‹ Traité de droit naturelChapitre 28 sur 66 · IDÉALISTE · texte numérisé non relu

IDÉALISTE

L'Obligation serait dans ce cas, comme nous l'avons vu plus haut, en étudiant le criticisme kantien, un impératif catégorique, qui porte en soi sa justification.

Or pareille obligation est inintelligible.

De la critique que nous venons de faire des principaux systèmes de morale indépendante, nous ne conclurons pas que ces systèmes soient tous dépourvus de vues parfois ingénieuses et de remarques utiles. Nous reconnaîtrons avec l'école empiriste, l'importance de la crainte dans l'éducation morale; avec l'école biologiste, la réalité du besoin vital dans le développement du sentiment moral; avec l'école sociologique, la part qui revient à la société dans l'éducation morale; avec les idéalistes, le caractère d'intériorité qui est propre à l'obligation, mais nous ne pourrons pas ne pas ajouter que ces systèmes pèchent par exclusivisme et que, dans aucun cas, ils ne donnent une idée exacte de l'obligation.

Leurs auteurs ont d'ailleurs conscience de leur insuccès : Témoin cette page tirée des Lettres d'un Philosophe, précédées de souvenirs, par Jacob, publiées par Dongle. « J'ai vu, avant hier, Brochard, écrivait Jacob, le 4 janvier 1907; nous autres, m'a-t-il dit, et il parlait de X... et d'autres philosophes de la Sorbonne aussi bien que de lui-même, nous n'avons donné aucune direction morale vigoureuse à la jeune génération, et notre châtiment, c'est l'effroyable anarchie d'idées où elle patauge aujourd'hui. Il prévoit, comme nous que l'Église catholique va mourir (?) et ajoute que l'école laïque sera impuissante à remplir l'office moral nécessaire qu'elle accomplissait. Je souhaite qu'il ait tort, sans trop l'espérer » (1).

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De fait l'espoir est peu fondé, si nous en croyons ce député socialiste qui, à la Chambre, s'écriait : « En tuant Dieu, il est incontestable que vous avez fait disparaître toute morale une et nécessaire, avouez-le franchement. Pour moi, je l'avoue : Dieu tué, il n'y a plus de morale, ni une, ni nécessaire; plus même d'Impératif catégorique, et ne vous perdez pas dans les nuages mystiques du solidarisme; ditesmoi donc, qu'il n'y a que des rapports entre les hommes et un modus vLvendi qui s'établit entre ces hommes... Appelez cela comme vous voudrez, cherchez un nom quelconque pour le donner à ce modus vivendi, mais ne dites plus qu'il y a une morale. Vous avez peur de vos propres doctrines, quand vous vous refusez à en faire la base de votre enseignement primaire, quand tout en prétendant être les adeptes de la méthode objective, vous restez comme les catholiques des subjectifs au premier chef » (1).

B) C'est en fonction de l'idée religieuse qu'il faut donc définir la nature de l'ob'igation (a).

a) LE PEUT-ON EN FAISANT ABSTRACTION DE TOUTE RELIGION POSITIVE?

C'est-à-dire en faisant appel à ce que l'on nomme le Spiritualisme, ou encore la Religion naturelle, qui n'existe sans doute nulle part à l'état de religion, mais dont les notions élémentaires sont à la portée de la raison.

Oui, sans doute dans une certaine mesure; et voici

(1) Journal officiel, deuxième séance du 20 janvier 1910, p. 222. « Il ajouta même : avec la cervelle de cet enfant, vous faites l'apachel »

(2) De Lehen, Inst. de Droit naturel, t. I, livre II, ch. i. De l'obligation morale et de son fondement; — Taparelli, Droit naturel, t. I, c. 4. Du sens moral et de ses principes.

comment pourrait s'expliquer alors la nature intime de l'obligation.

1° Être OBLIGÉ, c'est tout en restant libre de nos actes ne pas l'être des jugements que nous portons sur eux, c'est nous sentir invinciblement et intérieurement liés, c'est-àdire contraints à les approuver ou à les condamner, c'est donc ne pas dépendre exclusivement de soi.

D'où il suit que pour définir la nature intime de l'obligation, il faut expliquer de quoi ou de qui nous dépendons.

Or nous ne pouvons dépendre, en dernière analyse que de Celui qui a fait notre nature, c'est-à-dire de Dieu.

Donc il faut dire, que si nous nous sentons obligés, c'est que Dieu a imprimé à notre nature la loi qu'il nous impose, qu'il l'a incorporée en nous, et qu'il en est, lui, le fondement dernier comme le suprême législateur.

Si Dieu n'existait pas, il n'y aurait ainsi aucune obligation possible, de même qu'il n'y aurait aucun être contingent possible.

Faut-il en conclure que nier Dieu, c'est nier l'obligation? Oui, logiquement. Mais psychologiquement, l'effet peut être constaté alors que l'esprit se refuse à l'expliquer. Et tel est le cas de l'obligation.

2° D'une manière plus métaphysique encore on peut établir la même thèse.

L'homme est un être doué de liberté, c'est-à-dire qu'il possède en soi un principe de détermination propre, au moyen d'un acte d'intelligence. Si cet acte d'intelligence était une intuition de Dieu, tous les actes de la volonté humaine seraient des actes d'amour divin. Cette volonté refléterait ainsi dans sa rectitude, la sainteté infinie de Dieu. Elle serait parfaitement droite, et juste et morale. Elle le serait nécessairement encore que librement. Car la nécessité qui la relierait à sa fin dernière, serait celle de l'amour et excluant toute contrainte physique, aurait sa raison d'être

dans l'intelligence, cette racine vivante et incorruptible de la liberté.

En fait, telle n'est pas notre condition terrestre.

L'acte d'intelligence qui éclaire notre vouloir est un acte discursif, dont l'objet est fait d'idées parfois incomplètes, toujours générales et abstraites, incapables de déterminer nécessairement la volonté par une évidence absolue, ni d'exercer sur la tendance de la nature l'irrésistible attrait du bien parfait.

Dès lors, la liberté de la volonté se trouve avoir cette infériorité de pouvoir sortir de l'ordre voulu par Dieu et se dérober à la réalisation des desseins éternels. Mais dans la mesure où elle réalise l'ordre que lui montre l'intelligence, comme étant un ordre de Droit, et dans la mesure où elle aime l'auteur de cet ordre, la volonté libre se conforme à la loi de son être, à la norme de sa vie, àl'idéal de sa perfection.

Le fondement de la Moralité sera donc, en définitive, la conformité, explicite ou implicite, de la volonté humaine avec la volonté divine et par conséquent Vobligation sera de sa nature religieuse.

b) A LA LUMIÈRE DU CHRISTIANISME, VÉRITABLE RELI- GION RÉVÉLÉE, s'Éclaire encore plus la

NATURE DE l'oBLIGATION.

Il est alors possible de préciser les notions précédentes et de les approfondir; bien plus, d'en réaliser devant tous les esprits l'eflicacité pratique.

1 0 // est possible de les préciser.

Le premier précepte du christianisme est en effet celui que le Christ a rappelé en ces termes : « Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu de tout votre cœur.

de toute votre âme, et de tout votre esprit : c'est là le premier et le plus grand commandement (Math, xxii, 87).

Et le Christ a ajouté : Vous aimerez le prochain comme vous-même : ce qui suppose cet amour nécessaire que l'homme se porte à lui-même en aimant Dieu, et sans lequel l'obligation serait impossible.

La Morale chrétienne montre ainsi en quel ordre doit se réaliser le bien et comment au-dessus de tous les devoirs se place premier en excellence et en dignité morale : celui de plaire à Dieu.

Noter comment se précise ainsi la réponse tirée du caractère intéressé du principe de moralité que nous avons admis.

2° Et ces notions plus précises il est possible de les approfondir.

Nous sommes loin du commandement tout extérieur contre lequel s'insurgent Séailles et les prétendus défenseurs de l'autonomie.

Nous comprenons que rien ne nous est plus intérieur que l'obligation, comme rien non plus ne nous est plus présent que le Dieu, dont nous ne poursuivrions pas l'idéale beauté, s'il n'était en nous.

« C'est bien tardivement que je t'ai aimée, beauté si ancienne et cependant si neuve; oui..., bien tard..., et cependant tu étais en moi, et moi en dehors, et c'est en dehors que je te cherchais. Sans beauté, je me ruais vers ces merveilles que tu as créées. Tu étais avec moi et moi je n'étais pas avec toi. J'ai interrogé la terre et je lui ai demandé si elle était mon Dieu : elle m'a dit : non. J'ai interrogé tout ce qu'elle contient : même aveu d'impuissance. J'ai interrogé la mer, les abîmes, tout ce qui s'agite dans leur

sein : ils m'ont répondu : nous ne sommes pas ton Dieu : cherche-le au-dessus de nous... Et j'ai dit à tout ce qui environne les portes de ma chair : vous me dites ce que vous n'êtes pas : dites-moi quelque chose de Lui; et leur grande voix me répondit : Il est Celui qui nous a faits (1) ».

Or à travers ces effusions d'Augustin, s'affirme tout le processus de l'esprit chrétien, établissant le fondement de la Moralité. Quelle dilTérence entre lui, si sûr et si hardi, en parlant de Dieu, — et l'esprit, qui s'appelle indépendant!

3° Ces notions plus profondes il est enfin possible de les réaliser dans la vie.

a) pour TOUS. Pauperes evangelizanturl

b) s'étendant pour chacun à toute la vie, et pénétrant jusque dans le secret des consciences. Nulle part l'homme ne se dérobe à la dépendance de Dieu Créateur, Père et Ami.

De cette analyse de l'idée religieuse de l'obligation, il est déjà permis de conclure que la plupart des objections que formule contre elle l'incrédulité contemporaine, proviennent d'une méconnaissance radicale de sa vraie nature. Séailles, par exemple, fait une véritable caricature de la morale religieuse (2).

(1) S. Augustin, Sol., xxxii.

(2) Affirmât., p. 119.

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