nation organisée est titulaire de la souveraineté» de la puissance publique qui constitue pour lui le droit subjectif. » {Les transiormaïïions du droit public, p. 12.). — Tancredb RoTH : « Qu'est-ce que l'Etat ? C'est l'union de ceux qui doivent soumission à la même souveraineté politique. » {Traité de droit naturel, t. I, p. 294.) — Hasner : « L'Etat c'est la. loi du monde en tant que personne. Das Weltgesetz als Person ist der Staat. » (Philos, des Rechts.) — Bluntschli : « L'Etat c'est l'humanité
§ m. — LE PRINCIPE D'AUTORITÉ ET LES EXIGENCES DE L'ORDRE HUMAIN.
Sommaire. — Actualité de la question de Vautorité; § l^ L'Autorité abstraite, ou Vautorité considérée en soi : d'oie elle vient; ce en quoi elle consiate ; ce qu'elle exige; — § 2. L'Autorité concrète, ou cette autointé particulière qui est Vautorité de tel Etat: ses titres, ses limites, ses degrés: — Conclusion: Philosophie de VEvangile ou révolution.
En 1851, paraissait à Paris un ouvrage intitulé : Idée générale de la révolution au dix-neuvième siècle : choix d'études sur la pratique révolutionnaire et industrielle, La préface, sous forme d'appel à la bourgeoisie, se terminait par cette apostrophe :
(( Bourgeois, qu'on l'affirme ou qu'on la nie, la révolution fond sur vous avec une rapidité de mille lieues par
organisée, mais l'humanité dans son expression virile, et non pas ."^ous son aspect féminin. L'Etat c'est l'homme. Der Staat ist die organisierle Menscheit. aher die Menscheiit in ihrer mànnlichen Krscheinung, nicht in der weilblichen Gestaltung. Der Staat i-st '1er Mann. » ^Alleg. Staatsrecht, 8i6.) — Se rappeler pour comprendre le point de vue de l'auteur, que pour lui l'humanité organisée en tant que femme, c'est l'Eglise. L'Etat pleinement cligne de ce nom sera donc un état universf^l. Dans la réalité, l'Etat sera circonscrit. Il sera alors défini : « L'Etat est le peuple d'un pays déterminé, arrivé à la conscience de son organisation comme personne : Der Staat ist die zur Seîbstbestimmung organisierte Volksperson eines beslimmten Landes. [Dexische Staots- Jrhre, p. 15./
Savigny : « L'Etat est la forme corporelle de la communauté spiriluelle d'un peuple. Die leibliche Gestalt der geistigen Volksgemeinschaft. » {System des Rômischen Bechts, L 22.) — Voir dans Meyer, De Jure naturali, IL 362 seq.) — Raymond Poincaré: « L'Etat c'est la nation elle-même envisagée comme association politique. » {Ce que demande la Cité, p. 25 seq.)
En face de ces oscillations de la pensée contemporaine, il fait
seconde. Il ne s'agit pas de là discuter : il faut vous préparer à la recevoir ; il faut avant tout la connaître.
(( Dans les loisirs d'une longue prison, tandis que le pouvoir, brisant ma plume de journaliste, me tient séquestré de la polémique quotidienne, mon âme révolutionnaire s'est remise à voyager dans le pays des idées. J'ai rapporté de mes pérégrinations d'au delà les préjugés de notre vieux monde, quelques graines dont la culture ne peut manquer de réussir dans nos terrains préparés : permettez-mioi de vous offrir aujourd'hui un échantillon. A vous, bourgeois, les honneurs de cette semence, dont le premier fruit sera de vous remettre en mémoire la seule chose dont il importe en ce temps de vous occuper, et qu'on oublie de partout, la révolution. Et puissent après moi de plus hardis explorateurs, encouragés par mon exemple, achever enfin la découverte si longtemps rêvée de la République démocratique et sociale !
Salut et fraternité. » (Proudhon, Conciergerie, lo juillet i85i).
Une partie considérable de cet ouvrage, notamment la quatrième et la septième étude, est consacrée à criti-
bon constater l'unanimité à travers les peuples de la pensée catholique.
En France : S'chwalm : « La société politique est celle qui procure aux divers groupes privés — famille, ateliers, corporations, leur bien commun. — De Lehen : « Une réunion d'hommes ou plutôt de familles en nombre suffisant pour assurer la sécurité et la commodité de la vie, sous le gouvernement d'une autorité suprême et indépendante. » InsUiutes de Droit naturel, n. 373. En Angleterre : Devas : « A society oomprising a multitude of men, indépendant of any other society (in the temporal order) and having as ils aim not some particular good (like private societies) but the temporal felicity of ail its members, by making peace and order, wisdon and justiice prevail. » [PoJitical Economy, p. 495.} Eii Allemagne : Cathrein, Moral Philosophie, II, p. 515 : « une société parfaite composée d'un certain nombre de familles en vue de jouir de leurs droits et de se procurer le bien commun. >•
— De même Pesch, Von Hertling, etc. En Belgique, Castelein, et Muller. En Italie : Taparelll Liberatore, etc.
quer l'idée d'autorité et à établir comment pourra s'édifier selon la formule de la loi révolutionnaire qui sert de base au présent écfit : à savoir que toute négation implique une affirmation et que celui-là seul est vraiment réparateur, qui est vraiment démolisseur, une société, dont le gouvernement se dissoudrait dans l'organisme économique et qui se maintiendrait vivante sans autorité. Car, déclare Proudhon dans son épilogue :
(( L'idée capitale, décisive de cette révolution, n'est-elle pas en effet : plus d'autorité, ni dans l'Eglise, ni dans la terçe, ni dans l'argent. Or, plus d'autorité, cela veut dire ce qu'on n'a jamais vu, ce qu'on n'a jamais compris, accord de l'intérêt de chacun avec l'intérêt de tous, identité de la souveraineté collective et de la souveraineté individuelle ; plus d'autorité, c'est-à-dire le contrat libre à la place de la loi absolutiste, la transaction volontaire au lieu de l'arbitrage de l'Etat, la justice équitable et réciproque au lieu de la justice souveraine et distributive, la morale rationnelle au lieu de la morale révélée, l'équilibre des forces substitué à l'équilibre des pouvoirs, l'unité économique à la place de la centralisation politique.
(( Encore une fois n'est-ce point là ce que j'oserai appeler tine conversion complète, une révolution » (i) ?
Ce n'est point dans les prisons de l'Etat que l'on tient aujourd'hui ce langage. C'est dans les chancelleries. Et dans une étude toute récente, consacrée aux problèmes d'après-guerre, un ministre belge, M. Vandervelde, critiquant la conception courante dans les milieux bourgeois du régime socialiste, s'exprime ainsi :
(( Si le socialisme n'était pas autre chose que la reprise par l'Etat, sous sa forme actuelle, des industries monopolisées, pareil système aurait pour condition même d'exis-
(1) Proudho.n, op. cit., p. 330.
tence une formidable concentration du pouvoir gouvernemental.
(( L'étatisme ainsi généralisé maintiendrait le salariat, maintiendrait l'autorité patronale, maintiendrait les rapports de subordination qui existent entre la classe maîtresse et la classe des travailleurs.
({ Le socialisme, au contraire, implique un changement radical, essentiel, de ces rapports.
(( Il ne s'agit point de remplacer le capitalisme privé par le capitalisme d'Etat, mais le capitalisme privé et le capitalisme d'Etat par la coopération des travailleurs, maîtres des moyens de production et d'échange. Et pareille transformation — qui supprime la distinction entre capitalistes et travailleurs, — n'est rien moins qu'une révolution » (i).
Ainsi l'autorité est mise en question par ceux-là mêmes qui la détiennent. Ne nous étonnons pas que dans l'esprit public la notion s'en soit obscurcie. La remettre en pleine lumière est par conséquent œuvre opportune.
Les pages suivantes auront pour but, sinon d'achever, du moins d'amorcer cette œuvre, en essayant de fixer notre pensée moins sur les contingences de l'histoire que sur les principes de la doctrine, qui sert de base à la notion chrétienne de l'autorité.
Or, quand on analyse cette notion, on y discerne aussitôt deux éléments, dont la confusion est la cause secrète de plus d'un malentendu : il y a un élément abstrait et universel, puis un élément concret et particulier.
Examinons-les donC successivement.
De là deux parties dans cette étude : V L'autorité abstraite ; 2° L'autorité concrète.
(1) Vandervelde, le Sociialisme contre VEtat. Paris, Berger- Levraull, p. 167. ,