L'ÉLÉMENT PROPRE A LA SCIENCE MORALE
Il consiste en ceci que cette science ayant pour objet spécial l'opération humaine en tant qu'honnête, elle est essentiellement une science pratique et humanisante.
A) Elle est une Science pratique.
Tandis que la métaphysique se contente de la spéculation,
(1) Bergson : Evolution créatrice, p. 352.
la Morale tend à l'action. Non seulement elle contemple, mais elle réalise. Non seulement elle constate, mais elle applique. On peut même dire, dans un certain sens, qu'elle suppose moins son objet, qu'elle ne le crée. Car, encore que l'intelligence spéculative et l'intelligence pratique ne soient pour nous, au fond, qu'une même faculté (1), elles diffèrent l'une de l'autre par leur fin.
Dépassant la simple considération de la vérité, dans laquelle se complaît et s'arrête la science spéculative, la Morale met en quelque sorte l'intelligence au service des tendances profondes de la volonté vers le Bien et en règle le cours, à la lumière du vrai. En tant que pratique, elle produit donc, pour ainsi dire, des effets de Droit, et elle est, dans un sens analogue, créatrice.
L'étude détaillée de la Science du Droit nous en convaincra au besoin. Qu'il suffise de nous rappeler ici que c'est d'elle que les sciences sociales et politiques, la Sociologie et l'Économie, reçoivent leurs axiomes, et que la Jurisprudence, qui ne veut pas être l'application de statuts arbitraires, emprunte la sagesse de ses arrêts. S'il est même, dans l'histoire des États, une politique, dont l'ordre ait plus efficacement servi le Bien commun, ce n'a jamais été que, quand, conformément aux principes de la Morale, elle a pu devenir le Droit.
Telle fut, par exemple, la Constitution romaine qu'a louée le Saint-Esprit au J^r Livre des Mach. (2) et dont Bossuet a si magnifiquement parlé dans son Discours sur l'Histoire universelle (3).
Ainsi la Science morale est une science pratique, parce
(1) s. TnoMAS, I, q. 69, a. 11.
(2) I. Mach., c. viii, v. 15.
(3) Bossuet : Discours sur l'Histoire universelle, 3 p., 1. VI.
que par ses principes elle détermine la moralité des Actes humains (1).
B) La Science morale estparticulièrement humanisante.
Il va de soi, en effet, qu'une science, dont la fin est la moralité des actes humains doit, de sa nature, tendre à rendre l'homme qui s'y applique, plus homme. Aussi parmi les philosophes, ceux-là furent, de tout temps, appelés par excellence sages, qui cultivèrent la Science morale.
En définissant cette dernière : la Science qui montre à la volonté ce qu'elle a le devoir de faire et le droit d'exiger pour se conformer aux principes, dont la raison lui manifeste naturellement la lumière, nous marquons ce par quoi elle se distingue de l'Art, qui tend lui aussi à l'action et perfectionne l'homme, mais accidentellement et non pas dans son fond. Nous marquons aussi ce par quoi elle se distingue de la Science descriptive des Mœurs, qui tout en ayant pour objet l'action morale de l'homme a plutôt pour but de faire V inventaire de ce qui fut que de montrer ce qui doit être.
Sans doute dans l'idée et dans le sentiment que nous pouvons avoir de ce que doit être l'homme, entre pour beaucoup le résultat de notre éducation, de notre hérédité, de notre culture nationale. Mais si nous en pénétrons le fond, nous constatons qu'il est partout identique, si bien que, quand nous ne le trouvons pas dans un individu, nous disons : monstruosité; et que, quand il ne se montre plus dans une race, nous disons : dégénérescence. Il est donc indéniable, qu'il y a une certaine notion de l'homme qui nous permet d'en appeler de l'homme à l'homme.
C'est parce qu'elle suppose cette idée, que la Science
(1) Meyer : Jus naturale, I. I, p. xxvi. — Taparelli : Essai théorique sur le Droit naturel, 1. 1, p. 2. L'auteur déduit justement de ce caractère essentiel de la morale, son importance.
morale peut non seulement décrire les mœurs, mais les juger, non seulement raconter la vie des hommes, mais apprendre à la gouverner.
Une morale, uniquement soutenue par l'autorité ou la coutume, peut être incapable de s'adapter à des conditions sociales, dont la nouveauté affaiblit ses habitudes et désagrège ses préjugés, (Se rappeler combien Platon sentait cette difficulté.)
Il n'en est pas de même d'une morale dont les principes sont rendus manifestes par la lumière naturelle de la raison. Cette morale n'est pas tant chinoise ou française que simplement humaine.
En pratiquer les préceptes doit donc avoir pour effet d'humaniser... Et ainsi la Science du Droit est vraiment humanisante, parce que, comme l'exprime notre définition, il est dans sa nature même de montrer à la volonté le devoir et le droit.
De la définition précédente il ressort que la Science du Droit est, au sens propre, une science, et non pas une collection de sciences plus ou moins connexes. Car l'unité d'une science est donnée par l'unité de son objet. Or l'objet de la Science du Droit, telle que nous l'avons définie, est unique: c'est Vaciion humaine.
L'action humaine considérée sans doute sous des aspects divers, suivant qu'elle est seule ou associée, individuelle ou collective, domestique ou publique, sociale ou politique, nationale ou internationale, mais qui reste toujours une, étant donné l'unité de l'homme, qui, antérieurement à toute loi de groupe, ne saurait être appelé une simple matière sociale, mais une fin en soi et dans un sens, qu'il faudra plus tard expliquer, une autonomie, relative encore que réelle, parce qu'il est essentiellement raison et liberté, agent de moralité, sujet du Droit (1).
(1) s. Thomas, I; II, q. 100, a. 5, ad. 1""' : • videtur primo aspectu