DÉFINITION D'UNE SOCIÉTÉ OU DUNE ASSOCIATION
113. Ces deux noms me paraissent synonymes, quoique le second désigne plus particulièrement les sociétés fondées sur le consentement de leurs membres. Il nous suffira donc de définir une société.
Une société, d'après le sens ordinaii'e de ce mot , est une réunion d'individus, mais d'individus capables de règles obligatoires, doués de raison et d'une volonté libre ; il n'y a que les fabulistes à parler de société entre les animaux. Je me trompe. De nos jours, il y a encore ceux qui, conformément à. la théorie de l'évolution, ne voient dans l'homme qu'un animal de même filiation que les autres, et seulement plus perfectionné , ceux, en d'autres termes, qui font de la science des devoirs sociaux ou de ce qu'ils appellent la sociologie, un chapitre de la physiologie. (Voyez Les Principes de Sociologie de M Herbert Spencer, et La Revue Politique,)
Je proteste contre cette théorie. Elle est absolument conjecturale. Elle est de plus démentie parce fait que les sauvages, abandonnés à eux-mêmes, ne se perfectionnent nullement. Quant à donner le nom de société à certains groupes d'animaux, nous ne contestons à personne le
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droit de faire cette définition, pourvu que Ton reconnaisse qu'elle s'écarte de l'usagé.
Nous disons donc qu'une société est une union de personnes, c'est-à-dire des personnes en tant qu'unies. L'enfant dès sa naissance et le fou peuvent faire partie d'une société, de la société paternelle, par exemple : ils sont doués de raison et d'une volonté libre. Ils ont ces facultés au moins en puissance ; ce sont des personnes. Je n'ai pas dit « union d*hoinmes », car il ne fallait pas oublier les Anges, entre lesquels on reconnaît l'existence d'un lien sadal.
Comment cette union doit-elle se constituer ? Matériellement? Non sans nul dout« : plusieurs hommes sont dans un même lieu ; ils ne forment pas pour cela une société. Aussi n'avons nous pas voulu dire une réunion de personnes, terme qui semble impliquer l'idée d'un lien de fait. Faut-il la communauté de sentiments ou de pensées ? Non, elle n'est pas nécessaire.
Ce qui est indispensable, c'est une union de personnes qui s'établisse par une communauté de but : il faut des personnes qui tendent à une même fin. Peu importe, du reste, que celle-ci se décompose en plusieurs. Tout ce qui est nécessaire au point de vue du but , pour qu'il y ait société, c'est que cette fin, simple ou multiple, soit commune à deux personnes ou à un plus grand nombre. Cette condition n'est pas suffisante, sans doute; mais le sens usuel du terme qui nous occupe la rend nécessaire. Je n'ai pas dit « la même », mais « une même fin », car il faut un but commun; la même fin, dans le sens de buts semblables, mais divers, ne suffit pas. Alors, en efiet, il n'y a même pas union de personnes. Deux négociants qui travaillent séparément l'un et l'autre à leur enrichissement respectif ont le même objectif ; mais ce fait n'établit pas d'union entre eux. Je ne dis pas non plus « une union de
personnes qui ne tendent qu'à une même fin > : nous voyons des marchands former entre eux une société commerciale pour une affaire déterminée, et poursuivre d'autres buts individuellement.
114. Mais comment faut-il que des personnes tendent à une même fin pour être en société ? La convergence effective de leurs volontés est-elle nécessaire, ou bien suffit-il qu'elle doive exister ? Il n'est besoin que de cette impulsion obligatoire, car on parle de la société paternelle existant entre
el homme et son enfant même lorsqu'en fait, le fils ne veut pas tendre à la fin de cette société ; on ne dit pas non plus que le scélérat qui conspire contre le salut public cesse d'appartenir à TEtat dont il était membre. C'est conformément à ces observations que nous avons pu dire en discutant la définition de la loi naturelle que celle-ci est établie dans une société. Tous les hommes ont un même but en ce sens qu'ils reçoivent une direction obligatoire vers un terme commun, et c'est pourquoi, une autre condition que je vais
ndiquer étant d'ailleurs remplie, un lien social les unit, quels que soient leurs désordres. Mais que l'on remarque bien que nous exigeons une impulsion obligatoire ou une nécessité morale ; autrement il suffirait qu'une société fût convenable, pour qu'elle existât.
115. L'usage n'appelle pas société toute union de personnes qui tendent à une même fin. Par exemple, on n'a jamais dit qu'il suffisait à plusieurs auteurs de traiter un même sujet en vue d'un même résultat pour être associés. Que faut-il donc? Que l'on tende à un même terme par des moyens» communs : bref, la combinaison des efforts. Si ces publicistes qui travaillent à la défense de la même cause s'entendent pour s'aider mutuellement, ne dira-t-on point qu'une association s'est formée ? La communauté de moyens, voilà la seconde condition requise par l'usage pour qu'il y ait société
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Une société est donc wne urùon de personnes qui tendent à une même fin par des moyens communs.
Je ne dis point : « par les mômes moyens ». Cette expression, en effet, serait doublement inexacte. D*abord, il en résulterait à la rigueur que la similitude des moyens à prendre de part et d'autre pour arriver à une même fin est indispensable ; or c'est faux manifestement. Voyez la société paternelle : le père commande, le fils obéit, Tun donne de bons exemples et l'autre les imite, l'un prodigue ses soins et l'autre le sreçoit. Puis l'expression rejetée ne signifieraitelle pas aussi que des moyens pareils tendant au même but suffisent pour que les hommes qui les emploient soient dits en société? Or, cette interprétation serait encore contraire àl'usage.Des écrivains qui traiteraient de la meiiie manière le même sujet, mais sans s'aider entre eux, ne constitueraient pas une association.
Mais comment cette communauté de moyens doit-elle avoir lieu ? Question analogue à celle que j'ai posée à propos de la première partie de la définition. Je répondrai aussi de même. Il suffit que la raison assigne à des personnes ayant un même but à poursuivre, certains moyens communs comme obligatoires. Pas plus que dans le cas d'hostilité du fils au bien de la famille, on ne cesse de voir une société entre l'enfant et le père, lorsque l'un refuse seulement d'obéir à l'autre. Il suffit donc d'après l'usage, à l'existence d'une société, qu'il y ait une union de personnes obligées de prendre des moyens communs pour arriver à une même fin.
116. Nous venons de définir une société en indiquant, somme toute, deux éléments qui lui sont essentiels. Selon moi, il n'y en a pas d'autres. Ne faut-il pas cependant ajouter aux conditions déjà requises, la direction d'un même chef? Je ne le crois pas. Sans doute celle-ci est parfois indispensable : on ne conçoit pas l'Église sans le Pape, ou un État
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sans souverain. Aussi comprenons-nous que des auteurs aient mis Tlans la définition d'une société Télément dont il s'agit. Mais néanmoins supposez des hommes qui s'obligeant à tendre à une même fin par des moyens communs ne se choisissent aucun chef, et stipulent qu'en cas de dissentiment la minorité pourra se retirer. Direz-vous qu'ils ne sont pas en société î Ce serait contraire à l'usage. Ou bien deux commerçants unissent leurs efforts pour le succès d'une même entreprise, on les dira certainement associés, même si l'un ne commande pas à l'autre. Ce sera, par exemple, une société commerciale en participation (Code de commerce, art. 47-50).
117. La direction d'un même chef ne doit donc pas être mentionnée dans la définition qui nous occupe. En tout cas, si ce nouvel élément devait y prendre place, nous ne proposerions pas comme expression équivalente « la direction d'une même autorité >. Qui dit chef ne dit pas toujours autorité. Celle-ci est un pouvoir d'obliger par des commandements ou par l'exécution forcée de règles déjà existantes ; or le nom de chef est parfois donné à un homme qui cependant n'a pas ce pouvoir. Ainsi les comités et cercles qui, de nos jours, s'efforcent de faire le bien, ont, habituellement du moins, un chef ou président auquel on peut toujours désobéir, parce que la soumission n'a pas été promise et qu'elle n'est pas non plus obligatoire de plein droit. Quant aux sociétés qui se proposent un but mauvais, le chef n'y a pas le droit d'obliger, même si on le lui a reconnu, car un droit est un pouvoir légitime ou selon la raison et le droit d'obliger au mal, c'està-dire à ce qui est contraire à la gloire de Dieu, serait un pouvoir rejeté par la raison. Celui qui aurait une telle prérogative ne seraitr^il pas au-dessus de la Divinité, puisque Dieu défend le mal ?
Finalement je crois juste la définition que nous avons