‹ Traité de droit naturelChapitre 18 sur 66 · PLUS GRAND NOMBRE · texte numérisé non relu

PLUS GRAND NOMBRE

Pour orienter cette recherche, un calcul sera nécessaire, celui d'une sorte d' Arithmétique morale, dont Bentham propose lui-même avec minutie les applications.

Il s'agira, pour poser une action moralement bonne, d'évaluer les divers plaisirs qui résultent de cette action, de les comparer entre eux au point de vue de l'intensité, de la durée, de la fécondité, de la pureté, c'est-à-dire de leur exemption de douleur, de leur proximité, de leur certitude. Entre plusieurs actions, celle-là sera plus morale, qui nous procurera une plus forte somme de plaisir ou un intérêt plus grand.

Car « la vertu, dit-il, n'est un bien qu'à cause des plaisirs, qui en découlent, et le vice n'est un mal qu'à cause des peines qui en sont la suite. Si dans le catalogue des vertus, je trouvais une action qui occasionne plus de douleur que de plaisir, je la rangerais parmi les vices; et si parmi les vices, je trouvais quelque plaisir innocent, je le rangerais parmi les vertus. »

Et en effet poursuit-il, « pourquoi la vie est-elle un bien, sinon dans les divertissements... Et quel gage aurions-nous de la bonté de Dieu, s'il nous était défendu d'userdes plaisirs de la vie présente, quand Dieu nous promet de nous en procurer dans la vie future? »

L'homme qui ne rechercherait ainsi que son intérêt propre, serait un calculateur maladroit. Il méconnaîtrait le lien qui l'unit à ses semblables et que son acte peut avoir des conséquences sociales infinies, dont il appartient à la raison de prévoir le plus grand nombre possible.

S'il veut donc être vraiment guidé par le principe de la moralité, que l'homme songe à l'utilité générale : à celle

de sa famille, de son pays, de riuimanité entière. Il sera alors un honnête homme (1).

b) Critique.

a) Remarquons-le tout d'abord, ce système, grâce à certaines vues ingénieuses, a inspiré un grand nombre d'économistes d'ailleurs recommandables : J. B. Say, Bastiat, SisMONDi. Il jouissait encore dernièrement en Angleterre d'un grand crédit dans les écoles de Droit. C'est que, si Bentham est un médiocre philosophe, il est, assure-t-on, un grand juriste. Certains économistes partant de cette idée de Bentham, que tous les intérêts sont naturellement harmoniques, estiment qu'il n'y a qu'à leur laisser leur libre jeu, pour qu'ils se mettent d'eux-mêmes en équilibre. Estimant superflue toute intervention de lois positives, ils se déclarent pour la liberté de la nature. Leur optimisme s'oppose crûment au pessimisme de Hobbes.

Au POINT DE VUE STRICTEMENT JURIDIQUE, C'est-à-dire

à ne considérer que l'ordre extérieur de la Société, il sera manifestement sage de s'inspirer de l'intérêt général.

Ce sera le propre d'un bon législateur de faire des lois, qui servent le bien commun, de réprimer les actes contraires à l'intérêt public. Ce sera aussi le devoir du magistrat de punir non tout ce qui est mauvais en soi — « de internis non judicat praetor » — mais ce qui est nuisible à la communauté. En matière pénale, les observations de Bentham sont précieuses, à condition toutefois que l'on n'en prenne pas à la lettre l'exclusivisme. Car une même action devra être appréciée par un juge équitable, non seulement en tant qu'elle est contraire ou conforme au bien commun.

(1) Taparelli, note vi; p. 15. — Castelein, Morale, p. 94. — Meyer, Jnst. Juris Natur. t. I, n. 164.

mais encore en tant qu'elle a été posée avec plus ou moins d'advertance et de liberté. Ce ne sont pas seulement les résultats qui jugent une action, mais encore ses causes.

b) En lui-même, et du point de vue philosophique, il convient pour apprécier équitablement le système de Bentham, d'y distinguer une idée juste et des développements inadmissibles.

a') L'idée juste.

C'est l'idée que Bastiat exprime en disant que la Société est un ensemble de solidarités qui se croisent. Ce que l'on peut dire aussi de la nature humaine, qui est un tout harm.onique, un ensemble de facultés, de tendances, de virtualités solidaires et interdépendantes.

De cette idée juste, moralistes scolastiques et économistes modernes se sont fait bien souvent les défenseurs (1).

b') Les développements inadmissibles.

On ne saurait admettre ni la conception philosophique qui est à la base du système, ni le principe qu'il formule, ni les conséquences auxquelles il entraîne.

1°... Sa conception fondamentale est la conception optimiste de la nature.

Or cette conception proposée sans correctifs est fausse. Il est faux de prétendre, que la nature soit totalement

(1) Voir : Meyer, Jus naturale, t. I, n. 47; Schiffini, Ethica generalis, n. 57; Gide, Principes d' Économie politique, p. 44. «Les besoins, dit-il, sont complémentaires, c'est-à-dire, qu'ils marchent généralement de compagnie et ne peuvent que malaisément se satisfaire isolément». Et il cite Tard», Psych. économ. I, p. 95 : « Le bien-être poursuivi par l'activité économique consiste en un chœur et non en un solo de besoins harmoaiqueraent satisfaits. »

bonne, que d'elle-même elle se développe dans l'ordre, crée de la beauté et du bonheur et que le premier précepte de la morale soit donc celui de liberté.

Cela est faux, non seulement parce que cela contredit notre dogme chrétien, mais parce que l'observation psychologique et sociale montre dans cette conception une utopie.

2°... Son principe est celui de l'intérêt général a

Page 1