CHAPITRE PREMIER LA FIN DE L'ACTION HUMAINE
Sommaire : Ce qu'il faut entendre ici par Action humaine; — Fin dernière et Souverain Bien; — Rapports entre la Perfection et la Béatitude; — Le Souverain Bien peut-il être pour l'homme ailleurs qu'en Dieu ? — Étude des trois solutions du problème de la iDestinée, qu'impose à l'attention spéciale du philosophe l'Histoire des idées morales : la solution de l'Optimisme grec, du Criticisme Kantien et de l'Intellectualisme thomiste.
Le problème précis à résoudre.
Qui dit action, exprime une idée qui s'oppose formellement à l'idée de passion. Le concept de celle-ci est celui d'une relation à un patient, le concept de celle-là est celui d'une relation à un agent. Mais les deux mots d'action et de passion ne répondent en fait qu'à une seule et même réalité, à une mutation, à un changement, donc à un mouvement produit (1).
L'action humaine, dont nous allons parler, c'est par
(1) Ahistote, Phy$. liv. III. c. 3.
conséquent ce que fait l'homme qui en est la cause, c'està-dire en tant que cet homme est homme. Il s'agira en ce chapitre, non de l'action de l'homme en tant que corps, (voir la Physique) ni en tant qu'animal (voir la Physiologie et la Biologie) mais de l'action de l'homme en tant que raison, en d'autres termes de l'action que la raison dirige en éclairant de sa lumière, l'activité du sujet humain (1).
D'une manière plus synthétique, nous pouvons entendre ici par action humaine, cet ensemble d'actes internes ou externes, d'appétits, de désirs, de pensées, dont chacun de nous porte en soi le laboratoire vivant et qui s'identifient même pratiquement avec notre personne, en sorte que l'action pour nous, c'est l'homme, c'est la vie humaine en ce qu'elle a de propre et de fondamental.
C'est de cette action humaine que nous nous demandons si oui ou non, elle a une destinée et laquelle.
Mais, la destinée de l'action humaine ainsi entendue, c'est sa fin, non pas sa fin prochaine et intermédiaire; car celle-ci se rapporte à une autre fin. Ainsi le salaire est la fin prochaine du travail, mais il n'en est pas la fin dernière. Il se rapporte à une autre chose que lui-même, par exemple à la fortune, celle-ci à la santé, etc.. C'est la fin dernière de l'action humaine, qui est appelée sa destinée, c'est-à-dire la fin qui ne se rapporte à aucune fin ultérieure, la fin suprême, universelle, absolue.
Le problème, dont nous cherchons la solution est donc celui-ci : Existe-t-il pour l'action humaine une fin dernière, en conformité de laquelle cette action puisse être appelée morale et droite, et en quoi consiste-t-elle?
Or nous prétendons :
I*^ Que Vaction humaine a une fin dernière et unique;
(1) De Règnon, Métaphis, ch. m, n. 7. Notion exacte de l'action, p. l'J7; — Bulletin de la Société française de Philosophie. Action, p. 180.
11° Que cette fin dernière est un bien, que la pensée del'homme ne crée pas, mais reconnaît préexistant à la tendance de la nature, comme la cause préexiste à V effet, et dans la possession duquel la volonté de l'homme cherche non pas son utilité, mais sa perfection et sa béatitude;
IIP Que ce souverain bien ne saurait être qu'en Dieu.
D'où nous concluons, que pour être morale et droite l'action doit être posée en conformité avec Dieu, c'est-àdire, pour le moins, ne pas dévier de la voie, qui conduit à Dieu cet être raisonnable qu'est l'homme, et que en opposition avec cette fm, il ne saurait y avoir de vraie moralité ni de droit (1).
Abordons la preuve des trois propositions précédentes. Il s'agit d'une preuve de raison et d'expérience.
THÈSE I. — L'Action humaine a une fin dernière et unique.
(Saint Thomas, I, II, q. 1 à 2.)
Trois assertions formant le contenu de cette première proposition, distinguons-les, pour les prouver chacune en particulier :
ire L'Action humaine a une fin.
(1) Taparelli, 1. c. I, c. 1; Du bien en général, du bonheur et delà perfection; DeLehen, Inst., t. I, liv. I, c. i. Premier principe des actions humaines, ou du bien, de la fin et de la béatitude; Sertii.langes, Saint Thomas, t. II, ch. !V, L'action humaine, p. 288, seq.; — Gardeii, Les exigences objectives de l'action, Rev. Thomiste, 1898, p. 124, seq.
A) La raison le prouve :
L'action humaine en effet est essentiellement un mouvement.
Or tout mouvement implique une tendance, c'est-à-dire qu'il n'a pas seulement un bout, mais un but, pas seulement un terme, mais une fin.
Donc l'action humaine a une fin.
« Cette conclusion n'est pas un résultat de l'observation; elle se déduit par un raisonnement métaphysique. Nous ne disons pas : voici un organisme si bien ordonné qu'il ne peut provenir du hasard et qu'il porte en lui la marque évidente d'un plan et d'une intention. Nous affirmons : ce caillou est là parce qu'une volonté l'a ordonné; ce duvet parcourt sous le souffle de la brise une courbe tracée d'avance par une pensée et un vouloir.
Cette intention se propose-t-elle quelque but ultérieur? Je l'ignore encore. Mais je sais, d'une manière générale que l'intention préside à quelque action et précède quelque devenir que ce soit.
Telle est la vraie doctrine philosophique au sujet de la cause finale et cet enseignement n'est que l'épanouissement du concept de cause.
Qu'il s'agisse de la cause efficiente, exemplaire ou finale, la théorie est toujours la même.
Ce n'est pas l'expérience qui nous rend certains de l'axiome: Pas d'effet sans cause... L'absolu de la science part de plus haut. Toute l'ardeur du savant qui cherche, toute la confiance de l'expérimentateur qui observe sont soutenues et sans cesse avivées par cette connaissance certaine ; pas d'effet sans cause, pas de phénomène sans loi. Et j'attends que le plus positiviste des chimistes, en me montrant une réaction qu'il a découverte, me dise : Ce phénomène ne comporte ni loi ni cause.
Or ce que je viens de dire au sujet de la cause efficiente.
doit se répéter au sujet de la cause finale... Pas d'action sans intention (1) ».
B) L'expérience le prouve :
Regardons l'homme agir. Il agit toujours pour une fin. Cette tendance est donc dans sa nature, et il faut dire de son action qu'elle a une fin.
Observation précieuse de saint Thomas : Omne agens agit propter finem. Alioquin ex actione agentis non magis sequeretur hoc quam illud nisi in casu (2). Tenons pour un principe métaphysique certain, que toute action suppose une intention, donc une fin.
2« ... et une fin dernière.
Le raisonnement le prouve :
Car si l'action humaine n'avait pas de fin dernière il faudrait nécessairement, procéder à l'infini, dans l'ordre de la finalité. Or le processus à l'infini répugne en tout ordre et spécialement dans l'ordre de la finalité.
De Lehen ^3) met l'argument à la portée de tous :
« C'est une vérité d'expérience, dit-il, quel'homme se propose toujours quelque fin dans ses actions. Lors donc qu'il dispose l'ordre de sa vie, il faut que sa volonté se repose dans quelque fin qui soit la dernière et le terme des autres ou bien il faut admettre une série infinie de fins diverses et n'aboutissant à rien.
(1) De Ré gnon, Métaphys. des causes, p. 419.
(2) Saint Thomas, I, q. 44, a. 4.
(3) De Lehen, Institutes de Droit naturel, t. I, p. 37.
Mais cette dernière hypothèse renferme une absurdité; car... on ne peut procéder à l'inflni dans l'ordre des causes^ soit qu'il s'agisse de causes efficientes ou de causes finales. Il faut donc qu'il y en ait une qui soit la dernière.
D'ailleurs, si aucune fin n'était le dernier terme de la volonté, aucune aussi ne pourrait lui imprimer le premier mouvement.
En effet, ce qui commence à exciter la tendance de la volonté, c'est l'objet dont l'acquisition est le dernier terme de cette tendance. On voit cela par exemple dans l'étude, qui commence par l'intention d'acquérir la science, précisément parce qu'elle finit et se repose dans la possession de la science acquise.
Il faut donc un terme absolu à cette série d'opérations qui composent notre vie » (1).
3^ ... qui est unique.
Car des fins dernières multiples supposeraient la multiplicité foncière de notre nature humaine.
Or cette nature est une.
La psychologie le prouve, en nous montrant que notre dynamisme effectif n'est pas fragmentaire (2).
La métaphysique d'autre part établit qu'il ne saurait en être autrement, parce que toute nature est une ou bien n'est pas (3).
(1) S. Thomas, I, II, q. 1 à4 : Utrum sit aliquis ultimus finis humanae çitae. in. c. Si non esset primum in his quae sunt ad finem, nullus inciperet aliquid operari, nec terminaretur consilium, sed in infinitum procederet.
(2) Pour le développement de l'argument, voir Sertillanges 1. c. t. I, p. 144-150 et aussi Gardeil, loc. cil., p. 130.
(3) Taparelli suppose l'argument, I, n°^ 6-7. Tout être a une fin et par conséquent une nature. Gardeil le vulgarise, p. 132; Sertillanges le rappelle, dans Morale de saint Thomas, p. 17; Noter le principe : Ens et ununi conpertuntur.
Corollaires :
1" L'action humaine n'est point soustraite au déterminisme de sa fin dernière ;
2® Elle ne saurait donc trouver en elle-même, dans la liberté illimitée de son propre jeu, la source de sa valeur morale;
3^ Impossible par conséquent de ramener à l'Esthétique la science du droit (1).
(1) Très juste observation d'Ollé-Laprune : « Une conception de la vie qui la réduit à regarder et à jouir, la compromet, la ruine, la tue, parce que cette conception méconnaît les lois fondamentales de toute vie. La vie se maintient par l'action et tend à l'action. Vigoureuse, puissante, elle est expansive et féconde. Le vivant semble tirer tout à soi; mais quand il est bien soi, il sort de soi. Recevoir et donner, telle est la double loi de la vie. Pourquoi ne me servirais-je pas de ces mots simples, expressifs, dénués de toute prétention scientifique, mais si propres à rendre vivement ce que le sens et même la science des choses nous apprennent? Recevoir et donner; et j'entrevois qu'il vaut mieux donner que recevoir.
« Plus l'être est fortement organisé et vit d'une vie puissante, plus il donne. J'entrevois que le vivant qui serait tout par soi, ne recevant rien, aurait la vie pleine, la vie parfaite, et que plus et mieux que tout autre être imparfait, il donnerait, tant il est vrai que donner est chose belle et excellente et convenant à la vie! Mais n'anticipons pas... bornonsnous à conclure pour le moment que nous ne pouvons admettre que la vie ne soit qu'un jeu ou un spectacle. Celui qui ne songerait comme l'antique Narcisse, qu'à se mirer dans l'eau transparente des choses, comme Narcisse périrait; car cessant d'agir, il devrait bientôt cesser de vivre. Les lois de la vie ne sont pas méconnues impunément. » Le Prix de la oie, ch. v. Les lois de la vie, p. 64. Voir aussi sur les opinions contemporaines, p. 25. — Parmi les opposants, Fouillée : Système de Morale contemporaine, p. 294.
THÈSE II. — La fin dernière de raction humaine est un bien que la pensée de l'homme ne crée pas, mais reconnaît préexistant à la tendance de la nature, et dans la possession duquel la volonté de l'homme cherche, non pas seulement son utilité, mais sa perfection et sa béatitude (l).
Deux séries d'assertions à distinguer et à prouver.
i« Ce que n'est pas la fin dernière...
Une création de notre subjectivité, en sorte que, immanente à la nature, dont elle oriente, comme nous l'avons vu, la tendance, la fm n'aurait son attrait que par les charmes que nous lui donnerions.
Pareille supposition en effet est démontrée fausse par les preuves qui ont établi la proposition précédente. Elle ne peut d'ailleurs avoir de sens intelligible qu'en fonction d'une philosophie panthéiste.
Or nous avons le droit d'admettre, comme prouvée par ailleurs, la fausseté du panthéisme.
2® Ce qu'est la fin dernière :
A) Nous disons que, considérée abstragti- VEMENT, c'est-à-dire séparée par la pensée des êtres en qui elle réside, cette fm est un bien. Ce qui le prouve :
1) Cest Vauiorité universelle du genre humain,
Pascal en a résumé le témoignage en disant :
Tous les hommes cherchent d'être heureux, cela est sans
(1) S. Thomas, I, II, q. I à 8 : Contra gentes, 1. III, c. 3 : quod omne agens agit propter bonum, etc.. De veritate, q. XXI.
exception. Quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes jusqu'à ceux qui vont se pendre.
2) C'est la constatation et Vanalyse des instincts primordiaux de l'homme, c'est-à-dire de ceux qui se manifestent antérieurement à toute réflexion, et qui nous permettent de prendre l'être humain, pour ainsi dire, sur le fait :
Ces instincts en effet sont ceux du vouloir vivre, du vouloir sentir, regarder, comprendre, nous souvenir, aimer, nous mettre en relations avec les autres, nous survivre. Et il faut qu'ils soient satisfaits par la possession de leur objet, pour que l'homme trouve son repos.
Or, cet objet qui satisfait ces instincts, c'est précisément leur bien : ainsi une nourriture substantielle est le bien d'un estomac afîamé, de belles couleurs le bien des yeux, un parfum le bien de l'odorat, une mélodie le bien de l'ouïe, des images enchanteresses le bien de l'imagination, un amour d'amitié le bien du cœur, une vérité certaine et évidente le bien de l'intelligence. Qu'il le veuille ou non, l'homme tend par nature vers le bien, il veut d'une volonté profonde et nécessaire être heureux, même quand il va se pendre (1).
B) Nous disons que ce bien est la fin dernière DE l'action humaine, nou en tant qu'utile, mais
(1) Tapaselli, op. cit., n. 2. — Sertillanges, Morale, p. 7.
- liO - EN TANT QUE CONVENABLE A LA NATURE DE l'hOMME qui
trouve en lui sa perfection et sa béatitude;
1) Que la fin dernière ne soit pas le bien utile, c'est l'évidence même.
Car un bien utile, c'est par définition, un bien recherché pour un autre bien qu'il aide à acquérir; il implique donc toujours une finalité ultérieure.
Or une fin dernière qui en impliquerait une autre ne serait plus dernière. Donc...
2) Nous disons que la fin dernière est le bien convenable à la nature de l'homme, c'est-à-dire celui dans la possession duquel elle trouve sa perfection et sa béatitude.
Pour en avoir l'évidence, il est nécessaire d'analyser l'idée de souverain bien : analyse, dont il ne suffit pas d'écouter passivement le compte-rendu, mais qu'il faut faire soi-même, avec l'attention pénétrante de l'esprit, qui saisit, pour ainsi dire, la vérité par le dedans, selon le conseil toujours si opportun de saint Augustin : Noli putare quemquam discere ab homine. Admonere possumus per strepitum vocis nostrae; si non sit intusqui doceat, inanis fit strepitus noster (1).
Le bien, c'est tout d'abord l'être, ayant ce qu'il peut être, ce qu'il doit être pour réaliser son idée, achever et compléter son essence. Il est ce sans quoi il y a besoin dans l'être, inassouvissement dans ses facultés, dans ses tendances, dans ses inclinations, manque et insufiisance dans sa nature. Le bien, c'est encore ce que comporte l'être, pour qu'il y ait en lui abondance et plénitude, ce qui, par delà
(1) S. Augustin, de Magistro, c. 11.
les strictes exigences de la nature, paraît être appelé par une ambition plus haute (1).
Que si nous comparons entre eux les êtres, leur bien nous apparaît susceptible de plus et de moins. Il y a manifestement des biens meilleurs que les autres; le bien d'un cheval est meilleur que celui d'une plante, celui de l'homme meilleur que le bien du cheval. Car le bien étant l'être, plus celui-ci est être, c'est-à-dire vie, plus le bien est bien. De même qu'il y a des rapports de grandeur dans l'ordre matériel : rapports qu'étudient les mathématiques, ainsi y a-t-il, et nécessairement, des rapports de perfection entre les êtres eux-mêmes, dont la quantité n'est que l'accident. Et ce sont ces rapports qu'étudie la philosophie.
Ne parlant donc que de l'homme, nous devrons dire que son bien, ce sera l'objet de son appétence d'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire de sa nature raisonnable; ce sera l'objet qui s'adapte à ses désirs les plus intimes et les plus primitifs; ce sera l'objet qui, à travers l'idée que lui en présente l'intelligence, attire à soi la volonté de l'homme, comme à un terme convenable. Ce bien, remarquons-le avec soin, ce n'est pas, par conséquent la convenance idéale d'un être, mais c'est ce qui est convenable à l'être lui-même, la chose, qui par sa nature, éclairée de la lumière de l'esprit, se montre à l'homme comme son bien personnel. « Verum et falsum in mente, bonum et malum in rébus », dit un axiome de l'École, qui l'a emprunté à Aristote (2)
(1) S. Thomas, De ceritate, q. XXI, i ; — I,q.V,a.2 — Sertillances, Saint Thomas, t. I, 1. I. c. ii, Les divisions de l'être. C. le Bien, p. 55; — De Lehen, Inst. t. I, 1. I, c. 1. Du bien en général et de l'amour qui nous porte vers lui i\. 20, seq.;TAPARELLi, ojj. c. t. 1,1. I, cl : Du bien en général, du bonheur et de la perfection, p. 7-21; Ollé-Laprune, Le prix de la vie, ch. XVII. Le bien et le bonheur, p. 207, seq. De Régnon, La métaphys., I. VI, Cause finale, ch. iv, La Bonté, p. 432-422; Corrélation des causalités, ch. IV, art. m, Perfection finale, p. 500.
(2) Aristote, Métaphys., 1. VI, c. 2. — Lire Ollé-Laprune, op. cit., p. 209.
Or, en soumettant à l'analyse, cette réalité concrète, terme de l'appétence humaine, et terme ultime, donc fin dernière, nous constatons que le Souverain Bien implique eux éléments, qu'il faut distinguer :
A) Le Souverain Bien c'est pour l'homme sa