La Genèse
Nous partons de ce fait d'observation qu'être obligé, ou se croire tel, c'est tout d'abord avoir le sentiment qu'il faut faire une chose, et une chose que nous jugeons bien.
Nous avons dit plus haut ce qu'exprime ce mot de bien.
Quant au verbe « il faut » il exprime une nécessité: non pas une nécessité métaphysique, comme dans cette
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phrase : il faut que la somme des angles d'un triangle soit égale à deux angles droits. Car la contradictoire n'est ni absurde ni impensable; non pas encore une nécessité physique, comme dans cette phrase : Il faut qu'une pierre sans soutien tombe. Car la contradictoire ne suppose pas en nous un changement de nature, ce qui serait le cas pour la matière. La nécessité exprimée ici est donc siii generis, appelons-la morale, à cause de la volonté qui en a le sentiment.
D'où vient ce sentiment?
De ce que la raison en tant que pratique, c'est-à-dire capable de faire être ce qu'elle voit, ne peut pas sans contradiction dans sa nature même, ne pas tendre par nature à réaliser le droit que par nature, et qu'en tant que spéculative, elle perçoit et approuve.
Dès lors en effet que nous nous observons attentivement, ou que nous nous comparons aux autres êtres, nous constatons que si les autres êtres, animés ou inanimés, suivent irrésistiblement leurs tendances, il n'en est pas de même pour nous. Sans être capable de modifier le courant profond de notre nature, sa tendance native vers le bien, nous pouvons nous faire de ce bien des idées diverses, obscures ou claires, approximatives ou exactes, pâles ou vives, abstraites ou concrètes, et nous sommes libres de vouloir tel ou tel bien, et par conséquent de tendre vers telle ou telle fin, au moins relative et prochaine. Nous sommes libres. Mais sans contradiction intérieure, nous ne pouvons pas ne pas vouloir les moyens qui conduisent à la fin que nous voulons. Nous ne le pouvons pas sans enfreindre un ordre de choses que la raison nous montre être un ordre de droit. Nous ne le pouvons pas sans violer donc la loi de notre propre vie, et par conséquent sans nous avilir, et cesser d'être hommes. Nous ne le pouvons pas sans nous désavouer, en disant : « J'ai tort; ou : je ne devrais pas faire cela. » Or avouer qu'en agissant de telle ou telle manière nous avons tort, et avouer
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que nous ne sommes pas libres d'avouer ou de ne pas avouer ce tort, c'est reconnaître que nous dépendons d'un jugement qui ne dépend pas de nous, c'est-à-dire confesser que nous ne sommes pas des autonomes, et qu'il existe une obligation.
Celle-ci sort des couches profondes de notre vie instinctive et se déduit en même temps de la raison.
Il faut. Je dois : non pour m'humilier dans une servitude, mais bien au contraire pour être pleinement moi-même, pour exalter ma personnalité dans le libre et volontaire épanouissement d'une vie conforme à sa propre loi.
Il faut. Je dois : parce que la raison ayant perçu un ordre de choses qui lui paraît ordre de droit, il est impossible que ne corresponde pas en elle une tendance particulière, distincte de la tendance universelle à l'être : une tendance au bien moral, qui est donc constitutive de la volonté comme nature.
Voilà tout d'abord ce que Y analyse nous permet de discerner dans la genèse de l'obligation. Et jusqu'ici il n'y a guère de désaccord fondamental entre Kant et saint Thomas, entre théoriciens de la morale indépendante et nous.
Mais il faut avancer dans l'analyse. Et Kant s'y refuse. Nous avons vu plus haut pourquoi. Rechercher au delà de la personne humaine le fondement dernier de l'obligation, c'est violer l'autonomie, et affirmer l'existence de Dieu.
Or l'autonomie est un fait, ou mieux un postulat évident, et l'existence de Dieu une hypothèse anti-scientifique. Donc...
Néanmoins il faut avancer. Car la raison peut bien proposer mais non pas imposer. S'il y a commandement, ordre, il faut que ce commandement, cet ordre soient justifiés, ou bien, ils sont des termes vides de tout contenu et sans force
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impérative. Quelle est donc la nature de l'obligation, sa nature intime?