DE L'ORIGINE DE LA FAUCONNERIE
En consultant les nombreux écrits qui font mention de l'origine et des progréès de la fauconnerie, on trouve qu'on a émis à ce sujet des opinions assez contradictoites ei que l’on s'est plus particuliérement attaché à discuter la question si cet art a été connu ou non des anciens Grecs et des anciens Romains. Un noble anglais, Jean de Salisbury, évéque de Carnot, mort'en 1182, fut un des premiers qui aient agité cette question, quoique d’une manière indirecte et dans un ouvrage où ordinairement ces sortes de sujets ne se traitent pas 1). Il attribua l’invention de la fauconnerie aux Lio SETH i 3 juifs et semble admettre que c'est Ulysse qui le premier apporta, après la destruction de Troie, des oiseaux de chasse en Grèce; opinion que plusieurs écrivains après lui n’ont pas hésité d’adopter. D’autres savanis tels que Gessner 2), Belon 3) et Valla 4), soutiennent au contraire que les anciens ont complétement ignoré l’art de la fauconnerie, sans cependant exposer les motifs qui les ont portés à admettre cette supposition. Biondo 5) va jusqu'à dire que cet art n’a été connu d’aucun peuple avant le treizième siècle. Pierre de Crescence 6) en attribue l’invention à un auteur de fauconnerie inconnu du moyen dge, qui a éerit sous le pseudonyme
) ) de Roi Daucus, que Pierre de Crescence prit pour son véritable 1) Cet ouvrage porte pour titre: Policraticus sive de nugis curialium et vestigiis philosophorum; il est imprimé dans la Maxima Bibliotheca veterum patrum, Lugduni, fol., 1777, vol. XXI. C'est le 4me cha-
pitre du premier livre, page 248, Litt. A et G, qui contient les indications sur l’histoire de la fauconnerie. Ce chapitre est inscrit: De venatica et autoribus et speciebus ejus et exercitio licito et illicito. — 2) De natura avium, p. 15 et 16. — 3) L’hist. de la nat. des oyseaux, p. 89. — 4) Opera, Basil. fol., 1543, p. 433. — 5) De Roma triumphante, Basil. 1559, lib. X. — 6) Agricoltura, Venetia, 1542, 8°, lib.
IX, cap. 1.
nom. Gyraldo 7), Bochart 8), Beckmann 9) et beaucoup d'autres, ont encore émis des opinions plus ou moins divergentes entre elles, mais ils saccordent à dire, que cet art, quoique connu des Grecs et des Romains; n’'était alors, en Europe comme en Asie, que dans son enfance. G. Cuvier 10) voit, comme ces derniers auteurs, dans les chasses des oiseleurs de l’ancienne Thrace, cune première idée, mais bien grossière de lart de la fauconnerie; » sappuyant sur le témoignage de Ctésie, il observe avec justesse que «cet art est né dans les plaines de l’Asie; » mais il commet une erreur étrange en disant « qu'il paraît que se sont les croisés qui ont apporté cet art en Europe 101). » Grimm veut que la fauconnerie appartient au nombre des exercices que les peuples primitifs du centre de l'Europe avaient en commun avec ceux de l’Asie, et qu'il leur fut déjà connu avant qu'ils aient paru sur le théatre de l’histoire 12). Selon M. de Hammer 13), la fauconnerie aurait d’abord fleuri chez les Tures, et les Grecs ainsi que les Arabes l’auraient empruntée des habitants de la Perse où les Tures l’avaient apportée. Il serait trop long de rapporter tout ce qu'onti écrit sur l'origine de la fauconnerie la légion d’auteurs qui ont traité cette matière: se contentant le plus souvent du ròle de simples compilateurs, ne sachant concilier les opinions diver-
gentes de leurs prédécesseurs ou interprétant d’une manière er- 7) Lilii Gyraldi Opera, Leydae, 1696, fol. p. 870: Dialogismus VI de venatione accipitrum ete.; ou pag.
ticus a Jano Grutero, Francofurti, 89, 1604. — 8) Hierozoicon, edit. tertia, Lugd. Bat., 1692, fol., tom. II,
Z 4 me 5 e]. race inti 6: La sive i i s N à 400 du 2me tome de l’ouvrage intitulé: Lampas, sive Fax artium liberalium, hoc est thesaurus cri-
lib. Il, cap. 19, p. 270 à 272. — 9) Beytràge zur Geschichte der Erfindungen, Leipzigk, 1785, vol. II, p. 157 et suiv. — 10) Hist. nat. de Pline, édit. d’Ajasson de Grandsagne, tome. VII, p.- 374. — 11) Voir aussi son Histoire des sciences naturelles, tome I, p. 408 et II, p. 72. — 12) Geschichte der deutschen
Sprache, Leipzigk, Weidmann, 1848, p. 46 et 47. — 13) Falknerklee, p. XIX.
ronée certains passages d’auteurs classiques, plusieurs d’entre eux se sont tout à fait écartés de la vérité et ont débité des contes dont il ne faut chercher l’origine que dans leur imagination 1).
La confusion qui règne à ce sujet dans les auteurs nous oblige d’examiner, avant d’écrire l’histoire de la fauconnerie, les passages des anciens auteurs que l’on a, suivant notre manière de voir, cités à tort comme se rapportant à l’art dont nous parlons.
Nous commencons par les vers du prophète Baruch, lesquels ont donné lieu à la supposition que les anciens juifs aient connu et exercé cet art. Ces vers 2) portent ce qui suit: «Où sont les princes qui dominent sur les animaux sauvages de la terre, qui se jouent avec les oiseaux du ciel? Ils ont disparu, ils ont descendu dans la tombe et d’autres ont pris leur place.» — Il sera inutile de commenter ce passage, où il n'est parlé que de la chasse en général, exercice favori des anciens princes, dont Nimrod nous offre un exemple connu de tout le monde, et que Baruch paraît avoir eu en vue en parlant de l’instabilité de leur pouvoir.
L'Odyssée a également fourni è plusieurs auteurs un passage qu'ils ont cru devoir rapporter à la fauconnerie. Homère 3), pour faire ressortir la fureur avec laquelle Ulysse et Télémaque se jettent sur les amants de Pénélope, compare ces premiers «à des oiseaux de proie, aux ongles aigus et au bec crochu, qui, descendant des montagnes, s'abattent sur les oiseaux, tandis que ceux-ci, chassés des nuages, se précipitent dans la plaine, où, dans l’impossibilité de s'enfuir ou de se défendre, ils se trouvent poursuivis, frappés et tués.» Homére y ajoute «et les hommes se réjouissent de la prise.» — En méditani ce passage, il nous est évident qu'il ne s'agit ici que du spectacle quioffrent à l'homme les attaques des oiseaux de proie sur les oiseaux dont ils se nourrissent, et non pas de la chasse au vol 4).
Il est question, dans plusieurs auteurs classiques, d’une espèce de chasse avec des oiseaux de proie, exercée par certains habitants de ia Thrace, et que la plupari des gerivains ont cru devoir expliquer comme ayant rapport à la chasse au vol. Le premier auteur qui en parle est Aristote 5). Il sexprime dans ces termes: «Dans cette partie de la Thrace, nommée autrefois Cédropolis, il se fait auprès des marais une chasse aux oiseaux, en commun entre l'homme et l’épervier. Les hommes battent avec des perches les roseaux et les arbres, et font partir les petits oiseaux. Les éperviers se montrent en l’air et les poursuivent; la crainte les force à rabattre vers la terre, où les hommes les frappent de leurs perches et les tuent. Le gibier pris se partage; on en Jette une partie aux éperviers qui le prennent.» L’auteur inconnu de l’ouvrage intitulé «de mirabilibus auscultatis 6)» en reproduisant ce passage, y ajoute que les enfants qui s'occupent de cette chasse, font venir les éperviers en les appelant par leur nom, et que ceux-ci, ayant pris des oiseaux, en jettent quelques uns aux enfants; enfin, il nomme la ville où se faisait cette chasse, Amphipolis au lieu de Cédropolis. Antigonus Carystius7), Pline8),
Elien9), Phile 10), Eustathius 11), et d’autres répètent ce passage
1) D’Arcussia entre autres dit tout bonnement: «Ii se trouve aux histoires d’Ulysse à son retour qu'il fit de la guerre de Troye, qu'il rapporta en Grèce des oyseaux dressez. D’où nous pouvons remarquer que les Troyens ont des premiers exercé la Fauconnerie. Alexandre eut tel désir de sgavoir les propriétez et naturels des oyscaux, qu'il fit assembler tous les chasseurs et fauconniers de toutes parts, et commanda à Aristote d’en escrire.» Voir sa Fauconnerie, 5me partie, chap. XXVI, p. 326. — On lit dans les Amusemens de la chasse, Amsterd. ct Leipsigk, 1743, 89, vol. I, p. 170, le passage suivant: «Élien et Jules Pirmicus ont été les premiers qui ont réduit en art la Fauconnerie!» — 2) Le livre de Baruch, versets 16 è 19; voir la Sainte Bible traduite par les professeurs de Géuève, Génève 1805, 89, tome III, p. 174. — 3) Odyssée, chant XXII, vers 302 à 306. — 4) Damm, dans son Lexicon homericum, ad voce. vésos, penche
d’après les auteurs que nous venons de citer; mais Élien dit que les oiseaux se prenaient au. moyen de filets, et Phile nomme l’épervier ckirkos» au lieu «d’hierax.» On ne saurait nier que le récit qu’on vient de lire, tient trop du merveilleux pour qu'on y ajoute une foi entière; du reste, cette espèce de chasse aux petits oiseaux ne mérite pas le moins du monde d’étre comparée à la chasse au vol, et ceux qui l’exercaient, loin de savoir affaiter les oiseaux de proie pour la chasse, ne faisaient que profiter de leur présence habituelle dans certains lieux, afin de prendre avec plus de facilité les petits oiseaux, terrifiés par la vue de leurs ennemis.
On a encore cité comme ayant rapport à la fauconnerie certains passages de Martial et d’Oppien. Le premier nous a laissé une épigramme 12) où il dit en parlant de l’épervier: «il était le ravisseur des oiseaux; aujourd’hui il est serviteur de Voiseleur; lui-méme trompe les oiseaux et s’afflige que ce n'est pas pour lui qu'ils ont été pris.» Oppien 13) dit, en décrivant les délices qu’offre l’occupation des oiseleurs: «qu’ils n’oni besoin pour leur chasse, ni de l’épée, ni d’autres instruments de fer, et que c'est au contraire de l’épervier qu'ils se font accompagner lorsqu'ils se rendent dans la forét, apportant avec eux des filets, de la glue et des fléches.» — Quant à nous, nous croyons qu'ici il ne s'agit pas non plus de la chasse au vol, mais tout bonnement d’un épervier dressé à planer au dessus du bois où les oiseleurs ont ciabli leurs filets ou des gluaux. Cette espèce de chasse aux petits oiseaux s’exergait encore en Italie au dixseptiéme siècle 14); souvent méme on se servait simplement d'un oiseau artificiel que l'on jetait en l’air, afin d’empécher que les petits oiseaux qui étaient l’objet de la chasse, ne s’envolassent, pratique que nous avons nous mémes vu exercer en Saxe, il y a une trentaine d’années.
Nous nous abstenons de commenter plusieurs autres passages de certains auteurs classiques, que l’on a cités comme faisant mention de la chasse au vol, mais dont les expressions n'y ont pas le moindre rapport. Tels sont par exemple Apulge 15), Porphyre 16) et Cassiodore 17); du reste, ces deux derniers auraient pu avoir des notions de la chasse au vol, Porphyre ayant vécu jusqu'au commencement du quatrièeme et Cassiodore au cinquième siècle.
Après avoir discuté les passages des anciens auteurs, que l’on a mal à propos rapportés à la chasse au vol, nous allons établir l’histoire de l’origine de la fauconnerie d’après des données plus précises que celles dont nous venons de faire mention.
Les données les plus anciennes que l’on possède sous ce "apport sont tirées d'un livre japonais intitulé « Extrait d’éerits anciens et modernes relatifs à la fauconnerie 18). > On y parle d’une grande chasse au vol, faite par Wen-Wang, roi du pays Tsu, dans la contrée de Jùn-méng, situge dans la Chine au nord du lac Tong-ting dans la province actuelle d'Hunan. Or, ce roi ayant régné, comme il est prouvé par des recherches trés exactes, de-
encore pour l’opinion que ce passage se rapporte à la chasse au vol; mais cette opinion a été déjà combattue par Both dans son édition d’Homère, ainsi que par von Jan qui a donné une critique de cette édition dans Zimmerman, Zeitschrift fir die Alterthumswissenschaft, année 1839, p. 661. — 5) Hist. des animaux, liv. Que, chap. 36; tome I, p. 587 de l’édition de Camus, Paris, 1783, 40. — 6) Chap. 128. — 77) Historiae mirabiles, cap. 34. — 8) Hist. nat., lib. VII, cap. 10. — 9) De nat. anim., lib. II, cap. 42. — 10) De proprietate animal., p. 82. — 11) Hexam., p. 23. — 12) Lib. XIV, n° 216. — 13) Cynegeticon, lib. I, vers. 62 à 66. — 14) D. G. P. Olina, Uccelleria, Roma, 1622, fol., 61. — 15) Apologia, p. 296. — 16) De abstinentia, lib. Ill, p. 267. — 17) Variarum, lib. I, epist. 24 et lib. VIII, epist. 31; in oper. omn., Rotomaji,
1679, tom. I, p. 13 et p. 138. — 18) Note communiquée par notre ami, le savant sinologue Hoffmann.
puis lan 689 jusqu'à l'an 675 avant l’ère chrétienne, il est évident que la chasse au vol a existé en Asie, depuis des temps immémoriaux. — Il paraît que cet art n’a éié introduit au Japon que dans l'année 354 de notre ère, quoiqu’on ait envoyé, déjà dans l'année 247 de l’ère chrétienne, des faucons de la Corée au Japon 1).
Le premier écrivain de l’occident qui ait parlé de la chasse au vol, est Ctésie. En donnant la description des pygmées, peuple inconnu du centre de l’Asie, du pays qu'ils habitent et de leurs moeurs, Ctésie 2) dit « qu’ils chassent le renard et le loup, non pas avec des chiens, mais avec des corbeaux, des milans 3), des corneilles et des aigles:» Cette indication relative è la chasse au vol n’est cependant que le commencement d’un passage plus étendu; lequel ne se trouve plus dans les fragments qui nous sont parvenus de Ctésie, mais qu'Élien nous a conservé. Cet auteur dit 4), que les Indiens 5) chassent le lièévre et le renard de la manière suivante. Ils ne se servent pas de chiens pour la chasse, mais ils élèvent les petits des aigles, des corbeaux et des milans, et les dressent pour la chasse. Ils prennent à cet effet un lièvre ou un renard apprivoisé, qu'ils font courir, après y avoir attaché un morceau de viande; les ciscaux étant lAchés, ils se mettent aussitòt avec toute la célérité possible à la poursuite de ces animaux, afin d’attraper l’appàt qu’ils obtiennent en récompense de leur docilité. Étant dressés de cette maniere, on leur fait chasser les lièvres et les renards sauvages des montagnes, qu’ils ne laissent de poursuivre dans l’espérance d’obtenir la récompense habituelle, et qu'ils apportent à leur maitre après les avoir pris. On leur distribue alors, au lieu de l’appàt ordinaire, les intestins des animaux qu'ils ont tués. Il est clair que la description que l’on vient de lire, se rapporie è la chasse au vol, et il en résulte que cet art a été déjà exercé, au centre de l’Asie, vers l'an 400 avant l’ère chrétienne, époque à laquelle écrivit Ctésie. Cependant, ce passage démontre en méme temps que la fauconnerie était, à cette époque, tout à fait inconnue dans l’Inde et en Perse, pays qu’habitait Ctésie en qualité de médecin du roi de Perse, Artaxerxès Mnémon. Les expéditions d’Alexandre le grand ne nous ayant rien fait connaître è l’égard de la chasse au vol, on peut en conclure avec vraisemblance qu’en effet cet exercice n'a été en usage chez aucun des peuples que ce conquérant a subjugués, et que le peuple qui l’exerca alors, demeurait au nord des contrées qu'il avait. conquises. La supposition que les Indiens n’aient pas connu cet exercice se trouve encore confirmée d'une maniére négative par les ouvrages sanscrits, qui contiennent des ‘descriptions de toutes sortes de chasses, notamment des chasses è la gazelle 6); mais où il n’est jamais question de la chasse au vol. Enfin, on n'a jamais vu, parmi les sculptures qui recouvrent les anciens monuments Indiens et Persans, des représeniations qui aient rapport à la chasse au vol. Il en est de méme des monuments Egyptiens, où l’on voit ce-
1) Voir le mémoire de M. Hoffmann, intitulé: «Japans Beziige mit der Koreischen Halbinsel», p. 113, inséré dans le Nippon de M. de Siebold. — 2) Ctesiae Cnidii Operum Reliquiae, edit. J. C. F. Bahr, Francof. ad Moen., 1824, 8°, p. 250, 11, cu dans la Bibliothèque de Photius, LXXII, p. 144 et suiv. — 3) îxrios dans l’originall — 4) De natura animalium, lib. IV, cap. 26, pag. 80, de ?’édition de Jacobs, Jenae,
1832, 8 — 5) Quant au peuple qui exerga cette chasse, et auquel Ctésie donne le nom de Pygmées,
mais qu'Élien appelle simplement «Indiens» , toutes les recherches pour décider'à quelle tribu il appartient, ont été infruetueuses. Consultez à ce sujet l’excellent mémoire de Malte-Brun inséré dans les Nouvelles Annales des voyages par J. B. Eyriès et Malte-Brun, Paris, 1819, 8°, tome II, p. 387. Quoiqu'il en soit, ce peuple paraît avoir habité dans le voisinage des tribus mongoles eten faisait peut-ètre lui-méme partie,
6) Consultez entre autres le grand poème épique Indien intitulé Mahabharata, ainsi que le Kaligasae
pendant représenté toutes sortes de chasses, hormis celle à l’oiseau; aussi Horapollon ne fait-il pas mention de cette chasse, quoiqu'il parle souvent du faucon comme étant un oiseau sacré chez les anciens Égyptiens. Comme on ne trouve, à l’exception des passages de Ctésie et d’Élien que nous venons de citer; pas une seule donnée relative à la chasse au vol, dans les auteurs. classiques depuis les temps les plus reculés jusqu'au quatriéme siècle de notre ère, il ne reste guère de doute que ni les anciens Grecs ni les anciens Romains n’ont exercé cette chasse. Ceci paraît encore s’appliquer aux peuples avec lesquels les Romains étaient en relation ou qu’ils avaient subjugués 7). D’ailleurs il est clair que les Grecs et les Romains, si avides du merveilleux, n’eussent pas manqué, s'ils avaient eu des notions de cet art, d’en iraiter amplement; ils n’auraient pas parlé comme d’une chose merveilleuse de la chasse aux petits oiseaux qui s’exergait en Thrace, et Ctésie et après lui Elien ne se seraient pas exprimés, sur la chasse au vol des peuples du centre de lAsie, dans des termes qui prouvent que cet exercice leur était tout-à-fait inconnu.
De méme que les éléments historiques au moyen desquels on pourrait préciser l’époque de l’invention de la fauconnerie se dérobent à nos recherches, de méme il est souvent impossible de constater avec précision l’époque à la quelle cet art ait été introduit dans les différents pays où il s'est exercé. Quant à l'Europe, il parait que la chasse au vol n°y fut connue quiau commencement du quatrième siècle de notre ère, c'est à dire sous le règne de Constantin le grand; mais Firmicus, le premier auteur qui en fasse mention, se tait sur l’endroit d’où cet art est venu. On ignore donc complétement s'il fut déjà introduit, è cette époque, chez les peuples de l’Asie occidentale, avec lesquels les Grecs et les Romains avaient de fréquentes relations, ou si ce fussent les Huns qui en aient répandu la connaissance et l’usage parmi les peuples, desquels les autres nations l’ont emprunté.
L’introduction de la fauconnerie chez les Perses, les Arabes et les Indiens se perd également dans les ténèbres de l’histoire. Firdoussi, qui appartient au dixième siècle de notre ère; nomme le roi Theimouratz, troisième roi de Perse, comme le.premier qui chassàt avec l’once et le faucon 8); mais on ignore l’époque è laquelle ce prince ait vécu, car on ne peut guère ajouter foi aux traditions transmises par Firdoussi, qui fait remonter cette époque à trois mille ans avant l’ère chrétienne, toutefois en faisant régner quelques uns des rois de la Perse pendant un espace de cent et mème de mille ans. Démiri 9) et Ghitrif Hidschadsch 10) rapportent que le calife Harun Reschid a exercé cette chasse; mais il ne parait pas que les Arabes aient connu cet art avant les conquètes qu'ils entreprirent dans le septième sièele de l’ère chrétienne 11). Quant à l’Inde, il est probable que cet art y a été introduit par les conquérants mahométans Raghuransa, édit. Stenzler, Londres, 1832, 4, chap. IX, p: 63. On oroit que ce dernier poème date des premiers sieles demmotre ère. (Notes communigudes par le savant professeur Gildemeister). — 7) César et Tacite, par exemple, qui ont décrit les habitudes des Gaulois, des Bretons et des Germains, et qui parlent de leurs chasses, ne font pas mention de la chasse au vol. — 8) Voir l’histoire de l’ancienne Perse d’après le Schahname de Firdoussi, dans Klaproth, Tableaux historiques de l’Asie, Paris, 1826, 4°, p. 5. — 9) Von Hammer, Fallnerklee, p. VII. — 10) Basname, traduction par von Hammer, Falknerklee, p. 12. — 11)(On trouve dans le Coran} Soure V, vers. 5, un passage traduit dans le Basname, p.1, de la manière suivante: «il vous est permis d’entretenir des oiseaux de chasse que vous avez dressés »; la traduction du
Cora publiée par le professeur Ullmann cependant porte, au lieu d’oiseaux de chasse, simplement « bètes de chasse»; voir le Coran, 1840, p. 77.
IRR ISI RINSSIIISITSIERAe
de cette contrée, soit au dixième siécle, soit à une époque plus récente encore. — Nous verrons plus tard que la chasse au vol fut également exercée par les princes de la dynastie régnante du Mexique lors de la conquéte de ce pays par les Espagnols; et tout porte à croire que c'est encore de l’Asie que cet art a été apporié au Nouveau Monde; mais ce serait senfoncer dans le champ des hypothèses que de vouloir fixer l’époque, à laquelle l’introduction de cette chasse y aît eu lieu 1).
Les renseignements que nous venons de donner sur l’origine de la chasse au vol, suffiront pour démontrer que cet art.a été inventé dans le centre de l'Asie, probablement par les peuples nomades qui parcourent sans cesse ces contrées, et à une époque très reculée de l’histoire; et qu'il s'est répandu de ces pays, de l’un coté au Japon et dans le Nouveau Monde, de l’autre coté dans l'Inde, la Perse et l’Asie occidentale, dans le nord de l’Afrique et en Europe. Il n'existe au contraire aucune donnée qui puisse nous autoriser a admettre que la chasse au vol ait jamais éte exercée dans l’Inde au de là du Gange, dans la Malaisie, dans la Nouvelle Hollande, dans l’Amérique du Nord et dans l’Afrique au sud des contrées riveraines de la Méditerranée.
Ces observations générales sur l'origine de la fauconnerie étant terminées, nous traiterons succinctement de l’histoire de
cet art chez les différents peuples qui l’ont exercé. DE LA FAUCONNERIE EN ASIE.
Nous venons d’émettre la supposition que ce sont probablement les peuples nomades du centre de l’Asie, qui ont inventé l'art de la fauconnerie et cultivé dès l’époque la plus reculée de l’histoire. En effet, les grandes plaines qu’habitent ces peuples se prétent par excellence à cet exercice, car elles abondent en oiseaux de chasse et en gibier de toute sorte, qu'il est souvent difficile d’approcher dans ces lieux découverts. Or, la vitesse des oiseaux chasseurs surpasse de beaucoup celle des chevaux ou des autres bétes domestiques dont l’homme pourrait se servir pour la chasse; enfin, le genre de vie de ces peuples concourt puissamment à leur rendre cet exercice aussi nécessaire quia gréable.
On lit dans un ouvrage japonais 2) qu’en Chine, le faucon entrait au nombre des présents que se faisaient les princes, dès les temps de la dynastie Hia, dont on met le commencement à-l’an 2205 avant l’ère chrétienne.
Nous avons vu plus haut qu'il fut déjà cultivé, au seplième siécle avant l’ère chrétienne, dans la Chine proprement dite, par les empereurs régnants de cet empire, et que ce fut vers l’an 400 avant l’ère chrétienne que Ctésie recueillii, à la cour des rois de Perse, quelques notions relatives à cet art, tel qu'il fut exercé à cette époque par certains peuples habitant au nord de l’Inde et de la Perse.
On ignore si les Huns ont connu cette chasse. Jornandes 3),
1) On sait que M. Alexandre de Humboldt, dans ses «Vues des Cordilléres» ainsi que dans son ouvrage intitulé: Ansichten der Natur, 3me édition, 1846, 120, p. 24 et note 27, a déjà montré la. possi bilité d’une communication entre PAsie et le Nouveau Monde. Sil en faut eroire à M. le professeur Neumann, le Mexique aurait été visité, dès le cinquième siècle de notre ère, par des prétres buddhistes, Voyez le mémoire de ce savant, intitulé: le Mexique au 5me sièele de l’ère chrétienne; il est inséré dans le journal allemand «das Ausland», n° 165, Janvier 14, année 1845, p. 657 et suiv. — 2) Kawatsi mei-sjo dsou-e; Topographie de la province Kawatsi, par Akizato Ritò, avec des planches faites par Tokei, peintre de Tanba-no, 1801, 6 vol. 8°. — 3) De rebus geticis, Hambourg, 1611, p. 104. — 4) Historien hongrois, cité par des Guignes, Hist. des Huns, trad. allem., 1768, 49, tome I, p. 418; mote. — 5) Tels
gtaient par exemple Natchin (c'est le nom mongol d’un oiseau de proie), un des ancétres de Tehinguiz-
leur historien, constate simplement que ce peuple n’avait d’expérience dans aucun autre travail que dans la chasse, sans spécifier le genre de chasse auquel il se livrait. Thwrocz 4) dit d’Attila, que l'on voyait peint, sur son drapeau, un oiseau surmonté d’une couronne ei appelé «astur »: or, comme on sait que les oiseaux de chasse étaient, pour ainsi dire, l’emgrandeur chez les peuplades. mongoles et qu'ils avaient méme l’habitude de conférer le nom de faucon aux
bleme de la
personnes distinguées 5), on pourrait conclure de ce que l’on vient de lire sur Attila, que les Huns ont en effet connu et exercé la fauconnerie.
L’histoire des Mongols, proprement dits, présente plusieurs détails relatifs à la chasse au vol. Natchin 6), un des ancétres de Tchinguiz-Khan, rencontra un jour deux chasseurs à cheval à peu de distance l’un de l’autre, tenant chacun un faucon sur le poing; il reconnaît ces oiseaux de proie, qui avaient appartenu à ses fréres. Les chasseurs désirent savoir si dans les lieux d’où venait Natchin, il y avait des canards et des oies sauvages. Natchin poignarde ce chasseur et attache à son corps le cheval et le faucon; puis il tue également l’autre chasseur et retourne
QUIZ-
chez lui, tenant les faucons sur les poings 7). Sous Tching
Khan, c’est-à-dire au commencement du treiziéme sigcle, le premier emploi de l’empire fut celui de grand-veneur, charge dont un de ses fils était revétu; les chasseurs étaient répartis en régiments et les fauconniers portaient le nom de Kouschdschi 8). Dans ses ordonnances, ce prince recommanda è ses fils l’exercice de la chasse qu'il appelait l’école du guerrier. Le commencement de l’hiver était la saison de la grande chasse qui ressemblait à une expédition militaire; cependant il n'est pas fait mention de la chasse au vol, dans la description qui est parvenue Jusqu'à nous d'un de ces exercices 9). Les princes des Kirguises qui, suivant Raschid, habitaient à cette époque autour du fleuve de Jénisei, en prétant hommage à Tchinguis-Khan, lui envoyèrent en présent des gerfauis 10). Scherefeddin-Ali, historien de Timur, raconte que deux des fils de Tchinguis-Khan, s'adonnérent, pendant tout un hiver, è la chasse au cygne avec le Toghrul, le plus noble des oiseaux de chasse du Turkestan, et qu'ils envoyaient chaque chemaine à Samarkand, cinquante chameaux chargés des cygnes qu'ils avaient pris 11). Marco-Polo a donné, comme nous le verrons tout à l’heure, un tableau curieux de la chasse au vol telle qu'elle fut exercée, dans la deuxièéme moitié du treizième siècle, par les empereurs chinois de la dynastie mongole et successeurs de Tchinguiz- Khan 12). Rubruquis déjà raconte des Mongols en général, qui occupaient à cette époque tout le centre de. l’Asie depuis la Mer noire jusqu’en Chine, les détails suivants relatifs è la fauconnerie. « Ils ont des faucons et des gerfauts en quantité. Ils portent ces oiseaux sur le poing droit et mettent au faucon une petite longe sur le col qui lui pend jusqu'à la moitié de
l’estomac, ei quand ils le làchent sur sa proie, ils baissent avec
Khan, (D’Ohsson, I, 28); Cara-Schongar, (faucon noir), appelé plus tard AcSchongar (faucon
blanc), qui fut en 1312: général égyptien du Khan Mongol de Perse, (D’Ohsson, IV, 554); puis Ebu 5) , = 9
v. Hammer, Palknerklee, IRA
d’après Démiri); Togroul, (nom d’un oiseau de chasse), contemporain de Tchinguiz-Khan (D’Ohsson
RE) È SSR (e) QU son,
Histoire des Mongols, La Haye, 1834, 89, vol. I, p. 51 à 53 et plusieurs autres, — 6) D’après les anciennes tra-
Ssakar, (père de faucon), qui vécut au huitième sitele sons les califes, (
ditions mongoles rapportées par Raschid, historien perse du quatorzième siècle, ce prince Natchin vécut à la fin du dixième siècle; (voir D’Ohsson, tome I, p. 28.) — 7) D’Ohsson, I, p. 28 et 29. — 8) von Hammer, Falknerklee, p. XX. — 9) Ibid. — 10) Ibid., I, p. 108 et 104. — 11) Timur-Bec,,tome II, p. 59. — 12) Jean de Mandeville, chap. 35, parle ég; de ces empereurs, mais d’une manière très succincte,
Petit de la Croix, Hist. de
alement des oiseaux de chasse
la main gauche la téte et l’estomac de l’oiseau, de peur quil ne soit battu du vent et. emporté en haut. La plus grande partie de leurs vivres vient' de. chasse r) ». Marco-Polo, en parlant de la vie nomade des Mongols, dit que les hommes de ce peuple ne connaissent, outre les exercices militaires, d’autres occupations:que.la chasse et la fauconnerie; aussi ontils les meilleurs faucons et les meilleurs chiens du monde 2). Il vante les faucons qui se trouvent dans la province de Thebeth, (aujourd’hui.la partie orientale de la province de Tangut), et il dit que les indigènes les emploient avec succès pour la chasse au vol 3). Ce méme voyageur rapporte encore que les habitants de la province de Badakschan, située dans les parties
"ine à
orientalés du Turkestan, lesquels font remonter leur orig
Alexandre le grand, tirent, de leurs montagnes d’excellents faucons et qu'ils sont très experts dans la chasse 4). Ce fut déjà à cette époque que les princes mongols, qui régnaient dans l'Asie oecidentale,, obtenaient de l'Europe des gerfauts 5). L'empereur de la dynastie mongole, régnant en Chine du temps de Marco-Polo, c'est à dire dans la deuxiéme moitié du troisiéme siècle, faisait venir des faucons de la Sibérie au nord du. mont Altaî 6); il en obtenait de marchands mahométans 7), et on lui apportait méme de l’ile de Sumatra des faucons d’une espèce particulière 8). Il aimait à fréquenter son palais dans la ville de Tschahanor, parce que, dans le voisinage de ces lieux, se trouvaient non seulement des eaux stagnantes et des rivières, repaires d’un grand nombre de cygnes, mais encore des plaines peupléessde grues, de perdrix et d’autres oiseaux. Cette abondance de gibier qu'il chassait avec des gerfauts et des faucons, lui faisait particulièrement chérir un endroit, où il trouvait de quoi satisfaire au plus haut degré son penchant pour la fauconnerie. Afin de prévenir la destruction des perdrix et des cailles qui habitaient en grand nombre une vallée située à peu de distance de la ville, il faisait semer les coteaux de cette vallée de toutes sortes de grains; de nombreux garde-chasse surveillaient ces lieux et nourrissaient méme ces oiseaux en jetant des grains dans certains endroits, vers lesquels ils étaient appelés au moyen de sifflets; enfin il avait fait construire de petites cabanes destinées a servir de refuge au gibier pendant la nuit. Lorsque, en hivery le grand-Khan ne visitait pas ces lieux è cause du froid intense qu'il y fait, il se faisait venir le gibier chargé sur des chameaux,; dans le lieu de sa résidence 9). L'empereur avait encore, dans la eité de Tchang-tou, un palais superbe, et pròs de ce palais, se trouvait un grand parc, entouré d’une muraille. Ce parc renfermait de riches pàturages arrosés par des ruisseaux, sur lesquels on voyait paitre un grand nombre de chèvres et de cerfs de plusieurs espèces, et ces animaux étaient uniquement destinés à servir. de nourriture aux oiseaux de chasse, que l’on y faisait muer, etidont le nombre s'élevait à deux cents; ces lieux étaient visités, au moins une fois par semaine, par le grand-Khan en personne ro). Sa Majesté entretenait aussi des aigles que l’on affaitait pour le vol du loup. 11). L'empereur se rendait, tous les ans; vers ‘le mois de mars,
dans le pays actuel des Mantchoux, où se faisait la grande 1) v 1735,
oyage de Guillaume de Rubruquis en 1253, dans les voyages publiés par Bergeron, La Haye, 49, tome I, chap. VII, p. 14. — 2) Marco-Polo, édit. de Marsden, Londres, 4% 1818, livre 1, chap. 204. — 3) Ibid., livre II, chap. 37, p. 415. — 4) Ibid., livre I, chap. 25, p. 129. — 5) Ibid., livre 1, chap. 50, p. 221. — 6) Ibid. — 7) D’Ohsson, II, p. 491. — 8) 1 p. 603. — 9) 1bid., livre 1, chap. 55, p. 248.
arco-Polo, livre 1I, chap. 12me,
Preeserestaetesesati
chasse 12). Il était accompagné de dix-mille fauconniers, et d'un. nombre égal de garde-chasse 13) qui amenaient avec eux un grand nombre d’oiseaux chasseurs de toute: espèce. Les fauconniers, répartis en compagnies, suivaient la, chasse dans diverses directions et apportaient la plus grande partie du produit à Sa Majesté. L'empereur, souffrant de la goutte et étant souvent obligé à passer des défilés, montait ordinairement des éléphants, ou se tenait dans un pavillon, décoré en dedans de drap d’or, revéiu en dehors de peaux de lion,, et porté par quatre éléphants. Il gardait dans ce pavillon ‘douze de ses meilleurs gerfauts et était accompagné de douze de ses officiers les plus favoris, pour l’amuser et lui tenir compagnie. Les autres personnes qui l’entouraient étaient montées à cheval, et l’avertissaient aussitot qu’elles découvraient des grues ou quelqu’autre gibier; c'était alors seulement que l’empereur ouvrait les rideaux de son pavillon et donnait des ordres pour jeter les oiseaux. C'est en chassant de cette sorte que l’on arrivait dans une certaine plaine étendue, où étaient dressées les tentes pour l’empereur et sa cour: ces tentes étaient au nombre de dix-mille; celle de l’empereur seule pouvait contenir dix-mille personnes, et était décorée avec un luxe incroyable. Prés d’elle étaient dressées des tentes non moins belles, destinées pour les femmes de l’empereur, lesquelles, prenant également part aux chasses, avaient leurs faucons à elles. Pendant la chasse, les gardiens se postaient, deux ou trois ensemble, à de petites distances les uns des autres, pour surveiller le vol des faucons ou pour les rappeler et reprendre, dans le cas qu'ils allaient s'éloigner au point de s'égarer. Chaque oiseau, appartenant à Sa Majesté cu à quelques uns de ses gentilshommes, était pourvu d'une petite tablette d’argent attachée à l’une des serres, et sur laquelle était gravé le nom du propriétaire de Poiseau, précaution nécessaire pour restituer au plus vite les oiseaux. à leurs maîtres. Au cas qu'un des oiseaux s'était éloigné à une trop grande distance ou était inconnu du gardien qui venait de le reprendre, on le remettait à un homme appelé gardien des choses perdues; ce gardien occupait une éminence, où il avait fait planter son étendard, afin que quiconque désirait s'adresser à lui, pùt facilement trouver le lieu de sa résidence temporelle. Le nombre de personnes rassemblées dans ce camp. était tel que l’on se croyait trouver au milieu d'une grande cité, et il était encore augmenté par la multitude de curieux qui s'y rendait pour étre témoin de ce beau spectacle. L’empereur y restait pendani tout le mois de mars; après cette époque il retournait dans sa capitale par la méme route qu'il avait suivie en allant, ne cessant de chasser, chemin faisant, pendant toute la route.
È ; È gibier que l'on prenait, lors de ces
Le nombre de pièces de g
chasses, surpasse toute imagination. — Des lois sévères défendaient è tout le monde d’exercer la chasse dans les domaines de Sa Majesté ou dans le rayon de ses différentes résidences; encore était-il défendu de iuer du gibier d'une manière quel-
conque, depuis
| le mois de mars jusqu’en octobre; dans aucun
des états sujets à l’empereur, et c'est à ‘ces lois qu'était dùe
l’abondance du gibier dans ce pays:
10) Ibid., livre I, chap. 56, p. 250. — 11) Ibid., livre II, chapitre 14, p. 338. — 12) La description de la grande chasse varie considérablement dans les différentes éditions de l’ouvrage de Marco-Polo. Nous avons principalement suivi la traduction de Marsden, livre II, chap. 16, p. 342, et celle de Bergeron,
Voyages, livre II, chap. 18, p.. 74 et suiv. — 13) Dans P’édition de Pepuri, livre Il, chap. 19, il est
simplement dit: Egrediuntur cum illo falconerii numero XX millia.
Re rette
Nous avons vu que la grande chasse de l’empereur de Chine se faisait dans le pays des Mantchoux; il paraît cependant, par ce qui va suivre, que les Manichoux eux-mémes ne se livraient, du moins dans le siècle préceédent, pas à cet exercice. Kien-Long, sixiéme empereur chinois de la dynastie Mantchou, qui florissait au milieu du siècle passé, en donnant une description détaillée des exercices militaires de chasse des Mantchoux, ny fait nullement mention de la chasse au vol. Il dit méme en comparant les chasses des Chinois à celles des Mantchoux: « Les brillants équipages de Quang-leang et de Sien-ngo m’ont rien qui puisse étre comparé au simple mais noble appareil de nos guerriers chasseurs. Qu’on cesse de nous vanter le spectacle de ce million d’'hommes armés ei revétus et fins,
à bride
de leurs cuirasses, qui, montés sur des chevaux agiles
lachaient des éperviers, excitaient des chiens, couraient
abattue, grimpaient jusque sur la montagne Tagchan, comme s'ils fussent montés sur une simple terrasse ou sur un chariot
de transport, en descendaient avec la méme aisance, battaient le pays jusqu'à la mer de Pohai, la couvraient de leurs filets, la passaient et revenaient ensuite pour recevoir des applaudissements et Jouir de la gloire. Un tel spectacle, je l’avoue, ne saurait souffrir le parallèle de celui que présentent nos bons Mantchoux 1)».
Ce sont probablement des tribus mongoles qui ont apporté la fauconnerie en Perse. Nous avons déjà constaté plus haut, que les califes exercaient la chasse au vol dés le huiti&me siècle, et qu'elle florissait également à la cour des Khans de la Perse de la dynastie mongole. Une ordonnance de Gazan, prince de cette dynastie, qui régna depuis 1295 jusqu'en 1304, a été principalement publiée dans le but de réprimer les extorsions que se permettaient les fauconniers qui allaient prendre des oiseaux de chasse et des guépards. Leurs gages étant assignés sur les revenus des provinces, ils se faisaient payer, à coups de baton, des branches de revenu les plus productives; ils exigeaient des prestations immodérées en vivres et en fourrages; ils se faisaient méme donner des obligations, et lorsqu'ils se rendaient dans la ville avec quelques uns de ces animaux de chasse, ils prenaient, dans chaque endroit, beaucoup de chevaux de poste pour eux, leurs bagages et leurs compagnons; encore donnaient-ils la plupart de ces animaux de chasse è leurs amis ou au premier venu; ceux-ci, étant devenus possesseurs d’un animal propre à la chasse, allaient demander, à ce titre, une patente de veneur, qui les exemptait de toutes charges et leur donnait le privilége de vexer et pressurer les habitants. de vénerie se faisaient suivre
Les fauconniers et les officiers
d'une multitade de palefreniers, muletiers, chameliers et mai-
res de village, qui tous avaient la ceinture garnie de plumes, et une perche pour les oiseaux. C'est ainsi qu'ils allaient de village en village, volant, pillant, dévalisant les individus quiils rencontraient, insultant ceux qui portaient des ornements pareils aux leurs etc.; ce qui eul pour suite que partout les mauvais sujets se mettaient sous leur protection. Pour rémé-
dier è ces abus, Gazan ordonna d’abord qu'on n’amenàt plus
1) Eloge de la ville de Moukden, poéme composé par l’Empereur Kien-Long, traduit par le père Amiot et publié par M. des Guignes, Paris, 1770, 8°, p. 75 et 76. — 2) Raschid, traduit par D’Ohsson, 1 c., IV, p. 440 à 450. — 3) Petit de la Croix, Histoire de Timur Bec, tome II, page 59 et tome III,
p. 159. — 4) Dans son ouvrage intitulé Falknerklee. — 5) Choisy, Histoire de Charles VI, p. 215, et
des provinces à la cour que mille faucons et trois cents guépards; que l’on dressàt un état des fauconniers et du district où chacun était placé, et de défendre que personne autre fùt considéré comme veneur. Il fixa les prix. proportionnels qui seraient payés pour les bétes de chasse, dressées ou non dressées, et les gages des veneurs plus ou moins élevés selon le nombre des animaux dont ils devaient avoir soin, et on prit
toutes sortes de mesures pour mettre fin à leurs extorsions. Quant aux fauconniers de la cour, il fut réglé qu'ils recevraient toujours, par avance, des deniers du trésor, et leurs appointements et ce qui leur était assigné pour la nourriture des ciseaux de chasse confiés à leurs soins..Il fut statué que toutes les fois qu’ils seraient envoyés au loin pour chasser au faucon, afin d’exercer ces oiseaux, il leur serait fourni des chevaux de poste, et ils seraient munis d’assignations à sceau d'or sur les revenus des lieux vers lesquels ils se dirigeaient. Enfin, pour Oter tout prétexte aux abus, il devait éire fourni pour les faucons particuliers du prince, une certaine quantité de volaille et de pigeons qui étaient gardés en cages 2).
Timur, exercant, à l’exemple de ses ancétres, la chasse en grand, n’était pas moins amateur de la fauconnerie qu’eux: il chassa, dans les environs de Bochara, des cygnes avec l’espèce d'aigle appelée Toghrul. Après avoir terminé l’expédition de l’Inde, il fit une grande chasse, dont il est dit, que les faucons ne laissèrent en vie dans tout le pays ni perroquets, ni faisans, ni paons, ni canards. Enfin, les peuples qu'il avait soumis, en lui rendant hommage, lui présentèrent des gerfauts, et lui en envoyèrent par la suite tous les ans DL
Le livre de fauconnerie turc, publié par M. von. Hammer 4), et écrit au quatorziéme siècle pour le prince de Mentesche, fournit la preuve que les princes de la tribu des tures Seldjouks se livraient également au plaisir de la chasse au vol. — Il'en est de méme des princes de la tribu des tures Osmans. Bajesid, ayant fait prisonnier, dans la funeste journée de Nicopolis, le 28 Septembre 1396, la fleur de la noblesse francaise, Charles:VI fit parvenir à ce prince turc des présents considérables et entre autres des faucons, parmi lesquels se trouvaient douze faucons blanes, envoyés par le duc de Bourgogne pour la rancon de son fils le comte de Nevers 5). Bajesid donna à ces chevaliers frangais avant leur départ, le spectacle d’une grande chasse au faucon 6). — Amurat II entretenait sept-mille fauconniers; mais son fils Mohammed IH qui, en 1453, fit la conquéte de Constantinople, reduisit ce nombre è cinq cents, incorporant le reste dans les Tanissaires. Il diminua aussi le ;nombre des valets de chiens et n’en réserva que cent 7).
Les Shahs de la Perse n’aimaient pas, moins la chasse au vol que leurs prédécesseurs des dynasties arabes et mongoles. Chardin, qui fit, au milieu du dix-septième siècle, une résidence de six ans à Ispahan, nous a laissé, sur la fauconnerie en Perse, des détails dignes d’étre rapportés 8). Les voici. < On prend en Perse des Oiseaux de proye vers l’Hérie, au Nord de la Médie, et l’on en apporte tant d’ailleurs, que je ne sai s'il y en a tant en aucun
Pais du monde. La Perse est fort bien située pour cela, étant
von Hammer, Geschichte des Osmanischen Reiches, Pesth, 1827, 80, tome I, p. 248. — 6) von Hammer, Gesch. des Osm. Reiches, I, p. 744. — 7) Laonici Chalcondyle libri X, Bonnae ‘1843, libri IX, pag. 457. — 8)
III, 1735, p. 41 à 48
de origine ac rebus gestis Turcorum
Voyages du Chevalier Chardin, Amsterdam, 40, tome
proche du mont Caucase, de la Circassie, et de la Moscovie, d’où viennent les plus beaux ‘oiseaux de proye. On en prend aussi beaucoup dans les monlagnes à quinze ou vingt lieues de Chiras, dans la province de Perse; et méme on dit que c'est de là que viennent les plus grands oiseaux de proye. On les y fait élever aussi merveilleusement bien à voler. Les Persans dressent à voler jusques à des corbeaux. Il ya toujours huit-cents oiseaux de proye entretenus à la vénerie du Roi, chacun avec son officier. Ce sont éperviers, faucons, eémérillons, gerfauts, tiercelets, autours, laniers, Ou sacres. Tous les grands seigneurs en entretiennent aussi bon nombre pour la chasse, à quoi les Persans sont fort adonnés dès leur Jeunesse, car chacun a la liberté de chasser à loiseau, au fusil, et aux chiens; cela n’est défendu à personne. On voit en tout temps, par toute la ville età la campagne, les fauconniers aller et venir l’oiseau sur le poing; et comme les oiseaux de proye sont un présent que le roi fait souvent aux grands, surtout aux gouverneurs de province, on les voit alors, sept à huit Jours de. suite, loiseau qui leur a été donné sur le poing, ou a còté d’eux, qu'ils peignent et caressent, en louant incessamment sa beauté et son adresse. Ils lui mettent un chaperon de pierreries, et des grélots d’or. Les grands seigneurs ont aussi des gants à tenir l’oiseau, qui sont bordés de pierreries, et ils mettent è leurs oiseaux des jets et des vervelles d’or. On appelle la vénerie en Perse, Baskané et Cuchskané, Maison d’oiseau trompeur. On y tient registre des oiseaux qu'on donne au roi et que le roi donne, et les temps sont marqués, et fait.
pense dans ce royaume là : les oiseaux étant nourris de chair,
comment l’oiseau étoit La volerie est de grande déet rien que de cela, et y en ayant à qui il faut donner tout le long du jour de la volaille, sans autre aliment. Il ne faut pas oublier è faire mention d’un oiseau de proye, qui vient de Moscovie, beaucoup plus gros que celui dont j'ai parlé, car il est presque aussi gros qu’un aigle. Ces oiseaux sont rares. Le roi a tous ceux qui sont dans son royaume, et il n'y a que lui seul qui en puisse avoir. Comme c'est la coutumeren Perse d’évaluer les présens que l’on fait au roi, sans en rien excepter, ces oiseaux sont mis à cent Tomans la pièce, qui sont quinze cents écus, et sil en meurt quelqu’un en chemin, l'ambassadeur en apporte à Sa Majesté la téte et les ailes, et on lui tient compte de l’oiseau comme s'l était vivant. Ils dressent ces ‘oiseaux et les làchent sur les grues, ou sur d’autres ciseaux, auxquels ils bouchent les yeux, afin quils ne sachent où aller ni comment voler. Aprés quoi ils se servent de ces oiseatix ‘ainsi dressés; premièrement è prendre tous les oiseaux de. passage, les aigles et les grues, les canards et les oyes sauvages, les perdrix et la caille, secondement, le lapin et le liévre. On les dresse aussi à arréter toutes sortes de bétes fauves, excepté le sanglier; et la manière de les y dresser est d’attacher la viande dont on les repaît sur la téte d’une de ces bétes écorchées. dont la peau est remplie de paille, et qu'on fait mouvoir sur quatre roues par une machine, tant que l’oiseau de proye y.mange, afim de l’y accoutumer. Quand ces oiseaux sont dressés, on les fait chasser ‘ainsi. On court pre-
1) Amoenitatum exoticarum fasciculi V, auetore Kaempfero, Lemgov., 1712, 49, fasc. 1, relat. IX, $ 14,
p. 132. — 2) Jaubert, voyage en Arménie et en Perse, p. 353. — 3) Journey through Persia, London ,
mièrement la béte jusqu'à ce qu'elle soit bien lasse, et alors on lache l’oiseau dessus. Il se plante sur lavtéte, lui bat les yeux de ses ailes, et la pique de ses serres et. de son bec; ce qui étourdit si fort cette béte craintive, qu'elle tombe, et donne le temps aux chasseurs d’y arriver. Quand la béte est grande, on làche plusieurs oiseaux, qui la tourmentent l’un après l’autre. On ne làche point d’oiseau sur le sanglier, comme je lai remarqué, parce qu'il n'est point craintif, mais furieux au contraire, et qu'il déchire l’oiseau. On en a élevé a arréter les hommes. Cela était commun au commencement du sigele passé, et l’on dit qu'il y a encore des oiseaux dressés è cela dans la vénerie du roi. Je n’en ai pas vu; mais j'ai oui raconter qu'Ali-Couli-Can, gouverneur de Tauris, que jai connu assez particulièrement, ne pouvait s'empécher de prendre ce dangereux et cruel divertissement, méme aux dépens de ses amis; et il arriva un jour, qu’ayani làché un ciseau sur un gentil homme, comme on n’alla pas assez vite pour le reprendre; l’oiseau lui creva les yeux, et il mourut de la frayeur et du mal: de quoi le roi ayant été informé, il en fut si fortement indigné contre le gouverneur, que cet accident contribua beaucoup à sa disgràce, qui arriva peu après. Cet oiseau attaque les hommes, comme il fait les bétes; il s'abat sur la léte, et il bat et tiraille le visage de ses ailes et de son bec, si l’on ne va promptement reprendre l’oiseau, car alors il n’entend plus la voix ni le tambour, et il déchire le visage, sans qu'on puisse l’empécher. Comme tous les gens d’épée sont chasseurs, ils portent ordinairement à l’arcon de la selle une petite timbale de huit à neuf pouces de diamétre, et surtout lorsqu’ils sont à la campagne, c'est pour appeller l’oiseau en frappant dessus. On appelle ce tambour Tavelabas ».
Kampffer 1), qui visita cette méme résidence vers la fin du dix-septièéme siècle, confirme que la maison où se tenaient les oiseaux de la fauconnerie royale, ressemblait plutòt à un palais, qu'elle se trouvait dans un parc étendu et d’une beauté remarquable, et qu'elle était sous l’intendance du grandveneur. — La chasse au vol est restée l’amusement favori des princes et des nobles de la Perse. Jaubert en visitant le camp d’été de la cour, dont les tentes étaient dressées dans une plaine prés des ruines de Sultaniéh, sur le grand plateau d’Iran, assista aux chasses royales et notamment atx chasses à l’oiseau, que le roi aimait tout particulièrement. Les faucons dont on se servit, provenaient des steppes bordant les rives septentrionales des lacs Caspi et Aral; ils étaient affaités pour le vol des outardes, des lapins, des liéyres et des gazelles; ils prenaient ces dernières en leur crevant les yeux; on volait également le canard 2). Morier 3) fut témoin des chasses au vol faites dans la plaine de Bouchir, et Conolly 4)
raconte que dans les monis Toba, sur le plateau d’Iran, l'on
chasse les hyénes avec des faucons et des chiens. —'On doit à Sir J. Malcolm 5) des observations assez curieuses’’sur Ta
chasse au vol en Perse; nous en donnons l’extrait suivant. Ge voyageur décrit d’abord le vol de l’antilope, lequel. se fait dans le désert s'étendant le long des còtes dela. mer. En se rendant à la chasse, les chasseurs, montés à cheval, portent
1812. p. 353. — 4) Journal, cité par Ritter, Erdkunde, vol. VIII. p. 163. - 5) History of Persia, Lon-
don, 4, 1835, vol. II, p. 551, note; voir aussi «ses Sketches in Persia»; cités par Belany, p. 51 à 55.
les faucons sur le poing et amènent des lévriers. Si c’est une pitce isolée de gibier que l’on découvre, on lìche è la fois les chiens et les faucons; sì, au contraire on apergoit une troupe d’antilopes, on làche d’abord les chiens et ne jette les faucons que lorsque ceux-là sont parvenus è isoler de la troupe une picce de gibier. Les faucons, poursuivant l’animal en rasant presque la terre, l’ont bientòt atteint, malgré la vitesse étonnante avec laquelle il s'enfuit et, dirigeant leurs attaques sur la téte de leur proie, ils la frappent quelquefois avec tant de force qu'ils la culbutent. Arrété de cette manière dans sa course, les.chiens et les chevaliers se trouvent en peu d’instants auprès du gibier, et une course de trois à quatre milles anglaises suffit le plus souvent pour s'en emparer. Les faucons combinent d’une manière admirable leurs attaques avec celles des lévriers, mais ce n'est quau moyen de soins assidus donnés è l’affaitage de ces oiseaux que l’on parvient à les rendre propres pour ce vol. On ne chasse ordinairement que les petits et les femelles de ces Antilopes, et on n’aime pas que les faucons attaquent les miles, dont les cornes blesseraient facilement ces oiseaux. — Sir John décrit ensuite le vol de l’oubara ou outarde, lequel se fait dans les plaines sablonneuses de la Perse 1). On emploie pour ce vol deux différentes sortes de faucon, savoir le tcherkh, qui est de la méme espèce que celle dont ont se sert pour le vol de l’antilope, et le bheiri: la première espèce n’attaquant l’outarde que tant qu'elle se tient è terre; l’autre ne l’attaquant quan vol. Arrivés sur les lieux de la chasse, les fauconniers ainsi que les assistants, élant tous montés, se rangent en ligne à de grandes distances les uns des autres, pour savancer de cette maniere dans la plaine. Les chasseurs qui portent les tcherkhs, les déchapperonnent de temps en temps, et levant en l’air le poing sur lequel l’oiseau pose, celui-ci ne tarde de découvrir le gibier jusqu'è des distances assez considérables. Se précipitant aussitòot du poing du fauconnier qui, au méme instant, laisse couler les attaches, l’oiseau a bientòt atteint l’outarde qui, si elle n’a pas le temps de se lever, court à sa rencontre, la tète levée et les ailes déployées. Si, au contraire, elle se lève, on jette aussitòt le bheiri qui l’attaque au vol, de sorte qu'elle finit par succomber aux attaques de l'un ou de lPautre de ces oiseaux. Quelquefois cependant elle tient bon contre les oiseaux et se défend avec tant d’opiniàtreté que ceux-ci se lassent et laissent échapper leur proie. — On se ser pour le vol du lièvre, chasse à laquelle assista sir John dans les environs de Shiraz, du Shah-baz, ce qui veut dire faucon royal. Pour cette chasse, on a soin d’attacher une forte courroie de cuir entre les jambes de l’oiseau. Celui-ci, s'étant accroché au dos du lièvre avec une de ses serres, traîne l’autre le long du sol, pour saisir une touffe d’herbes, el arréter ainsi le gibier dans sa course. Pour le vol de la perdrix, on se sert, en Perse, de faucons volant amont.
Tous les voyageurs qui ont visité les grandes plaines s’étendant.à l'est de la mer Caspienne, assurent que les Kerguises et les autres peuples qui habitent ces lieux, exercent la chasse au vol en amateurs passionnés. Olearius 2) raconte qu'en Ta-
1) C'stait à une distance de vingé milles anglaises d’Abusbeker que ce vol cut lieu, auquel assista Sir John. — 2) Travels: p. 177. — 8) Siewer, Sibirische Briefe, voir Ritter, Frdkunde, tome II, p. 765. —
4) Découvertes russes, vol. III, p. 127. — 5) Pallas, Zoogr. rosso-asiatica, Petrop., 1881, 49, tome I p. 339.
tarie on trouve des faucons dans toutes les cabanes. Les Kerguises aiment à affaiter des aigles qu’ils tirent de plusieurs contrées, par exemple de lAltai et de la Russie. Ils paient ceux de l'Altai souvent deux à trois chevaux la pièce 3); ceux qu'ils font acheter a Orenbourg, se paient un cheval la pièce, tandis que l’on ne donne qu'une brebis pour les autres oiseaux de chasse 4). Pallas rapporite également que l’aigle est trés recherché des peuplades nomades de l’Asie, principale ment des Kerguises, qui sont de grands amateurs de la chasse au vol. Parmi eux, un de ces oiseaux est évalué au méme prix qu'un cheval, et un aigle affaité vaut deux chameaux. On affaite ces oiseaux principalement pour le vol de l’antilope, du loup ou du renard. Cet oiseau étant trop pesant pour étre porté sur le poing, on le place, lorsqu’on se rend à la chasse, les yeux couverts, sur une perche appliquée sur l’étrier ou portée horizontalement par deux chasseurs à cheval. En les affaitant pour le vol de l’antilope, que ces oiseaux tuent en leur crevant les yeux, on se sert d'une peau empaillée d’un de ces animaux dont on remplit les orbites de pat 5). Le faucon commun est très estimé, comme" oiseau de chasse, des Tatares, Calmucks et Baschkirs 6). Les Calmucks aiment à se servir pour la chasse d’une espèce de faucon qui niche fréquemment sur les arbres ou arbustes du désert 7); ils affaitent aussi le hobereau pour la chasse aux petits oiseaux 8). L’autour, trés commun par toute la Russie et la Sibérie, est, après les faucons, l’oiseau le plus estimé chez les Tatares, les Calmucks et les Baschkirs, et on s'en sert particulièrement en Taurie où il n'y a pas de faucons. On enlève les jeunes du nid, et prend les adultes dans des filets, au centre desquels on attache, à terre, un pigeon vivant servant d’appat. Les Calmucks et les Tatares chassent aussi la caille avec lépervier 9g). M. Ehrenberg a vu des faucons dressés chez le prince Calmue Sered-Dschab près Tumeniewka dans ‘les environs d’Astracan 10). La plupart des voyageurs qui ont visité le Turkestan oriental rapportent que la chasse au vol y appartient au nombre des occupations les plus favorites des -habitants; les riches entretiennent jusqu'à vingt faucons, les pauvres se contentent d'un ou de deux 11).
La fauconnerie, probablement apportée dans l’Inde par les conquérants mohameétans de cette vaste contrée, sy est maintenue jusqu'à nos jours. On ignore l’époque précise à laquelle elle y fut introduite; mais un document communiqué par M. de Hammer 12) nous apprend que, déjà en lam 1300 de l’ère chrétienne, le fermier général de Fars envoya un. présent de faucons au prince Indien de Maaber. La résidence favorite des anciens Radjahs était la vallée de Rama-Siraî, située dans les monts Himalajah, où ils se livraient au plaisir de la chasse au vol 13). On dit que les Hindous de Calcutta n’exercent pas cette chasse, quoiqu’elle soit assez généralement répandue au Bengale et au Dekan 14). Conolly rapporte qu'Ahmudpour, près de Rhawalpour sur les bords de l'Indus, était autrefois la résidence favorite des princes de ces contrées, qui se rendaient souvent dans les déserts environnants pour y exercer la chasse 6) Ibid., p. 320. — 7) Ibid., p. 331. — 8) Ibid., p. 333. — 9) Ibid., p. 371. — 10) Ruse, Reise nach dem Ural, 1842, tome Il, p. 343. — 11) Consultez Ritter, Erdkunde, tome VII, p. 394, 466, 736 ci
777. — 12) Falkmerklee, p. XIV. — 13) Fraser, Travels, cité par Ritter, tome II, p. 188. — 14) Latham, IL c., p. 176.
au vol; ils faisaient souvent des présents de faucons à ceux qui venaient les visiter 1). A Nagpour, au Dekan, la chasse aux antilopes avec des faucons formait l’amusemeni favori des troupes 2). Johnson raconte des indigènes de l’Inde que tous les gens comme il faut, s'ils aiment tant soit peu la chasse, entretiennent des oiseaux de chasse de différentes espéces, et ne voyagent jamais sans les emmener avec eux. Les espèces de grande taille sont affaîtées, soit pour le vol du cerf qu'ils tuent en lui erévant les yeux, soit pour celui d’oiseaux semblables. au héron; cette dernière chasse offre un très beau spectacle. On emploie d’autres espèces de petite taille pour la chasse aux petits oiseaux; d’autres encore sont affaîiges pour voler amont au-dessus des eaux stagnantes, peuplées d’oiseaux aquatiques; ceux-ci, se levant aux coups de fusil quon leur tire, le faucon tombe aussitòt sur eux et, les obligeant à chercher leur salut dans la nage, il devient facile au chasseur d’en abattre un grand nombre à coups de fusil 3). Les détails suivants 4) sur la chasse au vol, telle qu'elle s'exerce encore de nos jours dans l’Inde, seront lus avec intérét des amateurs de fauconnerie. La chasse au vol est encore aujourd’hui, dans l’Inde, un des amusements les plus recherchés, non seulement des grands seigneurs indigènes, mais aussi des Anglais qui s'y sont ctablis. Les premiers font autant de cas de leurs faucons que les chasseurs les plus distingués de l’Angleterre font de leurs chiens. On divise, dans ce pays, les oiseaux de chasse en deux classes, qui paraissent répondre aux divisions des oiseaux de poing et oiseaux de leurre des fauconniers d'Europe. Les premiers ne s’éloignent guère plus de 150 toises du chasseur; on ne leur met le chaperon que lors de l’affaitage, et on les porte sur le poing droit. Ces ciseaux, dont l’affaitage demande beaucoup de soins, sont les plus chers de tous; mais en révanche ils supportent mieux l’esclavage que les autres oiseaux de chasse. Ceux de la deuxiéme classe ont les ailes longues; on en a de toutes sortes, savoir le baz, le bacha et le schirka. On désigne les oiseaux de chasse toujours sous le nom que porte la femelle. Le Baz et son male appelé Taoura, viennent des monts Nedgriss, où on les prend avec des filets; on les achète au commencement de la saison froide dans un lieu nommé Belleri-Mundi ei qui est situé au pied de la partie la plus basse des montagnes; ils portent, Jusqu'à la première mue, le nom de Tchaoui. On commence leur affaitage par les siller et leur mettre des entraves; plus tard on leur met le chaperon qui est pourvu d'un petit trou que dans la suite on élargit successivement. On a soin de les porter souvent dans les endroits fréquentés par beaucoup de monde, tels que les bazars. L'affaitage proprement dit se fait à peu près de la méme maniére qu’en Europe. On se sert de chiens pour la quéte des perdrix. Les perdrix, les canards, les oies, les paons, les grues et quelque fois aussi les livres sont le gibier que l’on chasse avec les oiseaux de bas vol.
Nous terminerons cet apercu de l’histoire de la chasse au vol en Asie par quelques notices relatives à la fauconnerie des Chinois et des Japonais. Elles sont tirées de plusieurs écrits
1) Ritter, tome VII, p. 43, — 2) Fitz Clarence, dans Ritter, VIT, p. 456. — 3) Johnson, Sketches of field sport as followed by the natives of India, London, 1822, 8°, p. 46 et 47. — 4) Empruntés à des journaux anglais et traduits en allemand, ils ont été publiés par C. Wiersbitzki, dans son Journal, intitulé « der Jiger», Frankfurt am-Main, 21 octobre 1838; der Sonntags-jiger, p. 29. — 5) Ces details sont dùs aux
recherches de notre ami, M. I. Hoffmann, qui a bien voulu nous en communiguer une traduction alle-
chinois et japonais, énumérés dans notre catalogue des ouvrages de fauconnerie 5).
L’auteur de l’histoire naturelle chinoise, Li Chi tchin, rapporte que le faucon porte en chinois plusieurs noms; mais que dans les méthodes on lui donne celui de Yng, parce qu'il distribue des coups avec la poitrine 6), dont le nom chinois est Yng. Il parle aussi du faucon cornu, remarquable par sa témérité impétueuse 7). Les meilleurs faucons chasseurs, dit-il, viennent de Liaotoung, province attenante à la Corde. Les habitants de la Chine septentrionale ne se servent ordinairement pour la chasse que de faucons niais; dans la Chine méridionale on prend les faucons au moyen d’oiseaux appelants. L’auteur termine ses observations en disant que l’on emploie ces oiseaux de chasse, les uns pour le vol du faisan, les autres pour celui du lièvre.
L'ouvrage chinois intitulé « Ou tsà tsou », nous a offert les données suivantes sur l’affaitage des faucons. Les faucons de Liaotoung sont les plus estimés de tous; ceux de la Chine sont de beaucoup inférieurs è ceux de la Corée. Pour affaîter un faucon, on commence par lui couvrir la téte d’un sac de chanvre 8). On l’enferme ensuite dans un appartement vide, et lui apprend à se percher sur le bras d’un mannequin de paille. Cette lecon, cependani, est difficile, et on n’en vient ordinairement à bout que lorsque le faucon se trouve épuisé, à force de se débattre et de se jeter è terre. Quand on juge quil est affamé au dernier point, on lui accorde quelques becquées de viande, et on a en général soin de ne lui Jamais donner bonne gorge au commencement. Une dizaine de Jours passée, on lui lie les ailes et le déchaperonne. C'est alors qu'il se montre de nouveau revéche, qu'il se débat et qu'il ne se tient tranquille sur le bras du fauconnier remplacant maintenant le mannequin de paille, que lorsqu'il a complètement épuisé ses forces. Quarante-neuf jours s'étant passés à répéter cet exercice, on va ouvrir, au bout de ce temps, à l’heure du midi, la porte de l’appartement; le faucon prend aussitòt son essor, et on le laisse, pendant une heure, planer dans les champs g). Tous les oiseaux se reposant à cette heure, il cherchera en vain de se procurer une proie quelconque; on finit en conséquence par lui en préparer une, en placant dans un endroit dégarni d’herbes et d’arbustes, un simulacre de faisan fait d’écorce de bambou entrelacée, et dans lequel on met plusieurs morceaux de viande. Le faucon apercevant cette proie artificielle, tombe aussitot sur elle, la saisit avec les serres et dévore le pàt qu'elle renferme. L’affaîtage est terminé lorsqu'il s'est habitué à cet exercice; sùr du succès de la chasse, on peut déès lors le porter dans les lieux où il ya du gibier et le laisser voler librement.
On trouve, dans la chronique la plus ancienne du Japon intitulée « Nipponki » et publiée en l’an 720 de notre ére, des détails trés curieux concernant l’histoire de l’introduction de la fauconnerie au Japon. L’auteur de cette chronique, après avoir constaté que l’empire japonais fut fondé en l'an 660 avant l’ère chrétienne et gouverné par un monarque appelé
mande. — 6) Observation très juste; car on sait que les faucons, en se précipitant sur leur proie, la frappent avec la poitrine. — 7) L’auteur désigne évidemment sous ce nom l’aigle-autour, dont la téte est ornée d’une huppe. — 8) On comprend que cela doit étre une espèce de chaperon. — 9) Il est évident que notre auteur a omis de parler de la ficelle qui, attachée pendant cet exercice aux pieds de l’oiseau
de chasse, sert à guider son vol ou à le retenir quand il tente de s’échapper.
Mikado, mande que ce fut en l’an 33 avant notre ère que les Coréens vinrent visiter le Japon pour la première fois, et que six ans plus tard on vit arriver et sy établir des émigrants de cette presqu'ile. Les Japonais de leur còté se rendirent pour la première fois sur le contineni de l’Asie en l’an 61 de notre ère. Un des descendants de l’empereur chinois « Tshin Chi hoang ti », trouva en 193 le passage de la Chine au Japon, et les Japonais entreprirent sept ans plus tard la première expédition militaire contre l’état de Sinra dans la presqu’'île de Corée. Après l’avoir soumis, les habitants de ce royaume envoyèrent en 205 leur premier iribut au Japon. Il sétablit en méme temps des relations entre le Japon et un autre état de la Corée appelé Petsi, et des ambassadeurs chargés de présents passèrent réciproquement, dans le commencement du troisiéme siècle, d'une de ces contrées à l’autre. Il en fut de méme de l’état Wei dans la Chine septentrionale, après qu’une première ambassade y et établi, en 239, des relations, par suite desquelles les sciences, les arts, les métiers et avec eux l'art de la fauconnerie furent transportés de ces contrées au Japon. L'état de Petsi envoya en 247 pour la première fois des faucons à la cour du Japon 1); mais les premiers essais de chasse n’eurent lieu, dans ce pays, qu’en 355. Voici le récit des circonstances qui y donnèrent lieu 2). Josanno mijake, portant le surnom d’Amiko, ce qui veut dire oiseleur, ayant pris dans les filets, en automne de l'année précitée, un oiseau dont il n’avait jamais vu le pareil, le présente au Mikado. Celui-ci fait appeler Sakenokimi, petitfils du roi régnant de Petsi, lequel se trouvait depuis un an à la cour du Japon, lui montre l’oiseau et lui demande è quelle espèce il appartient. Le prince lui répond :<« De tels oiseaux se trouvent en abondance dans ma patrie, où ils sappelent « Koutsi »; on les y apprivoise et ils rendent à l'homme de bons services; car en les tenant sur le poing, on les jette sur toutes sortes d’oiseaux qu’ils prennent aussitot 3). » Ayant appris cela, le Mikado donne l’oiscau au prince étranger en le priant de le nourrir et l’apprivoiser. Peu de temps après, ce prince retourne chez le Mikado, tenant sur le poing le faucon, aux pieds duquel éiait attachée une courroie de cuir, tandis que sa queue était pourvue d’une pete sonnette 4). L'empereur se rendant ce méme jour à la chasse dans la plaine de Mosou, on emméne le faucon, qui prit une quantité considérable de gibier. C’était à la suite de cette chasse que le Mikado établit, dans ce méme mois, une confrérie de fauconniers, leur assignant pour résidence un endroit appelé dés lors « Takainojou » c'est à dire hameau des fauconniers 5), situé à quelques lieues à l’est de la ville d’Ohosaka, à cette époque la résidence du Mikado. Des gens de cette contrée ayant découvert dans la suite une aire de faucons avec des petits, l’empereur ainsi que son ministre composent chacun de son còté un poéme pour célébrer cet événement. Plus tard on envoya de la Chine des faucons au monarque ja-
ponais Nintok, qui régna depuis l'an 313 jusqu'en 399 et qui
1) Encyelopédie japonaise, vol. 7, p. 35 et vol. 44, p. 4. — 2) On trouve ce récit dans la Chronique Nipponki, dans l’Encyelopédie japonaise et dans plusieurs autres ouvrages. — 3) Ceci prouve que l’usage de la fauconnerie fut à cette époque assez connu en Corée. — 4) L’usage d’attacher la sonnette à la queve des oiseaux de chasse fut également connu des Arabes, du temps de l’empereur Frédéric IL — 5) Ce village s’appelle aujourd’hui «Taka kaiîmoura»; voir le « San Kaî meî san dsou e, vol. II, p. 26. — 6) Vol. 7, p. 35. — 7) Nous verrons plus tard que Louis XII avait l’habitude de se livrer au méme amusement dans le Jardin des Tuilleries, — 8) Vol. 44, p. 5. — 9) Il est évident qu'il g’agit ici du
fit depuis exercer cette chasse noble avec plus de zéle que ses prédécesseurs, et en y employant toutes sortes d’oiseaux. Dans la suite, ce fut plus particulièrement le prince Minamoto Toki jori qui excella dans l’art de la fauconnerie, et dont la méthode est encore aujourd’hui étudiée par tous les amateurs de chasse. Ce prince, gouverneur de la province de Déwa, dans le Japon septentrional, fut appelé, par le maréchal de l’empire « Minamoto Jori josi » è la cour du Mikado Gorei zen, qui régna depuis l’an 1046 jusqu'en 1068, pour étre revétu de la charge de chef de la confrérie des fauconniers. L’Eneyclopédie japonaise 6), à laquelle ces détails sont empruntés, parle d’un autre fauconnier très habile, nommé Sakourawi Gorò, qui fut mandé en 1206 à la cour de l’empereur Sanetomo à Jedo, pour donner des renseignements sur la chasse au vol. Il y fit de nombreux essais, méme avec une pie-grièche, affaitée pour prendre des pinsons 7).
L'encyclopédie japonaise 8) comprend d’autres details relatifs à la chasse au vol. Le male des oiseaux de chasse étant constamment d’une taille moins forte que la femelle, on donne, par cette raison, à celui-là l’épithète de Séo, ce qui signifie le petit, è celle-ci l’épithète de Taî, ce qui signifie le grand. Le faucon sors, né et dlevé dans les montagnes, s'appelle au Japon « Waka taka », c'est à dire « jeune faucon ». Son plumage est d’un brun de terre fauve, avec des taches longitudinales noires; mais, après la première mue, il prend une teinte d’un gris cendré avec des bandes transversales 9): on le désigne alors, soit sous le nom de « Nade-taka » (en chinois « Fou-yng »), c'est à dire le faucon que l’on caresse; soit sous celui de « Rata kaveri », (en chinois P'hién P'hièn), ce qui veut dire, le faucon dont le plumage a subi une mue partielle 10). Le faucon dans la troisieme année est désigné sous le nom de « Morokaveri » (en chinois Tsai P'hién), c'est è dire, le faucon qui a mué deux fois. Le faucon enlevé du nid et élevé dans la maison, s'appelle « Sou taka », c'est à dire faucon niais; celui qui, après avoir quitté l’aire, a déjà pourvu lui-méme à ses besoins, s'appelle Akake, c’est à dire: faucon pris au filet. Les faucons qui ont passé plus d’une année à l’état sauvage, ne s'apprivoisent que très difficilemeni: ils portent le nom de « Nozare », ce qui signifie, caillou des champs, c'est à dire, un sauvage qui n'est guère susceptible de culture. Le faucon blanc àè bec couleur de cendre s’appelle « Sira taka >, (en chinois Pè yng), c'est à dire faucon blanc; ceux qui sont Jusqu'aux ongles d’un blanc uniforme, sont désignés sous le nom de faucon d’un blanc de neige, en chinois Su pé yng 11); ceux au contraire où le blanc n’occupe que les sourcils, s'appellent au Japon « Masiro taka », c'est è dire faucons aux yeux blanes 12). Les faucons blanes furent autrefois trés recherchés au Japon; de nos jours, on ne les voit que très rarement, et on les regarde méme dans certaines parties de la Chine comme des oiseaux de mauvais augure. Pour apprivoiser le faucon, on se rend vingt jours de suite, vers le coucher du soleil,
dans l’appartement destiné è l’oiseau, où, assis sous une lampe E)
faucon commun, espèce dont le musée des Pays-Bas possède plusieurs individus, jeunes et adultes, tués
au Japon. — 10) On sait 3 UE s fa is réduits aptivité n’a s > : P ) sait que la mue des faucons réduits en captivité n’a souvent lieu qu’incomplète-
ment. — 11) C'est en effet le méme que notre faucon blane, Falco candicans espèce dont Jai vu une représentation dans un recueil de dessins d’oiseaux, fait au Japon. — 12) Comme on retrouve 1° . i rouve l’usage
de donner aux oiseaux de chasse 3 iffére SO 3A er aux oiseaux de chasse des noms différents suivant l’àge, le sexe ete., chez presque tous les
peuples qui ont exercé la fauconnerie, il est permis de supposer qu’il dérive d’une source commune c'est à dire des peuples du centre de l’Asie, lesquels ont inventé la fauconnerie,
on le tient perché sur le bras Jusqu'à minuit. On le porte ensuite, après lui avoir attaché aux serres une ficelle, dans les champs, le làche et lui apprend è retourner auprès de son maitre, lorsque celui-ci l’appelle de la voix: on désigne cet exercice sous le nom « d’Okiwatari » c'est è dire, la promenade dans le lointain. On repait les faucons avec de la chair d’oiseaux. Un moineau suffit pour chaque repas; mais on leur distribue le pat quinze fois par jour 1). Quand on veut s'en servir pour le vol des oies sauvages, on réduit à un tiers la quantité de pat ordinaire; affamés de cette sorte, ils ne manqueroni pas de prendre les oiseaux de la plus forte taille. Lorsqu’un faucon s'est égaré, il faut se diriger vers l’est, si cela arrive le matin, et vers l’ouest, si cela arrive vers le soir 2); et en le cherchant, il faut faire entendre le cri « d’O-ou O-ou »; cependant, s'il est de l’espèéce nommée Faya bousa (en chinois « Soun »), on l’appelle par le cri « hai haî ». Aussitòt que les oiseaux de chasse entrent en mue, on leur éte les entraves, on les met dans une grande cage, et on leur distribue le pàt à diserétion. Lorsqu'il arrive qu'une des pennes de la queue s'endommage, on la rétablit en y Joignant la penne d’un autre faucon, et on se sert à cet effet d’une espèce de vernis tiré de l’arbre à vernis, connu sous le nom systématique de « Rhus vernix ».
On trouve dans un autre ouvrage japonais 3) les renseignements suivants sur la fauconnerie au Japon. Il y est dit que la province de Fiouga dans l’ile de Kiousiou et celle d’'Iyo dans l’ile de Tosa, ainsi que les contrées montagneuses de Kahi, comme celles de Tango, ne produisent que des faucons de petite taille appelés « Ko taka ». On prend les faucons de forte taille « Oho taka », dans les parties septentrionales de l’empire, dans la province de Moutsou, notamment dans le district de Kouro gava (33° 27° latit. bor.). Ceux que l'on prend dans le distriet de Sinobou, c'est à dire dans les montagnes è l’ouest de Foukou sima (37° 38° latit. bor.), sont connus sous le nom de Sinobou taka, c'est à dire faucons de Sinobou. Le faucon blanc vient de Tshaòsién, c'est à dire de la Corée; on l’emploie pour les vols de l’oie et de la grue. Cette contrée est le berccau de la chasse au vol, et c'est de là que nous est venu l’ouvrage traitant de l'art de la fauconnerie 4). Les fauconniers dénichent ordinairement les faucons et les apprivoisent ensuite. A Ojamada, dans la province d’Iyo, on les prend aussi avec des filets. Il existe, dans cette province, une haute montagne, dont le pied s'étend jusque dans les provinces d’Ava et de Tosa. Les faucons, se dirigeant, lors de leurs migrations en automne, vers les hautes montagnes, on les y apergoit, è cette époque, longeant les parois de rochers es sarpés aux couleurs orangées. Le filet, appelé « Fari kiri ami », ce qui veut dire filet tendu, est confectionné de fil de soie ou de chanvre. Il a trois à quatre pieds de longueur sur douze pieds de largeur, et les mailles offrent deux pouces et demi carrés. Après l’avoir tendu horizontalement è une élévation de quelques pieds du sol, on place sous ce filet un étourneau
attaché au moyen d’une ficelle è un petit piquet de bois, et
enfermé dans un réseau de coton en forme de cylindre, long 1) Voilà en effet un régime bien extraordinaire. — 2) On comprend que c'est un préjugé semblable à
tant d’autres que les fauconniers de tous les peuples et de tous les temps se sont obstinés à perpétuer. —
3) San Kaî mei san dsou e; vol. II, p. 26.
de trois pieds, d'un pied de diamétre et posé horizontalementi sur le sol; cette espèce de cage s'appelle « Teo tsin ami », c'est à dire « réseau en forme de lanterne ». On y attache perpendiculairement, sur l’un des còtés, un tuyau de bambou, dans lequel on met un serpent artificiel, fait de bois et imité d’après nature avec toute l’exactitude possible. Cet appareil ayant été apprété après minuit, le fauconnier choisit, dans le voisinage, un lieu favorable pour s'y cacher, afin d’attendre les oiseaux de proie qui s'élèvent à la pointe du jour de la cime des arbres, pour aller è la quéte de leur proie. Des que le fauconnier voit approcher un faucon, il fait sortir, au moyen d'une ficelle, le serpent artificiel, dont l’apparence et les mouvements effarouchent l’oiseau enfermé dans sa cage. Le faucon, l’apercevant aussitòt, fond sur lui et s'empétre dans les mailles du filet. Il est essentiel de choisir, pour y établir les filets, des lieux incultes, et cette opération exige beaucoup d’habileté; les gens qui sen occupent ne se rasent pas la téte, de sorte que l'on peut à peine les distinguer des femmes. Les oiseaux pris de cette maniére sont bons pour le vol du canard et du héron. Après les avoir pris, on leur met aussitòt les entraves. Ces entraves sont composées de trois parties, savoir les jets faits de cuir doux; l’anneau consistani en un morceau de corne de cerf ou de tige de bambou, et la ficelle ou corde qui est très longue. On enveloppe les ailes et la queue des oiseaux d'un linge en forme de sac d’un tissu de chanvre très doux, et on a soin de l’attacher à ces parties en l’y cousant. Quant aux tiercelets, on ne se sert, à cet effet, que de papier, et on les transporte au marché, après les avoir placés dans un panier spacieux.
La fauconnerie est encore aujourd'hui regardée, au Japon, comme une occupation noble, et l’éiude de cet art entre dans l’éducation des princes et des guerriers. Un ouvrage japonais 5) dit à cet égard: «le faucon étant un oiseau courageux et belliqueux, il convient de l’offrir en cadeau aux chevaliers et aux guerriers »; et le code du guerrier japonais 6) renferme un traité de fauconnerie complet, quoique très succinet. En voici l’extrait.
La fauconnerie après avoir été introduite au Japon dans l'an 355 de l’ère chrétienne, un homme y apporta, en 363, du royaume de Petsi, un ouvrage sur la fauconnerie en soixantedeux volumes. Cet homme, nommé Téomanli, avait Pair d’un bonze; sa téte était couverte d’une espèce de capuchon de soie bigarrée; son habit était large et d'une étoffe grossière de couleur rouge, et il portait le faucon quil appelait « Kuli teo », sur le bras. La chasse au vol, ayant été, dès l’origine, admise au nombre des réeréations de la cour, fit des progrès rapides au Japon. On cite plus particulièérement comme trés brillantes les chasses au vol faites par l’empereur régnant depuis 782 à 804; et parmi ses successeurs, ce furent l’empereur Fei zei, qui régna pendant les années 806 à 809, et
l'empereur Saga, qui régna depuis 810 à 823, qui étaient
, on
TÀ 1 » : i DI célebres par l'amour qu ils portarent a cet art. En 872 Sal i £ È NEO, e
apporta du pays P'hò hai, ancien arrondissement è l’extrémité Nord-Es. de Chan toung, l’ouvrage Maha vne kine. c'est è
OO te) dro) to)
4) Cet ouvrage est intitulé « Yng hò fang»; voir notre catalogue des ouvrages de fauconnerie. — 5) Intitalé « Kawatsi mei sjo dsou e », et déjà cité plus haut. — 6) Voir plus bas notre catalogue des
ouvrages de fauconnerie.
dire «le grand livre de fauconnerie », dont le nombre de volumes est trés considérable. Quelque temps auparavanl, on avait apporté de la Corée au Japon des faucons affaités que l’empereur Sei wa donna è son ministre, et il fit accompagner ce cadeau de celui d'une belle chasse, située dans le pays de Sets, dont le chef-lieu est la ville d’Ohosaka. Ce fut enfin vers cette méme époque qu'arrivèrent de Boungo, dans l’ile de Kiousiou, deux fauconniers habiles, qui enseignèrent l’art de la fauconnerie d’après les méthodes en usage chez les étrangers. Il est encore constaté dans cet ouvrage que les fauconniers japonais ont écrit un grand nombre de livres sur cette matière, qu'ils ont combiné les différentes méthodes tant anciennes que récentes, et qu'ils ont publié de nouvelles éditions des anciens ouvrages Yng king et Yng hò fang. Ces derniers traités cependant sont, au dire de l’auteur, trop obscurs pour étre lus sans les commentaires des fauconniers, et la méthode qu'’ils enseignent ne s'accorde guère avec celle en usage au Japon. — Les oiseaux de chasse énumérés dans cet ouvrage sont les suivants: 1, L’Oho taka ou grand faucon femelle; 2, le Seo, male de la précédente; 3, le Fajabousa; 4, le Fasi taka ou Fai taka, ainsi nommé parce qu'on le dit venir de la Perse, contrée appelée en chinois Posse, en japonais Fasi 1); 5, le Konori, male de la précédente; 6, le Tsoumi, qui est probablement l’épervier ou la pie-grièche; 7, le Yetsusai et 8, le Sasiba. — L'auteur termine son ouvrage par les observations suivantes. Les fauconniers se distinguent par des attributs particuliers. Ils se couvrent la téte d'un bonnet de soie bigarrée; ils portent un habit de chasse et des chausses. Leur main gauche est revétue d'un gant, parce que l’on porte, au Japon, où l’exercice de la chasse est entremélé d’exercices guerriers, l’oiseau sur le poing gauche, tandis qu'on le porte sur le poing droit en Chine et en général dans les pays étrangers. La fauconnière doit contenir une cuisse de faisan. Ils tiennent dans la droite un bàton de cinq à six pieds de long, fourchu à l’extrémité et destiné à tirer vers eux et à lever sur le cheval qu'ils montent, le faucon avec sa proie, du lieu où il s'est abattu. Une baguette dont ils sont munis leur sert à inquiéter le faucon pour l'empécher de dormir pendant la nuit. Ils se servent d'une espèce de bouffette faite de poils, pour nettoyer les plumes du faucon lorsqu'elles ont été mouillées par la pluie ou la rosée. Les jets que l'on attache aux pieds des oiseaux de chasse de grande taille sont longs de sept è huit pouces; la longe offre cinq pieds en longueur et la filitre cent quatre-vingis à quatre-cent cinquante pieds. On emploie encore plusieurs autres sortes de fil pour suspendre le gibier pris par le faucon, et les régles de chasse japonaises prescrivent Jusqu’aux espèces d’arbre qu'il convient de choisir, a cet effet, dans les différentes saisons : ce sont au printemps le cgrisier, en été le saule, en automne l’érable et en hiver le pin ou le sapin, dont les branches sont destinées à porter les fruits de la chasse au vol; tandis Les
que Llaster senl est réservé aux alouettes et à la caille.
sonnettes, faites d’argent ou d’or, sont attachées, au moyen
1) Ce mot de Fasi nous ra] lui de «Bas», nom arabe du faucon. — 2) Nous rappelons ici que
les Japonais ont l’habitude d? la sonnette aux pennes de la queue et non pas aux pieds des
viseaux de chasse. on litté
appij è
— 8) Exp
: de Pautenr du code du guerrier. — 4) Gedenkwaardige
gezantschappen der 0. I. Maats
eren van Japan, door A. Montanus, Amsterdam, 1669,
d'un fil è une mince planchette de bois ou de corne de cerf dont la surface est environ de deux pouces carrés 2). On tient chaque faucon dans un perchoir séparé, dont le plafond esi. très élevé et dont le plancher est garni de cailloux. La perche, sur laquelle esi attaché le faucon, en occupe le milieu. Pour prévenir que le faucon ne s'endommage le plumage en s'abattant sur la perche, on lui enveloppe les ailes de linge et garnit sa queue d’un sac de cette méme étoffe.
On
nerie
voit par les détails que l’on vient de lire sur la fauconau Japon que cet art y est encore aujourd’'hui d'un usage général, qu'il y est regardé comme une science digne d’ètre cultivée par les princes et les guerriers, qu'il y a fourni matière à des ouvrages sans nombre 3), et que l’on exerce dans ce pays, comme on peut aussi le voir par les tableaux japonais représentant des chasses, depuis le vol de la grue, du héron, de l’oie, du faisan, du canard jusqu'è celui de la caille, de l’alouette et du pinson.
la
hollandaises à la cour du Japon, prouve combien la faucon-
Le passage suivant 4) tiré de relation des ambassades nerie est en honneur dans ce pays, età quel degré ses monarques la font respecter. Le voici: « Les ambassadeurs de la compagnie des Indes, Frisius et Broekhorst, rencontrant, lors de leur voyage en 1649 à la cour de l’empereur, près du village de Kaneia, deux fauconniers de la cour occupés à chasser, on fit aussitòt arréter le convoi, les cavaliers qui l’accompagnaient, descendirent de cheval, et on ne se remit en marche que lorsque les fauconniers furent passés.
Au moment de mettre sous presse, notre savant ami M. Hoffmann vient encore nous communiquer deux planches xylographiques faites en Chine et représentant la sortie et la rentrée des fauconniers 5). On voit sur chacun de ces tableaux plusieurs Chinois à cheval, dont celui qui précède porte, sur le
poing droit, un faucon chaperonné. ‘l'ous sont munis d’ares
et de flèeches, et l’un d’entre eux est armé d’un trident, tel que l'on emploie en Chine pour tuer les sangliers. On voit, à còté des chasseurs, un lévrier et, à leur retour, ils sont suivis par un cheval chargé de lièvres, fruits de la chasse. Les arbres et les arbustes de la contrée qu'ils franchissent se trouvant dépouillés de feuilles, on peut en conclure que cette
chasse a eu lieu dans la saison froide.