Faisons d'abord quelques observations sur ce programme
Tous nos devoirs ne sont-ils pas des devoirs envers Dieu ? Sans aucun doute , car lui seul nous a créés et il ne nous a créés que pour lui. Néanmoins , la distinction que j'ai faite est fondée, parce que nous pouvons considérer nos obligations au point de vue de leur objet immédiat, et que cet objet est tantôt Dieu , tantôt nous-mêmes , tantôt nos semblables.
97. Notre division ne mérite-t-ellepas un autre reproche? D n'y est pas question de droits ; or, l'homme n'a-t-il pas des droits naturels ? Assurément; mais la meilleure manière de les faire connaître est de se placer au point de vue des devoirs. Proclamer un devoir , en effet , c'est revendiquer le pouvoir légitime ou le droit de l'accomplir : si l'homme doit
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servir Dieu , il a le droit de le faire ; s'il doit conserver sa propre existence , il a le droit de défendre sa vie ; s'il doit faire du bien à ses semblables, il a le droit de les secourir, Objecterez-vous que l'homme n'a pas seulement le droit de faire son devoir ? Je le reconnais ; mais quand nous avons un pouvoir légitime qui ne consiste pas à remplir une obligation , il y a nécessairement chez nos semblables celle de respecter notre liberté. Ces droits dont on parle ici ne seront donc pas omis. Seulement, ils ne seront pas tous mentionnés individuellement. Comment le seraient-ils ? Leur nombre n'est-il pas indéfini comme les mouvements honnêtes de notre volonté libre ?
98. Autre difficulté : — Ne faudrait-il pas ajouter à notre division les devoirs envers les animaux ? Car eux aussi sont l'objet immédiat de certains devoirs : nous ne pouvons pas nous laisser emporter contre eux par la colère.-^Je réponds d'abord que la division que j'ai adoptée est classique. Ainsi, celle que l'on propose aurait le premier tort d'être contraire à l'usage. Elle ne serait pas non plus conforme à la réalité. Bien qu'en dernière analyse , toutes nos obligations se rapportent à Dieu, on peut cependant parler de devoirs envers notre prochain, parce qu'ils ont pour cause directe la qualité de maître qui appartient à l'homme ; mais au contraire, les devoirs dont nous pouvons être tenus relativement aux animaux, n'ont point ceux-ci pour cause immédiate. Cette cause immédiate , c'est notre qualité à nous de créature raisonnable , laquelle ne nous permet pas de mettre sous l'empire de la colère notre volonté faite pour dominer les passions. En réalité, l'objet de nos devoirs envers les animaux, c'est donc plutôt nous-mêmes. Dans le système contraire, il faudrait aussi pour être logique, admettre que nous avons des obligations envers les choses maiiimées. Cette conséquence n'est-elle pas ridicule ?
Après tout, que l'on parle si l'on veut de devoirs envers
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les animaux , pourvu que Ton reconnaisse que ceux-ci sont incapables d'avoir un droit. Un droit, en effet, est un pouvoir légitime ou selon la raison; or la raison ne reconnaît aucun pouvoir à l'animal : Dieu Fa fait directement pour servir à tous nos usages et même à notre agrément. Bref, l'animal est essentiellement esclave ; il n'a donc aucun pouvoir légitime. Même le tuant par amusement, nous ne violons aucun droit, quoique nous soyons coupables, si notre volonté se laisse dominer par un instinct cruel.
99. On a cependant soutenu que les animaux ont des droits. Taparelli (Essai de droit naturel. Note XXVIII). constate cette erreiu* singulière, et fait des observations fort justes sur ceux qui la commettent :
« Cette tendresse philanthropique, dit-il, a paru plus d'une fois dans les tribunaux pour défendre les droits des chiens , des chevaux, etc. , nos frères ou du moins notre prochain. C'est ainsi que M. Michelet veut bien qualifier l'âne. Si toute cette tendresse se bornait à nous exhorter à la compassion pour les animaux , en tant que cette compassion est un bien de l'homme qui préserve son cœur de la cruauté, nous n'aurions rien à reprendre en cela, si ce n'est la contradiction de certains philanthropes. Mais il y en a qui joignent à cette tendresse une grande cruauté , ou du moins une coupable nonchalance à l'égard des hommes souffrants. N'est-il pas ridicule , pour ne rien dire de plus , qu'on se pâme de tendresse pour le chien ou pour le chat, et qu'en attendant , on laisse une pauvre famille irlandaise pourrir dans son humide gîte qui ne vaut pas un chenil ? Mais ce qui répugne à la raison non moins qu'à l'humanité, c'est d'entendre parler de mœurs, d'éducation , de droit , de fraternité , entre Thomme et les animaux. Celui qui raisonne de la sorte fait voir sans contredit qu'il a perdu dans la fange de son sensualisme tout sentiment, non seulement de ses destinées religieuses » mais même de la sublimité de la dignité humaine. »
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Ces paroles de Tillustre philosophe ont, toutefois, quelque chose de trop absolu. Incontestablement , il faut repousser ridée de reconnaître des droits aux animaux et flétrir la conduite de ceux qui, tendres pour les bêtes, sont durs pour les hommes. Mais Tappellation de frères donnée aux animaux , comment oserions - nous la blâmer ? Elle est déshonorante , assurément , si c'est à ces êtres infimes considérés seulement en eux-mêmes, qu'elle s'adresse. Mais ne peut>-elle pas être un acte d'amour envers Celui qui a fait toutes choses? Pouvons-nous oublier qu'elle se trouvait souvent sur les lèvres du séraphique saint François d'Assises?
DES DETOIBS NATOBSLB DB L^HOMME ENTEES DIEU. 97