DE LA TRANSMISSION DE LA SOUVERAINETÉ POLITIQUE LÊOITIME
273. Mais voici quelque chose de bien plus grave. Qu 'avons-nous vu précédemment ? Que dans les premiers temps, il est difficile que le bien des sujets ne réclame pas la restauration de Tautorité renversée : la violence ou la surprise auxquelles le nouveau souverain a eu recours , sont, en effet, un scandale fort dangereux tant qu'il est présent à toutes les mémoires. Mais , peu à peu , selon une remarque déjà faite , le souvenir de cette tache originelle s'effacera. Ceux-mômes qui auront été témoins d'un changement de souveraineté qu'ils considéraient comme une usurpation, deviendront plus circonspects dans leur jugement, si la nouvelle autorité dure longtemps : un gouvernement qui ne répondrait pas à un besoin réel , se diront-ils , qui n'aurait pour lui que la force , la ruse ou la corruption , pourrait-il se perpétuer ? Les générations nouvelles ne connaîtront pas les faits , ou bien n'ayant ni le temps , ni la curiosité de les discuter, elles suivront cette présomption si naturelle à l'homme , que celui qui exerce l'autorité est celui auquel elle revient légitimement. Pour elles , il n'y aura point de scandale. D'un autre côté , le nouveau gouvernement peut facilement acquérir, de j6ur en jour, de l'expérience , multiplier ses relations et le nombre de ses obligés. Avec une étonnante souplesse, le peuple, semblable à un enfant , prendra les habitudes et en quelque sorte la nouvelle nature que ses maîtres voudront lui donner. Cependant le souverain dépossédé aura bien de la peine à conserver l'art de diriger les peuples ; il connaîtra peu ses sujets et leur deviendra presqu'étranger. Parfois môme, il perdra dans la vie privée la dignité et le prestige qui sont presqu'indispensables à un souverain. C'est ainsi qu'avec le temps, facilement le bien du peuple demandera le maintien de l'état de choses actuel. Dès lors, l'usurpateur deviendra souverain légitime.
Vous êtes donc pour le fait accompli , dira quelqu'un î
370 QUATRIÉBBfE PABTIB. — CHAPITBE T.
Certainement , lorsqu'il s'agit de conserver un gonvernement dont le bien public réclame le maintien, et cpie, d'ailleurs , la légitimité du souverain précédemment renversé avait simplement pour cause les exigences du bien social. Tous ceux qui admettent l'acquisition de la propriété par prescription , ne sont-ils pas , eux aussi , sous certaines conditions , pour le fait accompli ?
A quel moment la souveraineté légitime du nouveau gouvernement fait-eUe place à l'usurpation ou devient-elle certaine? En théorie , il est impossible de répondre, car ce résultat n'est pas même inévitable. Supposez un souverain détrôné qui, grâce à l'étendue de son intelligence et à la noblesse de son caractère conserve l'esprit de gouvernement, qui se constitue le défenseur d'institutions essentielles menacées par l'usurpateur, de la propriété , de la famille et de l'Église. Il n'aura rien à craindre du temps : bien loin que l'intérêt de ses anciens sujets lui irapose le sacrifice de l'autorité, il apparaîtra toujoiurs comme leur libérateur, et plus la cause qu'il aura embrassée sera grande, plus le mal fait par l'usurpateur sera profond , plus aussi restera indiscutable la légitimité de l'ancien possesseur du pouvoir. Il n'y a donc rien de solide comme la légitimité d'un souverain sérieusement très chrétien , qu'une révolution, athée par son principe, a dépouillé.
274. De ce qui précède, il résulte néanmoins que la souveraineté d'abord illégitimement exercée , peut devenir légitime par le long usage ou par prescription. Suarez aussi l'admet, comme nous avons vu dans la section précédente. Seulement nous avons montré qu'en cela, cet illustre docteur tombe , à notre humble avis , dans une contradictiou. Ici nous nous permettrons une autre critique.
Rappelons d'abord en quels termes s'exprime l'éminent auteur : « Par l'effet du temps il arrive , ou bien que le peuple consent librement , ou bien que les successeurs du