DE L’ÉMÉRILLON
L'émérillon est le plus petit des oiseaux de chasse. Il se distingue des autres faucons nobles d'Europe et en général des oiseaux de ce genre, par un grand nombre de caractères, qui le rapprochent en quelque sorte des éperviers.
Le male de l’émérillon porte environ onze pouces en longueur totale, la femelle douze pouces. Les ailes offrent dans le male huit pouces, dans la femelle huit pouces et demi. La queue du male est longue de quatre pouces et trois quarts, celle de la femelle de cinq pouces et un quart. Les ailes, lorsqu'elles sont pliées, ne s'étendent avec leur pointe que jusqu'à la fin du deuxiéme tiers de la longueur de la queue. La deuxième rémige qui n'est guére plus longue que la troisiéme est, comme la première, pourvue à la barbe interne d’une échancrure profonde. La troisième rémige est pourvue, comme la deuxiéme, d'une faible échanerure è la barbe externe. La premiére rémige est d’égale longueur avec la quatrièeme. La téte
2) Susemihl, die Vogel Europas, PI. 9, p. 39 et 40.
est plus large et plus ronde que dans les autres oiseaux de haut vol, et le bec est plus comprimé que d’ordinaire. Les serres sont assez développées et de couleur jaune, ainsi que la cire et la membrane des yeux.
\u jeune age, l'éemérillon est sur les parties supérieures d’un brun foncé avec des reflets grisàtres, et lirant au noiràtre sur les rémiges. Toutes les plumes de ces parties sont bordées de brun rougeatre pale, et leurs tiges sont marquées d’une raie noiràtre. Les plumes du dos et des ailes offrent en outre des taches transversales, dont celles des grandes pennes des ailes ont une teinte plus vive que les autres. La queue est ornée de six bandes étroites d'un brun-roux blanchatre, et sa pointe est terminée d’un bord blanc. Les parties inférieures de l’oiseau, à partir du cou, sont d’un blane sale tirant plus ou moins sur le brunatre, mais toutes les plumes de ces parties sont marquées de larges taches longitudinales d’un brun-roux terne; ces taches, cependant, sont étroites et plus pàles sur les plumes des jambes et sur les couvertures inférieures de la queue. La gorge est d'un blanc pur; on voit également du blane sur le devant du front et sur la région des oreilles. La raie surciliaire est très apparente et d’un blanc brunatre; elle s’étend le plus souvent jusqu'à la nuque qui est ornée d'un demi-collier blanchàtre, teinte seulement interrompue par les taches foncées des plumes. La femelle, quand elle a pris le plumage parfait, ressemble aux jeunes, à cette exception près que la teinte du fond des parties supérieures est couleur de schiste, et que les bandes claires de la queue sont d’un gris blanchaàtre pale nuancé de brunàtre et finement poiutillé de gris-noiratre. La cire et la membrane des yeux sont souvent d’un bleuatre pale. Le male, après la première mue, diffère beaucoup des Jeunes et de la femelle adulte. A cet age, il a les parties supérieures d’un gris fonceé couleur de schiste tirant sur le bleuatre. Les raies noires des tiges des plumes sont très apparentes. Les bandes claires des pennes des ailes sont blanchàtres et les couvertures inférieures des ailes sont parsemées de taches blanches, le plus souvent orbiculaires. La queue, bordée de blane à lextrémité, offre une bande noire terminale très large et sept bandes noires étroites, qui seffacent souvent è la partie supérieure de la queue. Le menton et la gorge sont blanchàtres; les plumes du devant du front, de la raie surciliaire et de la région des oreilles sont d’un blanc tirant sur le brun-roux et marquées de raies étroites longitudinales noiratres. La tache en moustache est trés peu apparente. Les couvertures inférieu-
erisatre tirant sur le brun
res de la queue sont d’un blane g
et ornées de raies étroites longitudinales d’un brun noiratre. ie collier et toutes les parties inférieures de l’oiseau depuis
la
de taches longitudinales d'un brun foneé, étroites sur les plu-
COnrcCe gorge i
jusqu'à l’anus sont d'un brun-roux jaunatre, marqué mes des jambes, plus larges sur les autres parties et notamment sur les flanes, où elles prennent souvent une forme transversale. Ces taches cependant deviennenti beaucoup plus étroites après la deuxième mue et les parties inférieures offrent alors également des teintes plus vives et plus pures.
1) Lib. Il, cap. 2, p. 74. — 2) Feuillet 76 verso. — 3) Livre I, chap. IX, p. 4 verso. — 4) Première
partie, chap. 4, p. 57. — 5) Hieracosophion, livre 1, p. 24: chap. 28, p.59. — 7) Liber X, cap. 13: Ismerlus. — 8) Livre Il, chap. 20, p.120. — 9) L.c., chap. 13
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Falco pumilus. — 6) Première partie,
chap. 15, p. 154.
L'émérillon se trouvant tant en Grèce qu’en Italie, on ne peut guére douter que les anciens m'aient connu cet oiseau, mais il n'est nullement prouvé que l’espèce qu'ils ont désignée sous le nom d’Aesalon, soit en effet, comme on le croit assez gencralement, identique avec l’émérillon. Les éerivains qui se connaissent en matiére de fauconnerie, tels que l’empereur Frédéric 1), l’auteur pseudonyme de l’ouvrage intitulé le Roi Modus et la Reine Ragio 2), de Franchières 3), Tardif 4), de Thou 5), d’Arcussia 6), et méme Crescentius 7), Belon 8) et Merula 9g), ne font toujours mention que d'une seule espèce d’émérillon. Il nen est pas ainsi des naturalistes qui, induits en erreur par l’exemple d’Albert le grand, ont adopté pendant plus de cinq siècles deux espèces d’émérillon, erreur qui n'a presque été relevée que de nos jours. Ce savant, après avoir décrit l’émérillon sous les noms de Falco parvus, Mirle ou Smirlin 10), fait mention à la fin de son traité 11), d'une espèce de faucon quil appelle Falco lapidarius ou Celon, noms dont le dernier parait ètre corrompu du grec Aesalon, tandis que le premier n'est qu'une traduction de l’allemand «Steinfalke», dénomination sous laquelle on désigne l’émerillon dans plusieurs parties de PAllemagne. Gessner 12) applique à l’émérillon le nom grec d’Aesalo; il en donne la figure, mais plus tard 13) il reproduit ce quAlberi le grand a dit de son Falco lapidarius, qu'il nomme Lithofalcus et qu'il croit étre l'oiseau appelé Rochier par les Savoyards. Aldrovande 14) imite Gessner en tout point. Ce méme Lithofalco, tou- Jours regardé comme une espèce distincte de l’émérillon, mais ordinairement associé au Dendrofalco qui est le hobereau, figure encore dans les ouvrages de Willoughby 15), de Ray 16) et dans ceux de la plupart des autres ornithologistes du siècle passé. Frisch 17) représente la jeune femelle de l'émérillon, mais il désigne très mal è propos cette espèce sous les noms de Dendrofaleus ou Smerlus, attribuant, au contraire, au hobereau, ceux de Lithofalco ou Aesalus. Brisson 18) donne, d’après nature, une description du soi-disant Rochier, qui est évidemment faite d’aprés un vieux male de l’émérillon; mais dans la suite de son ouvrage 19), il introduit l’émérillon comme espèce particulière, quoique l’oiseau qu'il décrit sous ce nom, paraisse plutòt se rapporter à la eresserelle, supposition confirmée en quelque sorte par Brisson méme, attendu qu'il cite la planche 89 de l'ouvrage de Frisch, comme représentant trés exactement son émerillon; or, l’oiseau figuré sur cette planche de Frisch sous le nom de Cenchris, n'est autre chose que la cresserellette. Buffon est le premier qui se soit douté de l’identité du rochier et de l’éemerillon; il laisse cependant subsister cette espèce nominale de rochier, dont il donne une figure 20) qui représente le vieux male de l’émérillon. Établissant ensuite 21) l’émérillon d’après la femelle et le jeune male de cette espece quil affirme étre le véritable émérillon des fauconniers, il tombe, en traitant de cet oiseau, dans une erreur nouvelle, en ce quil dit exister en Europe, indépendamment du. véritable émeérillon, une autre espèce d’émérillon décrite par Brisson et figurée par Frisch sous le nom de Cenchris; cette prétendue espéce cependant est fondée, comme nous venons de le
11) Ibid., chap. 24, p. 197. — 12) Lio., lib.IIL, p.43et 44 — 13) Ibid., p, 74 — 16) Lc, p.355, 427 et 492. — 15) Ornith., p.47. — 16) Synopsis, p. J4,n® 8. — 17) L.e., pl.87. — 18) L.o., tomel,
p. 349. — 19) Ibid., p. 382. — 20) Hist. nat., Oiseaux, tome1, p. 286, et Planches enluminées 447. — 21) Hist. nat., 1. c., p. 288, pl.
19, et Planches enlum. 468.
démontrer, sur la cresserelle et la cresserellette. Gmelin 1), un des hommes les plus ignorants qui se soient mélés d’écrire sur l'histoire naturelle, éuumére d’abord comme espèce le rochier sous le nom de Falco lithofalco 2); puis le Falco aesalon3), qui est un mélange du véritable émérillon et de l’émérillon de Brisson ou du Cenchris de Frisch; enfin, il fait mention de l’émérillon de Buffon comme d'une variété de l'émérillon, a laquelle il donne le nom de Falco aesalon falconariorum 4). Bechstein ne parait pas avoir connu le vieux male de l'émérillon, è l’époque de la publication de la premicre édition de son ouvrage 5); quant à la prétendue espèce de rochier, il en parle également, mais je ne concois guère comment ila pu regarder cet viseau comme étant fondé sur l’épervier agé de deux ans. Meyer et Wolf6), ayant ‘observé les changements quéprouve par la mue le plumage du male de l’émérillon, il ne fut question depuis cette époque que d’une seule espèce d'émérillon d'Europe, à laquelle on réservait ordinairement le nom de Falco aesalon, quelquefois aussi celui de Falco lithofalco. Nous observons encore que l’émérillon a été indiqué par Brimnich 7) et Mohr8) sous le nom de Falco lanarius, par Pallas 9) sous celui de Falco regulus, par Savigny 10) sous le nom de Falco smirillus, et par Meyer et Wolf 11) sous celui de Falco caesius. Les meilleures figures de cette espèce ont été publiges par Meyer et Wolf, par Naumann 1°), par Nilsson 13) et par Gould 14).
L'émérillon s'appelle en anglais «merlin», mais le tiercelet de cette espèce est souvent désigné par les fauconniers anglais sous le nom de «jack». En hollandais, cette espèce portait, du temps de Mevula 15), le nom de « merlijn,» mais aujourd’hui les fauconniers lui donnent le nom de «smelleken», mot qui est évidemment le diminutif du nom de Schmirl que porte l'emerillon en Allemagne conjointement avec ceux de Merlin, de Steinfalke et de plusieurs autres. Les fauconniers francais ont de tout temps compris cette espèce sous le seul nom d’émérillon.
l'émérillon a été observé dans presque toutes les parties de PEurope, depuis l’Islande et la Scandinavie Jusqu'en Italie et en Gréce. Il se trouve également dans la Basse-Egypte, où il a été vu et tué par Savigny 16) et Rippell 17). Il habite, suivant Pallas 18), la Russie tempérée et la Sibérie occidentale; Striekland 19) Va observé dans les environs de Smyrne, et l'émerillon vit méme dans les parties boréales du Nouveau Monde 20); mais dans les Étais-Unis de lAmérique du Nord il est remplacé par une espèce différente, appelée le faucon des pigeons 21) qui lui ressemble par la taille, mais s'en distingue par un bec un peu moins comprimé à la base, par sa queue pourvue seulement de quatre bandes qui sont assez larges, et par quelques modifications dans la distribution des teintes du plumage. L'histoire naturelle de l'émérillon a éié entourée de plusieurs erreurs qui mont été écartées que de nos Jours. Pres que tous les naturalistes constatent que cet oiscau n’habite en été que les contrées les plus froides de l'Europe, comme
par exemple, l'Islande et la Laponie, qu'il y coustruit son aire
1) Ou doit s’étonner à juste titre que Linné ait totalement omis l’émérillon, oiscau commun en
Scandinavie et assez bien décrit et figuré par les devanciers du grand natur e suédvis. — 2) Syst. nat., p. 278. — 8) Ibid., p. 284. — 4) Ibid. — 5) Naturgeschichte, 1791, II, p. 328. — 6) Vogel Deutschlands, 16me cahier, planches sans numéro. — 7) Ornith. borealis, p. 1, n° 1 et 2. — 8) Forsòg, p. 19,
n° 35. — 9) Voyage, tome II, append., n° 13. — 10) Deser. de l'Égypte, tome 23, p. 279 et 280. — 11) L. e., et Taschenbuch, I, p. 60, n° 12. — 12) PI. 27. — 13) Illumin. Fig., pl. 41 — 14) Birds of
sur des rochers, et quil ne visite les autres parties de lEurope que pendant l’époque de la migration. Quoiqu’on ne puisse nier qu'en été ces oiseaux se retirent en grande partie dans les régions septentrionales que nous venons de nommer, il n'en est pas moins vrai quil en reste des individus dans plusieurs parties de l'Europe pour y nicher. Tel est, par exemple, le cas par rapport à la grande Bretagne 22); nos fauconniers assurent avoir observé cet oiseau en été sur les bruyòres de la province hollandaise de Gueldre, et le comte von der Muhle 23) l'a trouvé dans toutes les saisons en Gréce; il affirme positivement qu'il y est commun en été et qu'il y niche. D'un autre còté, il parait que cette espece ne construit jamais son aire, comme l’ont avancé presque tous les naturalistes, ni sur des rochers, ni sur des arbres. Latham 24) a déjà observé qu'elle niche à terre; Yarrell 25) dit la méme chose, et le fauconnier van den Heuvel nous assure avoir recu, lors de son séjour dans le comté de York en Angleterre, des émérillons niais enlevés d’un nid qui se trouvait placé dans les bruyères touf: fues. La ponte de l’émérillon est ordinairement de quatre à cinq ceufs semblables par leur couleur à ceux du hobereau, quoiqu'ils soient plus petits. L’émérillon est le plus courageux parmi les faucons de petite taille; son vol est souvent assez bas, notamment lorsqu'il Sagit de surprendre sa proie qui consiste en toutes sorles de petits ciseaux; au besoin, il se contente aussi d’'insectes, comme hannetons, sauterelles, ete., et en automne, il fait méme assez souvent la chasse aux campagnols; quelquefois cependant, il attaque aussi de grands oiseaux, et Naumann la méme vu fondre sur des oies sauvages; mais il parait qu'il est porté à cet acte plutòt par un excés de courage et de témérité, que par le désir de se rendre maitre d’une proie dont la taille est tout è fait disproportionuée a ses forces. L'émérillon est le seul des faucons de petite taille d'Europe qui soit estimé comme oiseau de chasse; encore ne fait-on Jamais usage pour cet exercice du tiercelet de cette espéce. Comme il est d’un caractére doux et familier, on parvient souvent à l'affaiter en trés peu de temps et on lui épargne méme par cette raison l’usage du chaperon. On peut employer cet oiseau pour le vol de toutes sortes d’oiseaux de petite taille; mais c'est particuliérement au vol de l’alouette qu'on affaite aujourd'hui cette espèce. Autrefois, on se servait aussi d'un émeérillon pour faire mieux monter les faucons destinés au vol du héron 26), Jetant à la fois et les faucons et l’émérillon. Au rapport du fauconnier Guillaume, on faisait méme voler la grue à ces pelits oiseaux 27), et d'Arcussia 28) dit à ce sujet: « Les Tures estiment beaucoup cest oyseau, et le dressent è prendre la grue. Ils en feront voler trente ou quarante en compagnie, chose
qui se pratique en la fauconnerie du grand Seigneur. »