‹ Traité de droit naturel théorique et appliquéChapitre 14 sur 127 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

52. L'homme n'est point excepté do la loi éternelle : il doit suivre la loi divine.

Mais dans la créature raisonnable, l'application de cette règle se fait d'une manière qui est propre à cet être plus parfait. Ce mode spécial c'est l'obligation ou le devoir. En eflFet, la raison perçoit la loi éternelle et plus ou moins ses conséquences , la bonté de certains actes, la malice de certains autres, et propose alors ces jugements à la volonté comme des règles qu'il faut observer ou nécessaires. En d'autres termes , la raison dit à la volonté qu'il y a obligation de pratiquer la loi éternelle, parce qu'elle signale la nécessité de le faire , et que l'obligation ou le devoir n'est autre chose qu'une nécessité de raison. La loi éternelle prend donc en nous une nouvelle vie. Aussi , en tant que considérée dans l'homme , donne-t-on à la loi éternelle une dénomination particulière : elle devient la loi naturelle ou primordiale ou supérieure. Mais le nom ne fait rien à la chose. C'est toujours cette règle d'après laquelle tout doit suivre la volonté de Dieu. De là cette définition admirable de saint Thomas : « Patet quod lex naturalis nihilaliud est quam^participatio legts ceio^nœ in raiionali creatura. » (1. 2. q. 91, a. 2).

53. Pourrait-on dire que la loi naturelle est la règle ration-

nelle obligatoire des actes humains ? Non , cette définition serait beaucoup trop étendue , car elle ferait rentrer sous le terme qui nous occupe, toutes les lois positives. Ne Tavons-nous pas vu , en effet ? Une loi n'existe qu'à la condition d'ôtre raisonnable et de former un lien. En disant : purement rationnelle , on arriverait à Toxactitude ; mais ce langage doit être rejeté comme équivoque. Règle purement rationnelle, qu'est-ce à dire? Etablie par la raison souveraine, comme le prétendent les rationalistes, ou perçue par l'Intelligence humaiue interprète de la sagesse divine? La définition ne nous l'apprend pas. Or, il faut repousser formellement le premier sens, qui constitue lune des plus grandes erreurs de notre époque. Le mieux sera donc de nous en tenir à la définition de l'Ange de l'École. Etant donnée cette notion de la loi naturelle nous n'avons point à prouver l'existence de cette règle , autrement qu'en rappelant ce qui a été dit au chapitre précédent.

54. Il ne me resterait plus qu a traiter des qualités de la loi naturelle , si elle-même n'était niée dans beaucoup de théories. Je ne dis i oint que les partisans de celles-ci n'admettent pas une loi naturelle ou primordiale , tuais ce n'est point le précepte que nous appelons ainsi , c'est-à-dire la règle de la soumission à Dieu. Je distingue ici cinq systèmes dont plusieurs se ressemblent : le stoïcisme, le système de l'autonomie de l'homme, le libéralisme, l'épicurisme ou système utilitaire, et enfin celui qui fait des besoins sociaux notre règle suprême.

55. Les stoïciens proposaient à l'homme pour terme de ses actes , la vertu considérée indépendamment de la volonté divine. Ces philosophes ont disparu ; mais n'ont-ils pas des héritiers? Qui de nous n*a entendu des libres-penseurs jaloux de se respecter eux-mêmes , reproduire dans leur langage la théorie que je viens d'indiquer?

Réfutons ce système. D'abord nous minteuous notre

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argumentation qui n*est pas entamée. Nous avons dit : Dieu est le Créateur de toutes choses , et il a tout fait pour luimême. Dès lors sa volonté est que tous les êtres lui soient soumis. Ils n'ont aucun titre à résister puisqu'ils tiennent tout de leur Auteur. Qu'on attaque ce raisonnement si Ton peut; mais tant qu'il sera debout , la loi naturelle restera.

Du reste, comment peut-on penser à mettre la fin de rhomme dans la vertu ? La vertu , c'est la disposition à bien faire acquise par une série d'actes bons déjà posés, ou parla grâce. Or, un acte a toujours un objet. Dès lors la vertu , loin d'être une fin , en suppose nécessairement une qu'elle même sert à atteindre. La théorie stoïcienne est donc erronée. Peut être la trouvera-t-on séduisante ; il faut cependant convenir qu'elle n'est belle que de loin. Formé à cette école, l'homme n'est pas soutenu dans la pratique du bien par l'amour de Dieu. Cette force d'attraction lui faisant défaut , il tombera s'il n'est une nature d'élite ; aussi l'histoire peutelle compter le nombre des fervents du stoïcisme. Du reste, pourquoi tant d'efforts V Si la volonté de Dieu n'est pas la loi de l'homme , celui-ci n'est régi que par sa raison. Pourquoi obéir à cette dernière î Sa voix peut être plus noble que celle du plaisir ou de l'intérêt, mais où est son pouvoir d'obliger, son autorité? D'ailleurs l'esprit s'égare, quand on ne lui propose plus la volonté de Dieu pour objet de ses investigations : il ne voit plus quelle direction imposer à l'homme et abdique au profit des passions. Ainsi cette doctrine qui semblait austère aboutit à la licence, et du même coup elle prépare l'asservissement des peuples ; car la nature de l'homme le forçant de vivre en société , si le frein intérieur fait défaut , il faut bien que celui des lois civiles devienne plus serré. Puis, si le chef est lui-même stoïcien , je crains beaucoup que pratiquement il ne tende moins à la vertu qu'à satisfaire son ambition.

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