II. — L'autorité concrète
On appelle ainsi l'autorité propre aux diverses sociétés humaines : V autorité paternelle dans la société domestique ; l'autorité patronale dans la société profession-
(1) Boni., XIII, 1-2.
nelle ; l'autorité politique dans la société civile ; et pour prendre des exemples jusque dans ces sociétés plus contingentes encoure, qui se font et se défont au gré, je ne dis pas du caprice, mais de la liberté : telle encore l'autorité d'un Commandant en chef dans une armée ; celle d'un Président dans une académie.
De cette autorité concrète, qui, parce qu'elle est concrète, est toujours individuelle et particulière, il s'agit de savoir : quels sont les titres, les limites, et les degrés de l'Autorité.
1° Les Titres de l'Autorité.
Les titres historiques. — Qui dit titre, en matière de droit, dit la raison d'être de ce droit. Et puisque nous considérons ici l'autorité concrète, les titres dont nous parlons le seront aussi. On les appelle alors historiques. La question est donc celle-ci : quel est le fait qui détermine dans tel ou tel homme le droit de commander ? De la nature de ce fait dépendra manifestement la nature de l'autorité. Le fait est-il divin ? c'est-à-dire la cause déterminante du pouvoir conféré à un homme sur d'autres hommes est-elle une élection divine, il faudra dire de cette autorité, qu'elle est, en tant qu'autorité concrète, de droit divin. Si, au contraire, le fait est humain, il faudra dire de cette autorité que, bien qu'elle vienne de Dieu, pour autant qu'elle participe à l'autorité abstraite qui en dérive, elle est, à proprement parler, une autorité humaine.
Or, en dehors de la société religieuse, fondée directement par Jésus-Christ et qui s'appelle l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et abstraction faite des origines du peuple de Dieu, il y a lieu de se demander s'il y eut dans l'histoire une autorité concrète, dont les titres aient été autre chose que des faits humains. Rois par la grâce de Dieu selon le style des chancelleries
d'ancien régime ou rois constitutionnels à la mode d'hier, présidents de républiques modernes ou autocrates antiques, quelle que soit la forme de gouvernement qu'ait revêtue la société politique, celle-ci a toujours obéi, semble-t-il, à une autorité, qui bien que dérivée de Dieu, comme toute autorité, n'eut cependant d'autre titre historique qu'un fait humain.
Quel est ce fait ?
Le faSt huimaSn. — D'aucuns répondent : c'est le suffrage de la multitude et lui seul. Car il serait l'expression de la volonté générale, au-dessus de laquelle il n'y a pas d'autorité légitime, et qui, sans jamais se donner des supérieurs, délègue à des représentants une part de l'autorité, dont elle conserve néanmoins le diroit inamissible. C'est la thèse du Contrat sociaL Mais Rousseau a eu beau doter la volonté générale de toutes les qualités imaginables, il n'a pu réussir à donner la vie à ce fantôme.
Ni en fait ni en droit, la thèse n'est acceptable. Elle ne l'est pas en droit, car si la volonté générale reste détentrice du pouvoir, l'autorité n'est plus qu'un mythe, le commandement un attentat à la liberté, la subordination une déchéance. Elle ne l'est pas en fait car la volonté générale, ce n'est en réalité que le nombre, lequel n'est pas la raison, mais la force. Or, il est essentiel à l'autorité qu'elle soit, ainsi que nous l'avons vu plus haut, un principe intelligent.
Le fait humain, qui pourra déterminer le dépositaire de l'autorité, sera manifestement variable, suivant qu'il s'agira de sociétés libres ou nécessaires, artificielles ou naturelles. Il le s'^ra jusque dans la société politique elle-même. Mais quelles qu'en soient les contingences, il devra être révélateur de la nature des choses et des exigences supérieures du bien commim. Alors se mani-
festera le devoir de la sujétion à une autorité, dont il faudra dire qu'elle est, avant qu'aucun pacte, aucun contrat, voire même aucun libre consentement n'aient été à l'origine de son droit.
Dans une société politique déjà constituée, le fait antécédent, par lequel est légitimement déterminée l'autorité concrète, est donc, tout d'abord, la juste possession de l'autorité. Si, au contraire, la société politique commence seulement à se constituer, soit qu'elle naisse à la vie nationale, soit qu'elle cherche, au milieu des bouleversements du passé, la reconstitution d'un ordre public nécessaire à sa fm, ce fait sera surtout l'aptitude plus grande de tel homme ou de tel groupe d'hommes aux fonctions dont l'autorité impose le devoir.
On comprend dès lors que la désignation de l'autorité puisse, comme le note l'encyclique Diuturnum, être laissée, dans certains cas, à la volonté et au jugement de la multitude, sans que s'oppose à cette hypothèse ni ne la contrarie la doctrine catholique. Eos qui reipuhlicae praefuturi sint posse in qiiibusdam causis voluntate judicioqiie deligi fuidUtudinis, non adversante neque répugnante dodrina cathoUca.
« Par ce choix, continue Léon XIÎI, est déterminée la personne du souverain, mais non pas conféré le droit de souveraineté : on ne charge pas d'un mandat l'autorité, mais on décide par qui celle-ci devra être exercée : neque mandatar imperium, sed statiiitur a que sit gerendum. Ce qui laisse intacte la question des différents régimes politiques ; car il n'y a pas de raison pour que l'Eglise hésite à reconnaître, soit dans un seul, soit dans plusieurs, une autorité par ailleurs juste et dont le bien commun soit la raison d'être. C'est pourquoi, sous la réserve de la justice, il n'est pas défendu aux peuples de se donner la forme de gouvernement, que leur génie ou celui de leurs ancêtres,
perpétué en des institutions ou des coutumes, montre plus raisonnable. »
Remarquables paroles, qui paraissent bien propres, quand on en pèse attentivement les termes, à résoudre, au moins pratiquement, le problème parfois épineux des origines historiques de l'autorité concrète, d'autant que la logique du principe d'autorité entraîne nécessairement l'esprit à reconnaître, que, s'il peut y avoir une désignation populaire, la multitude, dont parle le Souverain Pontife, ne crée pas le droit mais le reconnaît, ne communique pas l'autorité, mais pose seulement une condition requise, dans des circonstances données, pour son exercice.
3*^ Les Limites de l'autoriié.
Une fois établie dans sa légitimité, l'autorité a le devoir d'agir selon sa nature. Mais son action a des limites, dont les unes lui sont imposées du dehors, les autres du dedans.
Limites du dehors. — Du dehors lui sont imposées des limites par tous les droits individuels ou collectifs, dont l'existence ne dépend pas d'elle.
Uhomme, en effet, ne finit pas où finit le citoyen, ni la société où finit l'Etat. Bien loin de dire, comme le prétendaient les légistes adulateurs des rois abso'lus, et comme l'enseignent aujourd'hui les jacobins, ces modernes courtisans de la souveraineté populaire, qu'il n'y a de droits pour les particuliers et pour Les associations que ceux que leur confère l'autorité politique, nous estimons, au contraire, que celle-ci est limitée par des institutions distinctes d'elle et par ces droits de l'homme, dont elle est non la maîtresse mais la servante.
Saint-Marc Girardin a résumé en une page de vive
allure, la thèse de Rousseau, à laquelle s' oppose notre doctrine :
« Plus de droits dans l'Etat, que pour l'Etat ; contre l'Etat point de droits. Il est contre la nature du corps politique, dit Rousseau, de s'imposer une loi qu'il ne puisse enfreindre. Ne demandez donc à l'Etat ni charte, ni constitution que vous puissiez invoquer contre lui. L'Etat ne peut être lié ; car représentant la volonté générale, il n'y a aucune raison grave que la volonté générale d'aujourd'hui soit la volonté générale d'hier. Tout est juste pour l'Etat ; car c'est lui qui fait la justice. Et que les sujets ne s'avisent pas de réclamer des garanties contre les lois de l'Etat... toute défense, toute garantie contre le pouvoir de l'Etat, est une faute de logique, puisqu'il est impossible que le corps veuille nuire à ses membres. »
Cette idéologie conduit à toutes les tyrannies et les consacre. Peut-on hésiter à la repousser au nom même de la raison ?
Limites du dedans. — Limitée du dehors, toute autorité concrète l'est encore du dedans. Cela de deux manières : par son propre pouvoir et par sa compétenc-e.
Par son pouvoir : car celui-ci ne s'exerce directement que sur les actes extérieurs, qui intéressent l'ordre public, et s'arrête par conséquent impuissant devant le sanctuaire inviolé des consciences humaines, ou ne pénètre que Dieu et le ministre de Dieu dans l'acte sacramentel de la pénitence chrétienne.
Par sa compétence, l'autorité est encore limitée en ce sens qu'elle ne peut légitimement commander que ce qui est en rapport avec sa fin. Autres seront donc les limites de l'autorité paternelle, autres celles de l'autorité patronale, autres celles de l'autorité publique.
Ce n'est pas le lieu d'entrer ici dans des détails d'application.
Il suffît d'en marquer les lignes directrices.
Et concluons que Vautorité politique, dont le cas est toujours à observer, quand il s'agit d'étudier l'autorité concrète, ne saurait être raisonnablement considérée comm-e la providence visible de tous les membres de la société, l'assistante obligée de tous leurs besoins, la pourvoyeuse de toutes leurs nécessités, la gérante universelle de leurs intérêts et la seule maîtresse autorisée de leurs intelligences. Pour rester dans les limites de sa compétence, elle ne doit être qu'un gouvernement.
L'autorité concrète étant multiple, il faudra nécessairement qu'entre les hommes ou les scciétés qui la détiennent s'établisse une hiérarchie. Sinon il y aurait conflit insoluble d'autorités et de droits. Le dernier mot de la justice serait dit par la force : ce qui est contradictoire.
3*" Les degrés de L'AUTomTÉ.
De l'autorité concrète, que nous essayons de caractériser, il s'agit donc, pour finir, d'indiquer, au moins sommairement, les degrés.
Or, si seule l'autorité concrète, possédée dans sa plénitude, mérite, à proprement parler, d'être appelée Vautorité souveraine, il faut dire, manifestement, que la souveraineté n'appartient qu'à Dieu, « qui règne dans les cieux, comme dit Bossuet, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance ».
Sur la terre en effet, oii serait-elle ?
Dans l'autorité politique ?
Certainement non, quoi qu'en disent des théoriciens d'un nationalisme néo-païen, si cette autorité politique n'est que celle d'un Etat. Car, entre l'autorité de cet Etat et celle d'un autre Etat, qui décidera en cas de conflit ? la guerre ? donc la force : et voilà subordonné
aux chances d'une bataille le droit même de la souveraineté !
Des philosophes ingénieux ont cherché et prétendu trouver dans le système panthéiste une réponse à la difficulté et la raison profonde de la hiérarchie, que la pensée humaine, invinciblement attirée par le mirage de l'unité, s'attend à voir jusque dans les autorités concrètes, qui, à des degrés divers, impriment le mouvement au monde, en le gouvernant.
L'esprit du monde, d'après Hegel, s'individualiserait dans les esprits nationaux et passerait ainsi en une variété d'Etats, qui se trouvent entre eux dans un rapport d'indépendance souveraine. Il n'y a pas d'autorité qui puisse décider entre eux. Ils sont fatalement en guerre. Et celle-ci est l'état normal de l'humanité.
Dans cette action de l'esprit du monde, les peuples, les Etats, les individus sont des moyens périssables, tandis que l'esprit du monde s'élève, lui, toujours plus haut. Quand il arrive à un degré supérieur de culture, de force et d'intelligence, il exerce alors l'autorité souveraine : il est le droit absolu. Et la nation, le peuple, l'Etat dans lequel il s'incarne ainsi, domine légitimement tous les autres hommes. Quatre fois, déclare Hegel, l'esprit du monde a communiqué à un empire cette signification universelle et cette souveraineté : ce fut premièrement à l'empire oriental, secondement à l'empire grec, troisièmement à l'empire romain, quatrièmement, c'est, et ce sera défmitivement, à l'empire germanique !
Fragiles constructions de rêveur, dira-t-on peut-être, en songeant aux leçons de la plus récente histoire. Ne nous hâtons pas de ne les considérer que comme les monuments exotiques d'une pensée étrangère. Sous une forme ou une autre, des philosophes ont essayé de les édifier parmi nous.: et un grand maîtr-e de l'Université de France, Victor Cousin, prétendit un moment s'en faire
?to
l'architecte : il n'a même pas hésité devant les conséquences logiques de cette conception panthéistique de l'autorité souveraine, et, tout comme un Lambrecht ou un von Bernhardt, il a déifié la guerre.
<( Si comme je l'ai démontré, écrit-il, l'histoire, avec ses grands événements, n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l'humanité, on peut dire que la guerre n'est autre chose que le prononcé de ce jugement et que les batailles en sont la promulgation éclatante ; les défaites et les victoires sont les arrêts de la civilisation et de Dieu même sur un peuple... J'ai absous la victoire comme nécessaire et utile ; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste... de démontrer la moralité du succès... Puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu et que le vaincu soit toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le vainqueur non seulement sert la civilisation, mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur.
(( S'il n'en était pas ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation, ce qui est impossible, l'une et l'autre n'étant que deux côtés, deux éléments distincts mais harmoniques de la même idée, (i) ))
Si ces conséquences sont fausses, fausses aussi en sont les prém.isses. Nous ne dirons donc pas qu'il existe un peuple, une nation, un Etat, dont l'autorité politique soit à tel point souveraine, qu'elle ne puisse trouver en dehors d'elle une autorité supérieure, dont elle n'aurait pas le devoir d'observer la loi.
Mais si cette autorité ne se trouve, de fait, en aucune société politique, oià faudra-t-il donc la chercher ? Sera-
(1) Victor Cousin, Introduction à VHistoire de la Philosophie^ l. IX, p. 36. (Paris, 1828).
ce dans la société relgieuse ? Rien de moins exact que de le prétendre.
L'autorité religieuse et l'autorité politique sont distinctes et chacune est, dans son ordre, suprême et indépendante. Car les sociétés qu'elles régissent sont, chacune également dans leur ordre, des sociétés parfaites. S'il y a parfois subordination de l'une à l'autre, c'est quand, en matières mixtes, se pose la question de la subordination des fins, je veux dire de ce qui est matériel par rapport à ce qui est spirituel, de ce qui est terrestre ipar rapport à ce qui est céleste, de ce qui est temporel par rapport à ce qui est éternel, de ce qui est humain par rapport à ce qui est divin.
D'autre part, au sein même de la société religieuse, qui s'appelle l'Eglise catholique, et dont la tradition conserve seule la véritable notion de la société religieuse fondée par le Fils de Dieu fait homme, l'autorité, encore que la plus haute qui soit au monde dans l'ordre de la fin, n'est pas, à parler en rigueur, une souveraineté.
(( Dans les sociétés humaines, écrit Taparelli> il y a nécessairement une force, qui leur donne l'unité et la conservation ; quand cette force est prépondérante, suprême, indépendante, elle prend le nom de souveraineté ; cette force dirige toute la société vers l'acquisition du bien social, et dans ce but, elle peut même, au besoin, changer les dispositions prises par les premiers fondateurs de la société. Car en ces derniers comme dans leurs successeurs, l'autorité provient en définitive de la nécessité de l'ordre et du bien social. Comme société composée d'hommes, l'Eglise doit nécessairement être gouvernée par des hommes ; mais ces hommes ne peuvent évidemment pas avoir la même autorité que l'Homme-Dicu, qui conserve tout entière l'autorité suprême, qu'il possède comme fondateur de rEûrlise. L'autorité de ceux qui le remplacent ne peut pas modifier les institutions établies par Dieu lui-même
pour tous les siècles, lesquels sont éternellement présent» à ses yeux et prêts à accomplir ses volontés.
(( Ainsi le chef de l'Eglise ne peut être appelé souverain de l'Eglise au même titre que son divin fondateur : il gouvernera la société chrétienne, non pas comnie sucèesseur du Christ, mais comme son délégué, son lieutenant, comme son vicaire, (i) »
A la lumière de ces faits, la question des degrés à établir entre les autorités concrètes, dont nous constatons l'existence, paraît moins se résoudre que se compliquer.
Faut-il en conclure qu'elle est insoluble, avouer tristement que le principe de la hiérarchie, sur lequel repose toute vie sociale, n'a cependant qu'une application restreinte, parce qu'au delà des frontières nationales tracées par l'épée de la victoire, il n'y a ni droit qui s'impose ni autorité qui puisse légitimement commander ?
La Chrétienté. — Nos ancêtres ne l'ont point pensé. Et cherchant à modeler l'ordre terrestre sur l'ordre spirituel, ils reproduisent dans la Cité quelque chose de ce qu'ils voyaient dans l'Eglise catholique. De là naquit la Chrétienté.
Semblable à plus d'une cathédrale du moyen âge, cette grandiose institution politique resta toujours inachevée. Elle s'éleva et grandit, comme une nef aux contreforts débiles. Peu à peu ses assises se trouvèrent bouleversées par le travail souterrain des légistes, des hérétiques, des philosophes, des rois absolutistes et des jacobins révolutionnaires. Et elle s'écroula en un jour d'orage.
Le manque de précision politique, qui faisait la faiblesse du gouvernement dans la Chrétienté, aurait pu
(1) Taparelu, Droit naturel, n. 1453.
être corrigé par une grande précision théologique. Mais la réalité historique, dont nous essayons de caractériser le statut, resta toujours imprécise au point de vue religieux. C'est à définir les frontières des deux pouvoirs que se passent les siècles remplis par la querelle des investitures et par celle du gallicanisme. Innocent III, Grégoire VII paraissent, un moment, avoir réussi. Mais l'usage qu'ils font de leur épée spirituelle, l'émousse ; et l'heure va sonner où, entre les Pontifes romains et les royautés nationales, la querelle deviendra conflit sanglant. Ce conflit éclate entre Philippe le Bel et Boniface VIII ; il aboutit à la Bulle Unam Sanctam, dont la réplique fut le soufflet de Nogaret, et l'abaissement de la Papauté dans les Papes d'Avignon. Entre ces derniers et l'Empereur Charles IV, le conflit éclate à son tour. Il aboutit au sac de Rome, en 1328, puis à cette fameuse Bulle d'Or, qui fixe les conditions d'élection à la couronne impériale sans nommer le Pape. Le grand Schisme achève d'abaisser le Souverain Pontificat. Quand le Pape réapparaît à Rome, il est amoindri aux proportions politiques d'un principicule italien.
Ce n'est pas que tous les Papes de la Renaissance aient perdu de vue la grande idée de la Chrétienté. Au Concile de Latran, tenu au mois de mars 1617. Léon X révoque pour réaliser l'entente de tous les Princes chrétiens, en vue de secourir l'Europe orientale menacée par les Turcs. Il envoie à Maximilien son légat, le Cardinal Cajetan. Celui-ci, remettant à l'Empereur une armure bénie par le Pape, lui dit : « Toi seul, tu portes le nom de protecteur et de gardien de l'Eglise. L'état des choses réclame impérieusement que tes actes répondent à de si augustes titres. Les yeux de tous les chrétiens sont fixés sur toi ; tous espèrent que tu porteras la main à ton glaive, tous savent que tu te lèveras contre les ennemis du Seigneur. » L'Empereur répondit que volon-
tiers il exposerait sa vie pour le Saint-Siège et le salut de la Chrétienté et il adressa un émouvant appel aux états du saint Empire. Mais les états firent la sourde oreille : le projet échoua. Bientôt les deux boulevards de la Chrétienté, Belgrade et l'île de Rhodes, sont pris par les Turcs, et Vienne menacée n'est sauvée qu-e par l'intervention d'un Prince qui ne relève pas directement de l'Empire, le polonais Sobieski.
Ainsi apparaît, singulièrement confuse, cette Chrétienté, qui devait être, en théorie, le statut juridique de l'unité religieuse et qui, en fait, se trouve successivement changer de formes, jusqu'à ce qu'un jour elle change de nom et s'appelle l'Europe.
La ScGÎété des Nations. — Mais voici que l'idéal qu'incarnait la Chrétienté, s'impose aujourd'hui aux esprits les moins pénétrés de la tradition catholique. Sous le nom de Société des Nations, ils tentent d'en renouveler le bienfait sans conserver d'ailleurs les anciennes garanties, ils rêvent d'établir sur un droit international, dont les lois s'imposeraient à tous dans l'ordre politique, la hiérarchie nécessaire de l'autorité.
Nous n'avons pas à dire, présentement, les chances diverses de la tentative sous sa forme précise actuelle (1).
Mais si nous sommes logiques, nous, chrétiens, et catholiques, nous ne pourrons pas ne pas attendre le terme, plus ou moins prochain, de cette évolution historique, qui associe sans confondre, qui, des familles isolées a constitué les cités, des cités les patries provinciales, des provinces les nations, des nations les grands Etats modernes et qui, sous la double pression des faits économiques et des idées, pousse aujourd'hui l'huma-
(1) Voir le chapitre suivant sur la vie internationale.
nité vers la réalisation moins imparfaite de son unité. Cependant, pour éviter tout ensemble et le danger de l'utopie et celui du despotisme, nous ne manquerons pas de subordonner la formule de nos espérances à celle de nos revendications. Car c'est en vain que pourrait s'édifier sur les ruines du monde, détruit par la grande guerre, une hiérarchie de l'autorité, si celle-ci reniant ses propres principes usurpait la souveraineté qui n'appartient qu'à Dieu.
Conclusions
La philosophie de l'Evangile. — Il fut un temps, dit Léon XIÎI, où la philosophie de V Evangile gouvernait les Etats.
(( A cette époque, l'influence de la sagesse chrétienne et sa divine vertu pénétraient les lois, les institutions, les mœurs des peuples, tous les rangs et tous les rapports de la société politique. Alors la religion instituée par JTésus- Christ, solidement établie au degré de dignité qui lui est dû, éta^^ partout florissante, grâce à la faveur des princes et à la protection légitime des magistrats. Alors le Sacerdoce et l'Empire étaient liés entre eux par une heureuse concorde et l'amical échange de bons offices.
« Organisée de la sorte, la Cité donna des fruits supérieurs h toute attente dont la mémoire subsiste et subsistera, consir^née qu'elle est dans d'innombrables documents que nul artifice des adversaires ne pourra corrompre ni obscurcir.
« Si l'Europe chrétienne a dompté les nations barbares et les a fait passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité ; si elle a repoussé victorieusement les invasions musulmanes ; si elle a gardé la suprématie de la civilisation et si, en tout ce qui fait l'honneur de l'humanité, elle s'est constamment, partout, montrée guide et maîtresse ; si elle a gratifié les peuples de la vraie liber-
té sous ses diverses formes ; si elle a très sagement foiidé une foule d'œuvres pour le soulagement des misères, il est hors de doute qu'elle en est grandement redevable à la religion sous l'inspiration et avec l'aide de laquelle elle a accompli de si grandes choses (i) ».
Cette influence civilisatrice de la religion chrétienne, voilà plus d'un siècle que les pouvoirs établis dans la Cité, loin de consentir à l'accepter, s'efforcent de la combattre. En conséquence, l'autorité de tous côtés s'ébranle. Sa notion s'obscurcit. Ses détenteurs, quels qu'ils soient, n'apparaissent plus aux yeux des peuples que comme les derniers témoins d'un régime de privilèges, qu'emportera, au grand scir, la révolution démocratique et sociale.
Or, ce que doivent être les fruits de cette révolution, Proudhon, que nous avons cité au début de cette étudie, l'a annoncé, en une page brûlante de colère où, sur une vision d'apocalypse, passent des lueurs de sang :
« Quand, dit-il, le gouvernement sera sans ressources : quand le pays sera sans production et sans commerce ;
« Quand Paris affamé, bloqué par les départements ne payant plus, n'expédiant plus, restera sans arrivages ;
(( Quand les ouvriers, démoralisés par la politique de» clubs et le chômage des ateliers, chercheront à vivre^ n'importe comment ;
(( Quand l'Etat requerra l'argenterie et les bijoux desj citoyens pour les envoyer à la Monnaie ;
(( Quand les perquisitions domiciliaires seront l'uniquej mode de recouvrement des contributions ;
<( Quand les bandes aiïamées parcourant les pays organiseront la maraude ;
« Quand le paysan, le fusil chargé, gardant sa récolte, abandonnera sa culture ;
« Quand la première gerbe aura été pillée, la première
(1) LitoN XIII. Ency. Immortalc Dei
maison forcée, la première église profanée, la première torche allumée, la première femme violée ;
« Quand le premier sang aura été répandu ;
« Quand la première tête sera tombée ;
« Quand l'abomination de la désolation sera par toute la France ;
« Oh ! alors vous saurez ce que c'est qu'une révolution sociale : une multitude déchaînée, armée, ivre de vengeance et de fureur ; des piques, des haches, des sabres nus, des couperets et des marteaux ; la Cité morne et silencieuse ; la police au foyer de la famille, les opinions suspectées, les paroles écoutées, les larmes observées, les soupirs comptés, le silence épié, l'espionnage et les dénonciations, les réquisitions inexorables, les emprunts forcés et progressifs, le papier-monnaie déprécié, la guerre civile et l'étranger sur les frontières, les proconsuls impitoyables» le comité de salut public, un comité suprême au cœur d'airain :
<( Voilà les fruits de la révolution dite démocratique et sociale. »
Aux paroles du théoricien Proudhon coTrespondaient hier les actes du praticien Lénine. De la Russie en feu est sorti un avertissement et une menace. Verrons-nous ce qu'elle a vu ?
L'avenir est un secret. Mais le présent est un devoir : celui d'opposer à une action révolutionnaire, qui s'attaque à toutes les autorités so<?iales, et les voudrait niveler, la pacifique et bienfaisante influence de la vériiahle autorité.