DE LA FAUCONNERIE EN AFRIQUE
En Afrique, la chasse au vol ne parait avoir été exercée que par les Arabes et les Tures, qui se sont établis dans les régions septentrionales de cette partie du monde. Nous avons déjà fait observer que les Arabes ont probablement appris cet art lors de la conquéte de la Perse qu'ils firent dans le premier siècle après Mohammed, et on peut supposer que les différentes familles de la nation turque l’ont cultivée, comme tant d’autres peuples de la grande tribu mongole, avant d’avoir quitté les contrées qu'ils habitaient originairement.
Abulfeda, le célébre historien et géographe arabe, visitant en 1327 le Caire, accompagné de son fils et d'un ambassadeur mongole, le sultan régnant en Egypte leur fit présent d’un grand nombre de faucons de plusieurs espèces 6). — Shaw 7) rapporte que la chasse è l’oiseau est un des plus grands plaisirs des Arabes et des gens un peu au dessus du commun dans le royaume de Tunis, et que les bois de ce pays leur fournissent pour cela toutes sortes de beaux éperviers et de faucons. — Les deys des états barbaresques et les empereurs du Maroc ont été de tout temps grands amateurs de la chasse au vol. Nous verrons plus tard que les rois de Norwége ont envoyé, déjà au treizième siècle, des faucons au sultan de Tunis, et que les rois du Danemarck ont souvent fait parvenir des faucons d'Islande, dans les deux derniers siècles, soit aux deys d’Alger, de Tunis et de Tripoli, soit è l’empereur du Maroc, qui en a encore eu en 1791. L’empereur du Maroc actuellement régnant emploie méme le hobereau pour la chasse au vol 8).
On trouve dans les Souvenirs de la vie militaire en Afrique, par Pierre de Castellan, la notice suivante relative è la fauconnerie des Arabes de l’Algérie : « Les chefs avaient la main droite garantie par un gant nommé smègue. Ce gant n'a pas de doigis. Les élégants le portent en peau de tigre ou de panthére. Là-dessus se perche le faucon, souvent méme un deuxième et un troisième trouvent place, l’un sur l’épaule, l’autre sur les cordes en poil de chameau qui entourent les hailes de la téte. — A peine en chasse, des poules de Garthage partent devant nous, et les faucons décapuchonnés s'élèvent d’abord en ligne droite; puis, lorsque leurs yeux, accoutumés à la lumière, ont apergu leur proie, ils fondent sur elle et l’ont bientòt mise à mort. Plus loin, au bruit de de nos chevaux, deux lièvres quittèrent leur gite, et les faucons furent de nouveau lancés. Tant que le lièvre court, il échappe à son ennemi; mais lorsqu'il hésite pour chercher une retraite, c'est alors que l’oiseau s'accroche è son dos et commence è lui manger la cervelle et les yeux. — Il en est des faucons comme des hommes: les uns sont bons, les autres mauvais. Il fallait entendre les Arabes se moquer de ceux-ci, les gourmander et les accabler de reproches; il fallait voir l’orgueil du maître possesseur du meilleur chasseur. C'est pendant l’été que se préparent les chasses d’hiver. L’oiseau, à son premier vol, tombe sous le piége du fauconnier; encore sauvage, on l’habitue à courir à sa proie; on lui prépare une chasse facile,
6) Abulfeda, trad. do Reiske, tomo V, p.377. — 7) Voyage dans plusieurs provinces de la Barbarie
ete., trad. frane., La Haye, 1743, 4°, p. 389. — 8) Drummond Hay, dans les Proceedings of the ool. Society, année 1840, p. 133.
on lui apprend bientòt à attendre l’ordre du maître, à reconnaitre sa voix, le signal, l’appàt, à se précipiter sur la peau de lièvre jetée en l’air avec différents cris auxquels l’oiseau vorace obéit avec une ardeur sans égale. Ainsi le faucon de l'Arabe redevient l’oiseau du moyen age, entouré de soins, de gloire et méme d’honneurs ». — L’auteur ajoute, « que les Arabes, pour rappeler le faucon qui tente de s’éloigner, jettent en l’air une peau de lièvre, en poussant un cri aigu pour attirer l’attention de l’oiseau chasseur. — Le faucon, qui croit le liévre vivant, se précipite avec une rapidité telle que souvent il touche la terre avant que l’appàt soit retombé » 1). Nous devons à M. Clifford Cocq van Breughel, ancien consul Néerlandais acerédité à la cour du bacha Youssef Caramanla à Tripoli, les détails suivants relatifs à la fauconnerie, telle quelle s'exerce actuellement dans cet état. La chasse au vol est, en temps de paix, d'un usage général par toute la régence de Tripoli, et ce pays a toujours été renommé par les excellents faucons qu'il produit et par la maniére dont les habitants en savent tirer parti pour la chasse. On n'y exerce jamais cette chasse pour le profit, mais seulement pour l’amusement. Il est actuellement permis à tout le monde d’entretenir des faucons; mais du temps des Caramanlys, ces princes se réservaient exclusivement le droit de chasser à l’oiseau. Ce sont principalement des faucons que l’on emploie à cette chasse, mais on se sert aussi d’autres ociseaux de proie que l’on faii venir de l’intérieur du pays. On maffaite ordinairement que des faucons niais enlevés du nid, qu'on élève avec beaucoup de soin, les nourrissant principalement de coeurs de mammifères. On prend également des oiseaux de chasse au filet. Les animaux que l’on vole avec ces oiseaux sont la gazelle, le liévre, la perdrix, l’ouabara, espèce d’outarde très commune dans le pays, et plusieurs autres oiseaux. Ce sont plus particuliérement les Arabes auxquels on confie l’affaitage des oiseaux de chasse; il n°y a quun petit nombre de Tures qui sen occupent. On met toujours aux faucons des grelots, soit à la main droite
ou à la main gauche, soit è toutes deux, et on leur recouvre la téte d'un chaperon en cuir rouge. Au lieu de les tenir dans un cabinet, destiné expréès pour les enfermer, on les place tantòt à terre sur des balustrades ou dans un autre lieu quelconque. On leur distribue le pàt ordinairement deux fois par jour. On jette toujours plusieurs faucons à la fois sur la méme pièce de gibier, et on a soin de suivre le vol, monté sur de bons chevaux, avec la plus grande vitesse, afin de prévenir que les faucons ne s’entredéchirent, lorsqu'ils se sont emparés de leur proie. Les fauconniers rappellent les oiseaux de chasse en poussant un cri prolongé que l'on pourrait rendre par les syllabes « quou-ou-ou », et en battant en méme temps des mains; aussi les oiseaux bien affaités ne manquent jamais d’obéir sur le champ è l'appel de leur maître, qui les repait aussitòt qu’ils sont revenus et leur recouvre la tète du chaperon. Un bon faucon est souvent échangé contre un dromadaire, dont la valeur est ordinairement estimée è cent francs. M. Clifford s'étant rendu en 1830 chez le scheik Abd-el-Kerem, celui-ci, pour fèter la visite de notre compatriote, donna en son honneur une chasse au vol, où .il se fit accompagner par
1) Revue des Deux-Mondes, tome IV, 21 livraison, 1 Novembre 1849, p. 515 à 516.
ses six fils. Montés sur de magnifiques chevaux, vraie race arabe, et amenant avec eux chacun deux faucons, on arriva bientòt sur le lieu de la chasse et, quoiquon n’apergùt nulle part la moindre trace de gibier, on déchaperonna aussitòt les faucons, arrangeant les liens d’attache de manière à pouvoir les faire couler au moment méme que l’oiseau alla prendre le vol. Les faucons, se trouvant la vue libre, se dressérent pour un moment, et ceux d’entre eux qui découvrirent le gibier, s'élangèrent aussitot dans les airs. En les suivant ventre à terre, on les rejoignit è la distance d’une lieue du point où les faucons avaient pris leur essor, auprès du gibier qu'ils avaient pris presque simultanément, et qui se composa de deux gazelles et de neuf ouabaras, auxquels on coupa la téte pour en repaître les faucons.
M. le professeur Ehrenberg de Berlin a bien voulu me communiquer les notices suivantes sur la fauconnerie des Bédouins, recucillies lors du voyage qu'il a fait conjointement avec feu Hemprich dans le Nord de l’Afrique. La chasse au vol est encore aujourd'hui d'un usage trés général chez les tribus des Bédouins qui habitent le désert de la Libie 2), et ils exercent cette chasse dans le double but de s'amuser et de se procurer des moyens de subsistance. On ne se sert que d'une seule espèce de faucon, savoir le faucon tanyptère, dont nous avons fait mention plus haut; la femelle pour le vol de la gazelle, le tiercelet pour celui du lièvre, des outardes et des gangas. Il parait que les Bédouins emploient ordinairement des oiseaux niais pour leurs chasses. Ils connaissent l’usage du chaperon, mais ils ne mettent pas de grelots aux oiseaux, et les entraves dont ils se servent consistent en un anneau de cuivre entourant la main gauche du faucon et auquel est attaché une chaîne mince tenant lieu de longe. Le fauconnier, qui est ordinairement le propriétaire méme du faucon, le porte sur le poing gauche quil tient enveloppé, au lieu d’un gant, d’une étoffe grossièére quelconque. La gibécière dont il se munit n'est quun sac de cuir, destiné pour y mettre un morceau de viande fraiche ou une peau d’oiseau. Parcourant la plaine à la quète du gibier, il jette le faucon aussitòt qu'il en apergoit, à quelle distance que ce soit. Le fauconnier, s'il n'est pas monté à cheval, court à toutes jambes après le faucon, pour le reprendre, lorsque celui-ci a pris le gibier, en lui présentant le pat ou la peau d’oiseau remplacant le leurre; mais il arrive souvent que le fauconnier ne rejoint l’oiseau que lorsque celui-ci a déjà dechiré la téte du gibier; d’autres fois il arrive que le faucon, au lieu de poursuivre le gibier, monte droit en Pair, pour ne plus retourner, ce que les Bédouins attribuent à la présence dans les nues d’un faucon sauvage de la méme espèce mais d’un autre sexe que celui qui vient
de s'échapper.