‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 77 sur 107 · III. — Droits et DEvoms de la femme dans la cité · texte numérisé non relu

III. — Droits et DEvoms de la femme dans la cité

La question est de savoir si la femme a d'autres devoirs et d'autres droits que ceux que lui donne évidemment la nature, au foyer domestique. A4-elîe des droits et des devoirs civiques ?

Si l'on se contente de considérer la question, dans l'abstrait, la réponse est certaine : Oui, la femme a des droits et des devoirs civiques, parce qu'elle est une personne humaine, la compagne et la collaboratrice de l'homme.

Etant une personne humaine, elle a le droit de vivre une vie humaine, et d'exercer d'une manière humaine, son action primordiale, qui est une action domestique. Or impossible d'exercer cette action, si la femme se désintéresse de ce qui se passe dans la Cité et se trouve incapable d'en modifier le cours. Ne doit-elle pas être la première, par exemple, à prendre intérêt, un intérêt non seulement spéculatif mais pratique, aux questions scolaires, aux mesures d'hygiène, aux salaires, aux lois sur les fortunes...

Prétendre que la femme n'a aucun droit de s'occuper ainsi de la politique, serait supposer qu'elle est utn automate, et non une personne humaine.

Si l'on veut préciser la question, et la considérant dans le concret, se demander quels sont les droits et les devoirs que, indépendamment même des lois positives, la femme peut avoir dans la Cité, c'est équivalemment se poser la question de V action civique féminine.

Or cette action civique s'identifie pratiquement avec Vexercke du droit de vote.

V Ce droit est-il fondé ?

2° Son exercice est-il opportun ?

V Ce droit est-il fondé ?

Ecartons tout d'abord les mauvais arguments soit pour, soit contre.

De ce nombre sont les arguments de sentiment, tel celui que fait valoir Alexandre Dumas, quand il s'indigne à la pensée qu'une Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter, elle qui cependant a sauvé la France ; les arguments sophistiques qui supposent une erreur de logique dans le raisonnement.

Par exemple : « Pour voter, la femme devrait être soldat ». Comme si le droit de vote supposait le devoir du service militaire. Cet argument suppose que les droits sont identiques les uns aux autres, alors qu'ils ne sont qu'équivalents ; il suppose que tout le monde peut exercer les mêmes fonctions, ce qui est impossible.

(( La femme étant égale à l'homme, elle a, dit-on encore, des droits identiques. « C'est un sophisme, car elle n'est pas absolument égale à l'homme ; elle a des droits et des devoirs équivalents, non identiques.

« La femme ne doit pas voter, répliquent certains adversaires du droit de vote, car elle voterait pour les réactionnaires. » C'est un argument intéressé que font valoir, chacun à leur point de vue, beaucoup de modernes libre-penseurs, et de conservateurs endurcis. Il ne vaut •pas davantage que celui des gens pour qui le droit est ce qui leur plaît.

Ce qui parait fonder, de soi, le droit de vote pour la femme, c'est un double fait.

A. — Le fait que la feynme est, comme l'homme, une personne humaine, car si voter c'est choisir, et donc

discerner, il faut dire de la femme, douée de la faculté de discernement, qu'elle a naturellement le droit de voter.

On fait à cet argument une double objection.

Les uns nient que la femme ait une faculté « suffisante » de discernement, les autres affirment que, si elle a cette faculté, elle ne saurait l'appliquer à la chose publique.

V Nous répondons que, si pour reconnaître à une personne humaine le droit de vote, il fallait évaluer la capacité de son jugement, nécessité serait de refuser ce droit à bon nombre d'hommes. Pour peu qu'il soit superficiel, l'homme du peuple comme l'homme de la société, jugera souvent d'après les impressions de sa sensibilité et non avec sa raison. Ceci peut condamner tel ou tel système électoral, mais non le droit de vote en lui-même.

L'homme aussi bien que la femme peut se laisser berner dans l'exercice de ses droits, on ne conclut pas cependant de là, que cet exercice soit illégitime.

Que le système électoral soit sagement compris, et ces inconvénients disparaîtront.

2** En fait, la femme montre, soit au foyer, soit à l'atelier, une faculté de discernement largement suffisante, souvent même remarquable. S'il est vrai qu'il convient d'attribuer surtout à l'homme cette fermeté de raison, propre à la spéculation et à la controverse, il faut en conclure que la femme doit se contenter d'être « quelqu'un » dans la Cité sans prétendre y être « tout », qu'elle doit y tenir sa place, comme aide et collaboratrice de l'homme, non comme chef d'Etat. Elle doit aider l'homme, mais non le supplanter.

3° Quand il s'agit de voter en matière politique, il importe moins de prendre parti pour des idées, que pour des choses et des personnes. Or, s'il est vrai que la

femme est en général inférieure à l'homme dans le domaine théorique, elle lui est souvent supérieure dans le domaine pratique, quand il s'agit de juger clairement des choses et des personnes. Etant, selon le plan divin, avant tout une éducatrice, elle a reçu un don tout spécial d'instinct et d'intuition pour pénétrer les réalités humaines, surtout celles avec lesquelles elle entre immédiatement en contact.

Pourquoi ne mettrait-elle pas cette faculté intuitive, si vive et si pénétrante, au service de la chose publique? Non seulement elle le peut, mais elle le doit. La femme a le droit et le devoir d'agir efficacement sur la société, dont elle est un membre vivant et agissant, car de la bonne administration de cette société dépendent son bonheur et sa vie.

Elle réalisera ainsi ce que doit être tout être humain, elle sera un être social.

Nier cet argument serait abaisser l'idéal de l'humanité à un état inférieur de civilisation, où les hommes seraient tout et les femmes rien. L'idéal chrétien, c'est que les hommes et femmes collaborent de concert à la grande tâche humaine, unissant harmonieusement les dons spéciaux à leurs sexes, dans un effort commun vers l'ordre, la justice et la paix.

B. — Le fait que mère de famille, la femme a devant Dieu, la responsabilité de Védiication de ses enfants, constitue un autre fondement à son droit.

S'il existe en effet pour la mère un moyen d'exercer une influence sur les mesures politiques, qui visent cette éducation, elle a le droit et le devoir de l'employer. Or ce moyen existe, c'est le droit de vote.

On objecte : C'est à l'homme d'employer ce moyen. Le vote de la femme serait un source de conflit, de division dans la famille ; en donnant à la femme des droits personnels, il nuirait à l'unité de la famille.

Nous répondons : Le père et l'époux a le droit primordial de parler au nom de la famille, mais la femme a aussi un droit réel et indépendant ; sinon elle devrait toujours faire sienne, la volonté de son mari, ce qui serait l'absorption de sa personnalité et de sa volonté. De ce fait, s'il plaît à son mari de ne pas faire baptiser son enfant, elle n'aurait qu'à se soumettre docilement. Or, en conscience, elle ne le doit pas. Car, on ne doit pas subordonner les devoirs de la religion à la paix du foyer. C'est en ce sens que Notre-Seigneur a dit : « Je ne s^ds pas venu apporter la paix, mais le glaive ». Il est une paix qui ne peut êrc tolérée par Dieu, c'est celle qui est la lâche capitulation de la volonté devant les -devoirs essentiels, commandés par Dieu. « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes y^, disaient les apôtres devant le Sanhédrin : telle doit être aussi la réponse de tout chrétien en face die l'impiété.

L'unité de la Famille est un bien subordonné au salut des âmes, elle est un moyen pour ce salut, non une fin. Si donc la paix des familles est un obstacle au salut de ses membres, il faut détruire cette paix factice et trompeuse.

Au cas, où le mari serait athée, le vote de la femme chrétienne pourrait d'ailleurs contrebalancer le mauvais vote de l'époux et sauver la famille.

Les preuves d'autorité confirment ces conclusions. Dans presque tous les pays, le vote féminin est en vigueur ou sur le point de l'être. Or, on a constaté que cette intervention des femmes avait généralement produit de salutaires résultats. On lui doit, notamment en Angleterre, une amélioration notable, en ce qui concerne l'alcoolisme et les lois scolaires. Dans le passé chrétien le vote de la femme a été souvent encouragé et pratiqué. Témoins les décrets du pape Innocent IV, qui approuve le vote de» femmes mariées, veuves ou célibataires, à partir de i!\ ans.

Au Moyen Age, la femme a souvent joui des droits élecloraux, participant airx assemblées, siégeant aux Etats de province, à la Chambre des Pairs. Elle avait voix dans les affaires des fiefs. Nombreuses sont celles qui, dans les Etats et les corporations, exerçaient le droit de vote. Or, le» expériences du passé sont des témoignages efficaces.

C'est un fait que l'Eglise a continué de reconnaître à la femme le droit de vote dans les communautés religieuses. On peut donc établir que le vote des femmes est « en ^ » légitime. Il nous reste à rechercher s'il est opportun.

2" L'exercice du droit de vote par la femme est-il opportun ?

On qualifie d'opportune toute mesure qui, en dépit des inconvénients, qu'elle peut avoir, a de tels avantages individuels ou sociaux, qu'il en faut souhaiter la mise en exécution.

Or, dans les circonstances présentes, il y a des raisons sérieuses qui prouvent que le vote des femmes est une mesure opportune. Sans doute elle ne serait pas sans inconvénient, surtout en France, à cause du régime électoral actuel, mais les raisons « pour » surpassent, nous semble-t-il les raisons « contre ».

Voici quelques-unes de ces' raisons : Si le vote des femmes n'est pas reconnu par la loi, on continuera à voir la femme porter toutes les charges fiscales de la propriété, sans en avoir aucun des droits ; et cela, au moment, où ces droits peuvent être contestés et détruits. On verra les mères de famille porter la responsabilité de l'âme de leurs enfants sans pouvoir influencer directement la législation qui la menace, dans l'école athée, par exemple.

Maintenant surtout, où tant de pères de famille sont tombés sur les champs de bataille, ne serait-il pas con-

forme à la justice, que la mère puisse défendre son foyer, représenter sa famille ?

Si on refuse à ces mères de famille, le droit de vote, elles sont réduites à l'impuissance, leurs familles sont comme non existantes dans la Cité et cela, au profit des célibataires ou des gens, que la guerre n'a pas éprouvés, ce qui paraît une criante injustice.

Si l'on refuse à la femme le droit de vote, toutes les questions intéressant la conscience de la femme, seraient traitées, sans que cette conscience ait été consultée. On pourrait voir demain des alsaciennes et des lorraines impuissantes à protester contre les mesures anti-chrétiennes qu'un parti, au nom d'une « philosophie laïque », voudrait leur imposer contrairement au Droit.

De plus, quand, dans tous les pays, le vote devient universel, il est difficile de ne pas l'avoir en France. Si des catholiques, font opposition, tout le mouvement rifque de se retourner contre eux. La prudence commande une autre attitude. Car utiliser une idée juste devenue dans la Cité une idée force, est toujours opportun (1).

(1) Ck>mme initiation à ces problèmes, consulter : Augustin RôSLER : La question iéministe, examinée du point de vue de la Nature, de VHistoire et de la Révélation. {Perrin, 1889). — Marguerite-Augustin FÉRAUD ; La Femme devant les urnes. (Perrin, 1919). Etienne Lamy : La Femme de demain (Collection Gallia).

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