‹ Traité de droit naturelChapitre 16 sur 66 · Dans ce qu'il affirme · texte numérisé non relu

Dans ce qu'il affirme

Pour ne point parler ici des morales païennes, sur lesquelles nous reviendrons ailleurs, et nous borner à la morale mosaïque et à la morale chrétienne, il suffira de relever trois erreurs fondamentales dans l'interprétation des faits :

Première erreur concernant la morale de Moïse.

Selon Charma (et son opinion a conquis depuis bien des adeptes) la morale mosaïque est empreinte d'un matérialisme grossier.

Or c'est faux :

Car la loi de Moïse trouve son expression la plus authen-

tique dans le Décalogue. Or son premier précepte est celui de l'amour de Dieu, et de l'amour le plus pur.

Témoin l'explication qu'en donne Moïse : Deut., VI, 4-25 (1).

Seconde erreur concernant la morale du Christ.

Selon Charma cette morale subordonne constamment le devoir au plaisir.

Or c'est faux :

Car plus encore que la morale mosaïque elle se ramène à l'amour le plus pur de Dieu (2).

Témoins les paroles de Jésus au docteur de la loi : Mat., XXI, 36.

Objecte-t-on avec Séailles que ces paroles ne sont pas de lui, il est aisé de répondre qu'il les fait siennes et que d'ailleurs, VOraison Dominicale, qui résume sa doctrine, ramène aussi toute la morale évangélique à l'amour.

Ajoutons que la loi du renoncement ne suppose pas précisément l'égoïsme, puisqu'elle en est la condamnation : ce qui est si évident, que les représentants de l'incrédulité moderne renversent plutôt l'objection de Charma et font un grief à Jésus-Christ d'avoir condamné la vie (3).

(1) » Quant à la survie de l'âme, elle était admise en Israël, dès les premiers temps. Les expressions « être réuni à son peuple » ou « à ses pères y> (Gen. XXV, 8; 17; XXXV, 29; XLIX, 29, 33) ne sont pas synonymes d'être enseveli; comme on le voit dans le cas de Jacob, cette réunion peut avoir lieu, avant que le cadavre ait reçu la sépulture. (Gen. XLIX, 29, 30). C'est donc que le cadavre n'est pas tout ce qui reste de l'homme; à la mort, il y a séparation d'un élément vivant qui va rejoindre les ancêtres dans un séjour mystérieux, le sheol. » Christus, la Religion d'Israël, p. 835, seq.

(2) Voir Lescoeur : La science du bonheur, ch. vi. La théorie évangélique de la béatitude en présence de lasociété temporelle: La Fausse économie politique et la fausse Exégèse, p. 231, seq.

(3) Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 52.

Troisième erreur concernant la morale chrétienne en général.

Selon Charma, que continue aujourd'hui Séailles, cette morale fonde le devoir sur l'égoïsme, parce qu'elle en rapporte l'accomplissement à la béatitude.

La morale chrétienne serait ainsi un marchandage, une opération commerciale; l'acte qu'elle commande : un acte salarié, et donc intéressé.

« C'est en vain, dit Charma, que le Christianisme nous recommande sans cesse, par la bouche des apôtres qui le comprennent le mieux, l'abnégation personnelle. Ces généreuses déclamations sur le désintéressement se terminent toujours par ces mots : Chrétien, sauve ton âme... Il n'est donc point d'acte (dans les principes du christianisme), qui ne trouve dans l'amour de soi sa cause et son principe » (1).

Or cela est faux :

Car la morale chrétienne en ramenant tous ses préceptes à celui de l'amour de Dieu exige, que nous ne fassions pas de Dieu un moyen d'avoir la béatitude; c'est notre Béatitude même qui est un moyen de glorifier Dieu. « Beatitudo est finis quo in Deo quiescit, non in qua quiescit; quia non in ipsa sed per ipsam in Deo quiescimus » (2).

Quant à la controverse quiétiste, à laquelle fait allusion notre adversaire, il suffit d'observer qu'elle ne porte pas sur la question du pur amour, de la morale désintéressée, mais sur une conception de la Théologie mystique qui n'a rien à voir ici (3).

Ainsi, les affirmations fondamentales du réquisitoire sont-elles toutes le contraire de la vérité. Et en voyant tant

(1) Charma, Essai, p. 456. — L'objection est reprise par les positivistes; voir, p. ex., Re^'ue Occidentale, mai 18'J4, p. 417.

(2) S. Thomas, opuscul., LXI, c. m.

(3) GossELiN, Œuvres de Fénclon, édit. Didot, t. I, p. 310.

d'erreurs formulées non seulement par Charma, mais encore par les innombrables auteurs de morale laïque, qui le répètent avec tant d'assurance, on se rappelle le verdict de saint Paul sur les faux docteurs de son temps.

« Conversi sunt in vaniloquium, volentes esse legis doctores, non intelligentes neque quae loquuntur, neque de quibus affirmant » (1).

Le RÉQUISITOIRE cst d'aillcurs aussi faux :

Page 1