‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 88 sur 107 · II. — Le Fait de la « Société des Nations · texte numérisé non relu

II. — Le Fait de la « Société des Nations

La Société des nations, qui fut décrétée à Versailles, et dont le siège est à Genève, cette société concrète, qui se constitue sous nos yeux, mérite-t-elle le concours de tout homme de bonne volonté ? Apparaît-elle, ainsi que le prétendent ses auteurs « un moyen pratique et opportun d'assurer la coopération entre les nations et de garantir leur sécurité », ou au contraire est-elle, comme l'affirment ses adversaires, une institution mort-née, un nouveau prétexte à conflits, une dangereuse avance faite aux utopies de T international révolutionnaire ?

Combien les avis sont partagés, il est facile à chacun de s'en rendre compte en parcourant la presse.

a La guerre est éternelle, écrivait un grand journal de Paris en 1919, sous la signature de Georges Ponsot, elle est Pâme même de rhumanité. Tout ce qui respire est né pour se battre... Pendant que les nations n'échangent pas des obus à cent kilomètres, les citoyens de chaque pays revenus à l'état de paix se préparent par la guerre civile à la prochaine tuerie mondiale... Wilson peut faire tout ce qu'il voudra ou tout ce qu'il pourra : Les gens de la conférence croient peut-ctre à la paix universelle. Bernardin de Saint- Pierre, qui était aussi intelligent que M. Tardieu, y crovait bien. Tout ce travail est inutile. A la première saute de vent, lorsque les intérêts commerciaux des groupes ou des nations s'entrechoqueront, vous verrez les poings se

fermer, les colères allumées dans les yeux, vous verrez la guerre des tarifs, des représailles et l'autre, la grande guerre qui recommencera, parce que le monde est toujours pareil, parce que du Néant ou de Dieu, il est sorti pour rouler dans l'imbellicité et le sang. »

— Par contre, on pouvait lire, vers la même date dans l'Osservatore Homano (21 fév. 191 9) une toute autre appréciation des choses. Ayant discuté la théorie de Georges SoREL, qui désirerait une morale internationale dans les rapports commerciaux, mais se déclarait peu intéressé à la question de savoir si elle sera observée dans les tractations diplomatiques, le grand journal catholique de Rome ajoutait :

(( Pour nous, nous ne sommes pas pessimistes et noua espérons que la Ligue des ISations pas plus en paroles qu'en actes, ne voudra, au risque de faire œuvre vaine, fouler aux pieds le principe fondamental de la justice et de la loyauté.... ; qu'elle ne voudra pas viser à l'honnêteté seulement dans l'ordre économique et s'en écarter dans d'autres domaines pour les avantages politiques, qui lui sembleraient devoir en résulter. Ce serait bâtir sur le sable. Ce serait faire fi de cette civilisation, dont le triomphe a coûté tant de sacrilîces, tant de douleurs, voire même des torrents de sang. La préoccupation principale des arbitres de la paix doit être de hâter le salut des nations par la justice dans les rapports privés et publics.

V. — Les raisons de mettre des réserves au concours, qu'appelle la Société des nations, telle qu'elle existe, actuellement, ne sont pas sans doute a dédaigner !

1) [ai Société des nations présente plus d'une lacune :

Lacunes politiques, résultant de la disproportion qui s'accuse entre Les tâches immenses qui lui sont confiées et les moyens dont elle dispose. S'il est vrai, comme nous l'avons vu plus haut, qu'il ne saurait y avoir de

société sans autorité, la Société des nations exige unô autorité. Or celle-ci est loin d'être assise sur des bases solides. De là bien des équivoques.

Lacunes morales, résultant des restrictions plus ou moins explicites, qu'apportent à leurs adhésions certains 'peuples, dont les intérêts sont, à tort ou à raison, considérés comme lésés. De là dans la pratique bien des contradictions.

Lacunes religieuses, résultant de ce fait que beaucoup de ses promoteurs affectent la prétention d'ignorer Dieu, — dont le nom, pour la première fois, fut systématiquement écarté du préambule d'un traité de paix entre nations civilisées. Or cette laïcisation de la Société des nations venant après celle de la société domestique par le divorce, de la société professionnelle par la lutte des classes, de la société nationale par la séparation de l'Eglise et de l'Etat, révèle le dessein de fonder les relations internationales sur un droit dont l'origine ne serait qu'humaine. De là le risque de n'élever qu'une vaine construction' sans fondement.

Mnsi parle lahvé, des armées :

« Le large rempart de Babel sera complètement rasé ei ses hautes portes seront brûlées.

'< Ainsi les peuples travaillent pour le néant, et au profit du feu les nations... » (i).

2) La Société des Nations n'est pas suffisammeni dégagée de certaines compromissions :

A. — Compromission avec l'équivoque qu'est le principe des nationalités.

Car, chez la plupart de ceux qui aujourd'hui le proclament, ce principe ne signifie pas que tout peuple ethnique*

(1) JÉRÉMiE, chap. Li, c. 58 seq. (Traduction Condamin).

ment un a le droit de conserver sa culture, ?a langue, sa religion, ses coutumes, etc., mais que tout peuple moralement un a le droit, de par sa seule volonté, de réaliser ou de détruire son unité politique.

Or, ainsi formulé. Je principe des îiationalités est :

a) théoriquement faux, puisqu'il n'a de sens que dans la doctrine du contrat social, telle que l'a proposée Jean- Jacques Rousseau ;

b) il est pratiquement inviable : Car de même que jadis il ne manquait pas, à la cour des princes, de légistes, prêts à confirmer par quelque article du Code romain les ambitions royales, ainsi y a-t-il aujourd'hui des professeurs, des publicistes, des rhéteurs, des spécialistes, toujours en mesure d'établir par l'archéologie, la philologie, l'anthropologie, la géographie ou quelque antécédent historique, le droit d'une nation à s'en incorporer une autre ; les ambitions royales se sont faites démocratiques. Or, tant que l'on considère l'Ordre international avec cette mentalité, les principes juridiques ne sont qu'une fiction, et les frontières naturelles des peuples, la borne provisoire de leurs conquêtes (i).

Pour qu'une Société des nations soit, il lui manque alors d'avoir le droit d'être.

B. — Compromission avec Vesprit nationaliste.

Cet esprit règne encore chez un grand nombre de peuples et inspire leurs gouvernants ; il tend à promouvoir au rang suprême les intérêts particularistes de la

(1) « La théorie n?.tionali taire n'est pas seulement erronée ; elle est de plus très dangereuse en pratique ; elle fait naître plus de conflits qu'elle n'en supprime. Bien mieux, elle aussi peut parfaitement conduire à l'impérialisme. Il y a un impérialisme nr.tionalitaire comme un impérialisme dynastique ; l'un et l'autre peuvent mener directement à la guerre. » Le Fur, pi^ofesseur à l'Université ds Rennes. Philosophie du Droit international, p. 15 (Extrait de la Revue génô,ralc du Droit imternational, 1922. Voir du môme auteur ; Races, Nationalités, Etats (Alcan).

nation, à faire prévaloir sur tout le reste ses revendications ethniques ou politiques.

Ainsi coexiste avec l'effort de créer un organisme international, un nationalisme, dont on a pu dire avec exactitude que (( c'est avec des vues complexes ou même très différentes, la reprise originale d'états d'âmes anciens et leur convergence paradoxale sous l'empire de passions et de pensées frémissantes : xénophobie juive, hellénique, romaine; apothéose païenne de la Cité, considérée comme le dieu visible et jaloux ; canonisation de l'ordre politique, auquel tout se suspend comme au sommet de la réalité, culte naturiste de la race et loi barbare, loi animale de la concurrence, mais transfigurée par l'intelligence, pour l'avènement d'une nation élue de maîtres et de surhommes, statolâtrie de sociologues ou de métaphysiciens, impérialisme faussement mystique et prétentions à l'hégémonie par tous les moyens de force ou d'esprit ; surtout glorification agressive, non plus de l'idée de l'Etat en général, mais de tel peuple, pris en son originalité concrète et adorant son égoïsme sacré (i).

Reconnaissons cependant que ces objections que l'on est en droit de faire, contre la Société des Nations, ne l'atteignent pas en elle-même. Elles tiennent à un état de choses, qu'il appartient à la liberté humaine de modifier. Mais comme l'a remarqué avec un sens très averti des réalités présentes, M. Joseph Hours, « nous ne pourrons y arriver, que si chaque peuple renonçant à faire son mea culpa, sur la poitrine des autres, entreprend courageusement de s'examiner soi-même, de s'humilier, et de renoncer à ses propres erreurs. Un pareil examen

(1) Maurice Blondel, dans sa réponse à V Enquête sur le nationalisme, publiiée par Maurice Vaussard, p. 55 (éditions Spes, 1924^.

de conscience ne saurait rester infructueux, car quel est le peuple qui pourrait aujourd'hui se dire indemne? » (1).

2° Nonobstant ces réserves, il convient d'apporter A LA tentative FAITE POUR FONDER UNE SOCIETE DES NATIONS, UN CONCOURS SINCERE ET EFFICACE.

Car, malgré ses lacun-es, cette Société des nations en formation est une tentative dans laquelle les catholiques ont le droit de reconnaître l'influence de leurs propres principes, un écho affaibli peut-être, mais réel, de l'enseignement de leurs Pontifes, et une espérance pour le monde, comme pour leur patrie.

En d'autres termes,

l'' la logique de nos principes appelle ce concours ; 2° la claire vision des besoins du temps l'impose.

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