‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 72 sur 107 · I. — L'Autorité abstraite · texte numérisé non relu

I. — L'Autorité abstraite

On entend par autorité abstraite, non pas l'autorité particulière à tel ou tel pouvoir, à celui du père de famille, du patron, du général d'armée ou du chef d'Etat, mais l'autorité qui leur est commune à tous : donc une autorité universelle, parce que considérée non dans les individualités qui la réalisent, mais dans l'idée générale qui en exprime l'essence.

Plus brièvement, l'autorité abstraite, c'est l'autorité en soi.

Trois questions principales se posent à son sujet : D'où vient-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Qu'exige-t-elle ?

V D'où vient-elle ?

De la natnre des choses. — L'autorité en soi vient de la nature des choses ou plus exactement, de la nature de la société, répondrons-nous tout d'abord.

En voici la preuve :

Les hommes ne sauraient vivre normalement isolés les uns des autres. Il est dans leur nature de vivre en société, c'est-à-dire en unissant leurs activités en vue d'une fin commune. Mais pour tendre efficacement à cette fin commune, ils ont essentiellement besoin de recevoir l'impulsion d'un principe d'unité, qui coordonne leurs activités, et, entendons-le bien, d'un principe d'unité qui ne soit pas seulement extérieur, mais intérieur, touchant à leur volonté même et la liant par le seul lien qui convienne à des êtres intelligents, et par conséquent libres : je veux dire, par le lien moral de l'obligation.

Or, ce principe, cette faculté, ce pouvoir d'obliger est précisément ce qu'on entend par l'autorité.

Donc de ce que les hommes vivent en société, il faut

conclure qu'ils ne peuvent pas ne pas être sous uneautorité.

Telle est la preuve classique, dont aucune objectioftj sérieuse n'a pu ébranler jusqu'à ce jour la force probante.

Léon XIII l'a fait sienne dans son encyclique : Immortaie Dei,

« II est, dit le Souverain Pontife, dans la nature de l'homme de vivre en société ; car ne pouvant vivre dans l'isolement, ni se procurer ce qui est nécessaire et utile à la vie, ni acquérir la perfection de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables en une société, tant domestique que civile, seule capable de fournir ce qu'il faut à la perfection de l'existence. Mais comme nulle société ne saurait exister sans un chef suprême qui imprime à chacun une même impulsion efficace vers un but commun, il en résulte qu'une autorité est nécessaire aux hommes constitués en société pour les régir : autorité qui, aussi bien que la société, procède de la nature. »

Sous une forme d'argument affectionnée par Leibnitz, la preuve peut être rendue plus saisissante.

Toute société, dirons-nous, suppose, de sa nature, la tendance de plusieurs êtres intelligents vers une fin commune.

Toute tendance de ce genre suppose, de sa nature, l'union des esprits et des volontés en ce qui concerne le choix et l'emploi des moyens appropriés à la fin commune.

Toute union de ce genre suppose, de sa nature, un principe d'unité et d'ordre, qui n'ait pas seulement la faculté de notifier, mais le droit d'obliger.

Or, ce principe est, par définition, l'autorité. Donc l'autorité est essentielle à la société, à toute société : que celle-ci soit domestique ou civile, barbare

ou civilisée, légitirrte ou illégitime, libre ou nécessaire,, elle aura une autorité ou elle ne sera pas. Et il faut dire par conséquent de l'autorité, qu'elle vient de la nature des choses.

Une comparaison familière illustrera, si besoin est, cette démonstration.

Considérons une ma(?hine, une montre par exemple. Ses rouages sont de telle ou telle nature, ils sont en or ou en acier et ils servent, dans la combinaison de l'ensemble, à produire l'effet final visé par l'horloger. Si ce dernier s'était contenté d'additionner la rotation des huit rouages qui composent l'horloge ordinaire, il aurait bien eu huit rotations, dont il lui était loisible d'additionner, à titre de quantités homogènes, les espaces, les temps, les vitesses, mais il n'aurait pas eu une horloge, c'est-à-dire une machine marquant les heures. Afin d'obtenir ce résultat, il lui a fallu établir un rapport déterminé de forces, de diamètres, de positions, de nombres, de dentelures entre toutes ces roues et leurs pignons. Il lui a fallu n'oublier aucune de ces proportions.

On doit donc dire que la machine appelée une montre a des relations qui lui sont propres, en tant qu'elle est une machine. Car ces relations sont différentes de celles qui appartiennent à chaque rouage, considéré en particulier.

Or, ce qui est vrai de cette machine matérielle l'est aussi, et plus encore, de la machine sociale.

Si les hommes étaient destinés à vivre, séparés les uns des autres, ils pourraient tourner chacun à leur gré, et, pour ainsi dire, sur leur propre pivot. Ils n'auraient pas à se combiner dans un ensemble. Aucun d'eux n'aurait à remplir les fonctions exigées par la conservation et le développement de cet ensemble. Il n'y aurait donc parmi eux ni juge, ni roi, ni général, ni président.

ni même administrateur de la chose publique. Car celleci n'existerait pas. Mais la société non plus n'existerait pas. Car pour qu'elle existe, il faut que ces fonctions s'exercent et que tous les rouages de la machine sociale obéissent à une impulsion unique vers le bien commun.

De cette impulsion unique, la force motrice, le principe adapté à l'intelligence et à la volonté des hommes, qui composent nécessairement une société, nous l'appelons l'autorité.

Donc l'autorité est vraiment exigée par la nature des choses.

La réponse donnée à la question : d'où vient l'autorité ? est exacte. Elle n'est pas complète.

De Dieu. — Il faut ajouter, que si l'autorité vient de la nature, elle ne peut pas ne pas venir de Dieu.

Elle vient de Dieu.

Ell-e en vient, comme tout ce qui est dans la nature des choses, puisque Dieu est l'auteur de la nature.

(( Dieu seul, en effet, remarque Léon XIII, est le seul et vrai souverain de toutes choses ; toutes, quelles qu'elles soient, doivent nécessairement lui être soumises et lui obéir ; de telle sorte que quiconque a le droit de commander, ne tient ce droit que de Dieu, chef suprême de tous. » (Ro., XIII, i).

Pour une autre raison encore, il faut dire que l'autorité vient de Dieu. Elle en vient spécialement, en tant qu'elle est un pouvoir d'obliger. Car être obligé — la notion d'obligation que nous rappelons ici a une importance capitale — être obligé, c'est, tout en restant libre de ses actes, ne pas l'être des jugements que nous portons sur eux, c'est se sentir invinciblement et intérieurement lié, c'est-à-dire contraint à les approuver ou à les condamner ; c'est donc, en un mot, ne pas dépendre exclusivement de soi.

D'où il suit que, si nous voulons définir la nature intime de l'obligation, il faut expliquer de quoi et de qui nous dépendons.

Or, nous ne pouvons dépendre, en dernière analyse, que de Celui qui a fait notre nature, de Dieu.

Donc, il faut dire que, si nous nous sentons obligés, c'est que Dieu a imprimé à notre nature la loi qu'il lui impose, qu'il a incorporée en nous et qu'il est, lui, son fondement dernier comme son suprême législateur.

Faut-il en conclure que nier Dieu soit nier l'obligation et l'autorité ? Logiquement, oui ! Car nier le principe, c'est nier la conséquence. Mais psychologiquement, l'effet peut être constaté, alors que l'esprit se refuse à l'expliquer. Tel est le cas de l'obligation.

Mais, remarquons-le bien, l'acte par lequel on se refuse à l'expliquer, au nom de l'impuissance de la raison, est invinciblement désavoué par la raison. Celle-ci s'affirme en se condamnant.

C'est pourquoi, soit dit en passant, l'obligation et, dans une certaine mesure, le phénomène social de l'autorité, fournissent des bases suffisantes, même avant d'avoir été expliqués et théoriquement justifiés, pour que l'homme raisonnable s'élève jusqu'à la connaissance de Dieu et de la liberté.

L'autorité vient donc de la nature des choses et par suite de Dieu.

2° En quoi consiste-t-elle ?

De ce que nous venons de dire au sujet ée sa genèse, il résulte avec évidence que l'autorité ne saurait être une somme : la somme des unités individuelles, des volontés et intelligences particulières. Elle existe avant que les individus aient voulu qu'elle soit. Aussi quand le Syllabus rejeta comme erronée cette assertion : Auc-

ioritas nihil aliud est, nisi numeri, et matericdmm virium summa (60), l'Eglise sauva, une fois de plus, par les procédés qui lui sont propres et dont la légitimité ne peut être mise en doute par un croyant, une vérité de la raison.

Mais si l'autorité n'est pas la somme des éléments sociaux, en quoi consiste-t-elle ?

En une prérogative de jouissance, dont aurait à bénéficier quelque privilégié du sort ? Non. Car, tandis que la propriété est d'abord pour qui en possède le droit, l'autorité est d'abord en faveur de ceux sur lesquels elle a le devoir de s'exercer. Elle est essentiellement, non pas un avantage personnel, mais une charge sociale.

Un droit de gouvernement. — Souveraineté des personnes sur les personnes, elle ne peut donc être, à proprement parler, qu'un droit de gouvernement.

S'il en était autrement, les éléments sociaux qu'elle présuppose seraient des choses et non des hommes, des forces matérielles à mouvoir, et non des êtres libres à diriger. S'il en était autrement, l'autorité, qui, puisqu'elle dérive de la nature et de Dieu, est, par définition, un droit, cesserait de l'être en fait ; car elle ne serait plus juste.

Saint Thomas en a fait l'observation en un langage qui n'est pas pour déplaire aux hommes de notre temps, et dont la calme hardiesse leur apprendrait, au besoin, que les philosophes chrétiens n'ont pas attendu le XIX* siècle pour parler, sainement, le langage de la liberté.

« Quand des hommes libres, réunis en société, dit-il, ont un chef, dont le bien commun de la société est le souci, alors le gouvernement est droit et juste ; il est tel qu'il convient à des hommes libres. Si liberorum muîtitudo a régente ad bonum commune miiltitudinis ordinetur, erit regimen rectum, et justum, quale convenit liberis.

« Que si, au contraire, ce n'est pas en vue du bien commun de la société, mais en vue de son bien privé, que le chef gouverne, alors le gouvernement est injuste et mauvais. Si vero non ad bonam commune multitudinis sed ab bonum privatiim regentis reginnen ordinetur, erit regim.en injustum et perversum, » (i).

Telle est l'évidence de ces raisons qu'elle a frappé, bien des siècles avant que l'Evangile n'ait avivé dans le monde le sens de la dignité humaine, ce philosophe païen de génie que fut Aristote.

« Il est manifeste, écrit-il, que tout ce qui regarde la commune utilité de la chose publique est juste et conforme au droit : mais tout ce qui n'est fait qu'en vue de l'avantage personnel de ceux qui détiennent l'autorité, est mauvais et opposé à l'idéal d'un bon gouvernement. Celuici n'est pas la domination d'un maître sur des esclaves. Car la Cité est la société des hommes libres » (2).

Un pouvoir moral. — Or, un droit de gouvernement, auquel il est essentiel de s'exercer non par manière de domination, mais de commandement, est nécessairement un pouvoir moral.

Nous dirons donc de l'Autorité qu'elle consiste en un pouvoir moral de commandement et que son premier et inaliénable caractère est d'être dans la société un principe intelligent.

Un principe unifiant. — Elle est de plus — et ce second caractère lui est non moins ess-entiel que le précédent — un principe unifiant.

Distinct des éléments multiples et matériels, auxquels il donne l'unité sociale, ce principe ne saurait cependant

(1) De regmine Princ, 1. I, c. 1.

m Po/i7., 1. III, c. 3, 8, 1279.

en être séparé. S'il n'en était pas distinct, il faudrait logiquement mettre l'autorité en chacun, c'est-à-dire nulle ,part, lui enlever toute indépendance, c'est-à-dire la supprimer, la ramener au niveau égalitaire, où elle n'apparaîtrait plus que comme un mandat, alors qu'elle consiste essentiellement -en une souveraineté. Si, par ailleurs, le principe unifiant qu'est l'autorité se séparait des éléments sociaux qui lui doivent leur unité, il faudrait logiquement reconnaître, non plus l'indépendance, mais l'absolue autonomie de l'autorité. Il faudrait dire que son fondement est en elle-même. Il faudrait, par suite, identifier l'autorité avec l'absolutisme.

Evitons ces excès contraires en maintenant le principe unifiant qu'est l'autorité en contact avec les éléments sociaux qu'il ordonne, sans cependant l'absorber en eux.

Un prêoiGipe bienîailsant. — Le troisième caractère essentiel de l'autorité consiste en ceci qu'elle ne peut pas ne pas être un principe bienfaisant.

S'il est en effet de sa nature de réaliser l'unité d'action en unifiant les volontés individuelles, de conserver ainsi et de promouvoir la société humaine, il faut dire que, par nature, elle est destinée au bien de ceux sur lesquels elle a à s'exercer.

Ce n'est certes pas chez les philo'sophes de la Grèce et de Rome, moins encore chez ceux de l'Inde ou de la Chine, que nous pourrons trouver la véritable formule de cette bienfaisance inhérente à l'autorité. Le paganisme ne vit guère, dans l'autorité, que l'exploitation des faibles par les forts. Aristote lui-même, dont nous avons recueilli tout-à-l'heure une sage et profonde pensée, contredit ses propres axiomes et fausse, par une théorie inadmissible sur l'esclavage, sa conception de l'autorité.

C'est dans les philosophes chrétiens que T autorité est vraiment conçue comme un principe bienfaisant. Car, à leurs yeux, elle est essentiellement im service.

Témoin cette page si juste et si profonde de Bonald :

(( Le pouvoir n'est qu'un service. I-/e divin Maître réprime les mouvements d'orgueil et le désir de domination, qu'avaient fait naître dans quelques-uns de ses disciples la fonction d'enseigner et le pouvoir de guérir qu'iB leur avait donnés, et leur révèle le secret de leur ministère, de tout le ministère. Il leur apprend que le pouvoir n'est qu'un service ; que le Fils de l'homme lui-même n'esf pas venu pour commander mais pour servir, et que le plus grand d'entre eux ne doit être que le serviteur des autres. (Mt., xx, 28, xxni, 11.)

« Certes, on ne s'étonnera pas que nous cherchions dans l'Evangile des maximes et des leçons applicables à la politique, si l'on remarque que, dans toutes les langues chrétiennes, les mots servir et service désignent les plus hautes fonctions politiques, judiciaires et militaires.

« Cette locution vraie et touchante, inconnue aux langues anciennes, a passé de l'Evangile dans les nôtres ; et le pouvoir le plus élevé de la société, le chef visible de l'Eglise, ne prend que le titre de Serviteur des serviteurs de Dieu » (i).

Bien avant de Bonald, un grand docteur de l'Eglise, saint Augustin, avait, dans un ouvrage célèbre sur les propriétés de la Société chrétienne, exalté, en termes excellents, la bienfaisance de l'autorité. S'adressant à l'Eglise catholique, cette mère et maîtresse des chrétiens, le saint évêque s'écrie :

{( 0 Eglise calholiqne, mère vénérable et seule légitime des chrétiens, non seulement votre doctrine très pure et très sainte nous enseigne l'amour de Dieu, dont la posses-

iX) Méditations politiques tirées dii VEvanpile.

sion est le souverain bien, mais encore la charité envers le prochain ; et cette charité, vous l'exercez généreusement, en fournissant aux âmes toutes sortes de remèdes pour les guérir des différentes maladies du péché.

« Vous instruisez et vous disciplinez l'enfant avec enjouement, la jeunesse avec force, la vieillesse avec une bonté pleine d'égards ; vous faisant toute à tous et adaptant vos procédés à tous les âges.

« Vous soumettez les femmes à leurs maris par une chaste et fidèle obéissance, non pas dans un but de grossière volupté, mais pour avoir des enfants et partager les devoirs sacrés de la famille. En donnant aux maris puissance et autorité sur les épouses, vous ne décrétez pas l'avilissement d'un sexe faible, mais vous imposez la loi d'un sincère et réciproque amour.

« Dans la famille, vous inspirez aux fils une obéissance respectueuse et libre ; aux parents, une pieuse et ferme autorité. Vous unissez les frères par des liens plus forts que ceux du sang. Respectueuse pour tous les sentiments légitimes du cœur humain, vous ne les brisez pas, vous les sanctifiez ; vous enchaînez par une charité mutuelle les amis et les membres d'une même maison. Vous attachez les serviteurs à leurs maîtres moins par la nécessité de la condition que par la joie du devoir.

(( Par la considération du Père et Seigneur commun, qui est au ciel, vous rendez les maîtres traitables et humains envers les serviteurs, leur faisant mettre la douce persuasion à la place de l'ordre brutal.

« Vous unissez les citoyens aux citoyens, les nations aux nations, non seulement par le sentiment du besoin naturel et des exigences sociales, mais encore par une véritable fraternité fondée sur le souvenir d'une commune origine. Vous commandez aux peuples d'obéir à leurs souverains.

« L'honneur, l'amour, la crainte, le respect, la consolation, le conseil, l'exhortation, la discipline, la réprimande, le châtiment : vous nous apprenez à qui sont dues toutes choses, nous faisant comprendre que si les mêmes

devoirs ne s'adressent pas à tous, à tous nous devons la charité, à tous le respect du droit » (i).

Ce que dit saint Augustin de l'autorité de l'Eglise catholique, s'applique évidemment à l'autorité en soi, que nous considérons présentement et dont elle n'est qu'une des réalisations historiques.

Or, un principe, qui, de sa nature, procure le bienêtre de la société et qui ne peut exercer ses fonctions qu'en reliant les membres de cette société par un lien de bienveillance et d'amour — le christianisme ajoute : de charité, — est un principe essentiellement bienfaisant.

A la question que nous nous étions posée : en quoi consiste l'autorité, nous pouvons donc répondre qu'elle est essentiellement un droit de commander qui fœit de celui ou de ceux qui &n détiennent le pouvoir un principe intelligent, unifiant et bienfaisant de la société.

3° Qu'exige-t-elle ?

Il suffit de l'indiquer brièvement. Ces exigences ne sont que des corollaires de la doctrine qui vient d'être rappelée.

Le respect. — L'autorité, quels qu'en soient les représentants, exige le respect.

Car ce n'est pas tant à l'homme que va cet hommage qu'à Dieu, dont il tient son autorité.

Léon XIII a insisté, avec ce sens de l'opportunité qui était une partie de son génie, sur cette première exigence de l'autorité.

« gi les sujets, dit-il, sont une fois convaincus que H 'autorité des souverains vient de Dieu, ils se sentiront obli-

(1) De morihus Ecclesix, XXX.

gés en justice à accueillir docilement les ordres des princes et à leur prêter obéissance et fidélité, par un sentiment semblable à la piété qu'ont les enfants envers les parents... ils n'est pas plus permis de mépriser le pouvoir légitime, quelle que soit la personne en qui il réside, que de résister à la volonté de Dieu... Ainsi donc, secouer l'obéissance et révolutionner la société par le moyen de la sédition, c'est un crime de lèse-majesté, non seulement humaine, mais divine » (i).

Le respect qu'exige de tous, notamment de ses inférieurs, l'autorité souveraine, renferme ainsi tous les autres devoirs d'obéissance et de fidélité, de l'accomplissement desquels dépend l'ordre politique, condition du Bien commun qui est la fin de la société.

La conscîeriGe des responsabilités. — En ceux qui la détiennent, l'autorité exige la conscience de leurs responsabiUtés sociales devant les hommes et devant Dieu.

« Quelle que soit la forme de gouvernement, dit encore Léon Xin, tous les chefs d'Etat doivent absolument avoir le regard fixé sur Dieu, souverain modérateur du monde et, dans l'accomplissement de leur charge, le prendre pour modèle et pour règle.

{( C'est Dieu, en effet, qui non seulement dans l'ordre des cho&es visibles, a créé ces causes secondes en qui se reflètent d'une certaine manière sa nature et son action, et qui concourent à la fin où tend l'univers, mais qui, dans la société civile, a voulu qu*il y eût une autorité, dont les dépositaires fussent comme une image de la puissance et de la providence divine sur le genre humain.

<( Le commandement doit donc être juste ; c'est moine le gouvernement d'un Maître que d'un Père ; car la très juste puissance de Dieu sur les hommes est unie à une

(1) Encycî. Immortate Dei.

Donté paternelle. 11 doit d'ailleurs s'exercer pour l'avantage des citoyens parce que ceux qui sont investis de l'autorité sur les autres, ne la possèdent que pour le bien commun.

(( Si les chefs d'Etat se laissaient entraîner à une domination injuste, s'ils péchaient par abus de pouvoir ou par orgueil, s'ils ne pourvoyaient pas au bien du peuple, qu'ils le sachent, ils auront un jour à rendre compte à Dieu, et ce compte sera d'autant phis sévère que plus sainte est la fonction qu'ils exercent et plus élevé le degré de dignité qu'ils possèdent. (Sap., vi, 7).

« De cette manière, à la majesté du pouvoir répondr.j chez les citoyens un respect honnête et volontaire. »

G'€st pour nous, chrétiens, un motif de légitime fierté d'entendre de telles paroles tomber des lèvres d'un pontife qui parle au nom die Dieu. Elles satisfont, en effet, la raison et marquent lumineusement à travers les théories contradictoires, qui obscurcissent aujourd'hui tant d'intelligences, les points fixes d'une doctrine de vérité, de vie et de liberté.

Mais notre fierté chrétienne a le droit de grandir encore, si nous songeons que cette doctrine n'est pas l'acquisition récente d'un siècle, . prétendu émancipé, mais le dépôt d'une tradition, qui remonte d'âge en âge jusqu'à l'époque apostolique.

Moins de trente ans après qu-e le Christ eût quitte la terre, où il n'avait voulu être que le semeur qui passe, l'apôtre saint Paul, écrivant aux fidèles de cette Rome, dont le poète antique avait exalté, en la chantant en des vers admirables, la puissance dominatrice, exposait déjà la notion catholique de l'autorité :

(( Que toute Ame rende aux autorités suprêmes l'hommage de sa soumission. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu. Celles qui existent sont instituées par Dieu. C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste

à l'ordre établi par Dieu. Et ceux qui résistent à l'ordre établi par Dieu s'attirent un jugement sévère.

« Quant aux gouvernants, ils ne sont pas une cause de crainte pour celui qui fait le bien, mais pour celui qui fait le mal.

« Veux- tu ne pas craindre l'autorité ? Fais le bien et tu auras son approbation, car elle remplit de la part de Dieu, auprès de toi, un ministère bienfaisant. Mais si tu fais le mal, tremble ; car ce n'est pas en vain qu'elle porte l'épée, et elle remplit ainsi, de la part de Dieu, un ministère de vengeance contre ceux qui font le mal.

« Il faut donc être des sujets soumis, non seulement par crainte du châtiment, mais par devoir de conscience. Ceux qui ont l'autorité sont des ministres de Dieu, occupés par lui à cette fonction.

« Rendez donc à chacun ce qui lui est dû : à qui vous devez l'impôt, l'impôt ; à qui le tribut, le tribut ; à qui le respect, le respect ; à qui l'honneur, l'honneur.

(( Ne soyez en reste avec personne, si ce n'est en amour mutuel ; car celui qui aime le prochain a accompli la Loi » (i).

Voilà bien, en un raccourci saisissant de Sociologie chrétienne, ce que l'on pourrait appeler la philosophie de l'autorité. Entendons : de l'autorité abstraite ; car c'est d'elle seule que nous avons parlé jusqu'à présent. Il est donc nécessaire, si nous voulons étudier sous tous ses aspects la notion de l'autorité, de fixer maintenant notre attention sur l'autorité concrète.

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