DE LA FAUCONNERIE CHEZ LES ALLEMANDS
Les Allemands ont, depuis des siècles, cultivé la chasse au vol avec zèle et éclat. Nous avons vu que cet exercice fut assez général chez les Frances, que déjà au huitième siècle de notre ère le roi Anglo-Saxon Aethilberth fit venir en Angleterre des faucons bons pour le vol de la grue, et que ce fut l’empereur Frédéric Barberousse qui, au douzième siècle, introduisit le premier l’art de la fauconnerie en Italie. Son petit-fils, l’empereur rédéric II, exerca la fauconnerie en connaisseur et en amateur passionné. Cei homme extraordinaire, un des I, p. 110. — 7) Thorkelin, Analecta histor. regni Norwegici, p. 158. — 8) Rymeri, Foedera conventionis Litterae; edit III; tom. I, pars IV, p. 186.— 9) Histoire et chronique mémorable de Sire Iehan Froissart,
Paris, folio, Michel Sonnius, 1574, vol. 1, chap. 210, p. 220. — 10) Latham, Il c. — 11) Ibid. — 12) Belany, p. 66. — 13) Voir plus bas l’histoire de la fauconnerie au Danemarck. — 14) Belany, p. 73.
caracteres les plus imposants du moyen age, aima et protégea tendineuses, et qu'elle soit coupée en menus morceaux. On
| | . ° . , . 13 . È P È, . 3 SD ® s si 3 3 . | | les sciences, et les cultiva lui-méme au milieu d’une vie agitée peut aussi, au défaut de viande, les nourrir d’oeufs et de lait
et d’un règne plein de troubles. Il passa la plus grande partie de sa vie en Italie et en Sicile. Retourné en 1229 de la croisade qu'il avait entreprise l'année précédente, et ayant obtenu le titre de roi de Jérusalem, il fit venir de TArabie et de beaucoup d’autres contrées, des fauconniers experts 1) et des faucons; étudia le caractére et les habitudes des oiseaux de chasse, et mettant à profit les connaissances des fauconniers de l'Orient, il perfectionna sans cesse la science de la fauconnerie. Il se faisait partout accompagner de ses fauconniers et des oiseaux, dont chacun portait un nom particulier et soccupait, méme lors des voyages lointains qu'il entreprit, du soin des oiseaux qu'il avait laissés chez lui, s'informant de l’état de leur santé, et des qualités de ceux que l'on venait de prendre ou d’affaiter 2). L'excellent ouvrage qu'il composa sur la fauconnerie conjointement avec son fils naturel Mainfroi, étant le premier qui ait paru dans l’Occident ei un des meilleurs qui existent sur cette matière, nous nous proposons d’en donner un extrait succinet qu'on lira avec d’autant plus d’intérét, qu'il offre en méème temps les moyens de comparer la fauconnerie, tel qu'on l’exercait dans la première moitié du treiziéme siècle, à celle de nos jours.
L'empereur appelle l’art de la fauconnerie un art plus noble et plus digne que toute autre chose 3). Les espèces d’oiseaux de proie dont on se servait alors pour la chasse, étaient les gerfauts, le sacre, le faucon, le lanier, l’autour et l’épervier. L’empereur parle avec une sorte de mépris des espèces de
petite taille et méme de l’émérillon. L’aigle, dit-il, est trop lourd pour étre porté sur le poing; les autres oiseaux ne sauraient étre employés pour la chasse parce qu'ils manquent de courage. On se servait des oiseaux doni nous venons de parler, pour le vol de la grue, du héron, de l’outarde, du faisan, de la perdrix, des canards et d’autres oiseaux, ainsi que pour le vol des jeunes cerfs et chevreuils, des gazelles, du renard, du lièvre et du lapin 4). On se procurait les oiseaux de chasse, soit en les enlevant du nid, soit en les prenant lors du passage. On avait aussi l’habitude d’enlever simplement les oeufs des nids de ces oiseaux, pour les faire couver par la volaille des basses-cours; mais l’empereur luiméme avoue que les oiseaux obtenus de cette manière ne sont d’aucune valeur pour la chasse. Il recommande de laisser les oiseaux niais aussi longtemps que possible dans le nid, parce que leur développement s’y fait d’une manière plus complete que lorsqu'ils sont élevés en état de captivité 5). La demeure destinée aux oiseaux niais était une tour isolée dans les champs ou un édifice élevé et éloigné des habitations, des bois ou des
arbres; l’aire artificielle qu'on leur destinait, n’était ordinaire-
bouillis au point de former une pate. Il est essentiel de les nourrir abondamment, afin de prévenir la maladie qui leur vient aux pennes7). Il convient de donner, aux oiseaux niais, le pàt au moins deux fois par jour, savoir le matin avant les trois heures 8), et le soir avant le coucher du soleil. Personne
é de les
ne doit les approcher que le fauconnier qui est charg
soigner, et on doit les laisser en pleine liberté jusqu'à ce quils soient parfaitement développés 9g). Cette époque arrivée, on sempare d’eux, en se rendant, le soir, une lumière à la main, dans la chambre qui leur sert de demeure et dont on a préalablement fermé les ouvertures 10); après les avoir pris, on leur enlève aussitot la pointe des ongles, on leur met des entraves et des sonnettes, et on les sille 11). L’empereur parle fort au long des jets, des vervelles, de la longe, des sonnettes, et on voit par la description qu'il en donne que ces pièces ne différaient pas d'une manitre essentielle de celles dont on se sert aujourd’hui; il fait également mention du tiroir, de la créance, du leurre et de la manière dont on acharne cette pièce, du traineau qui consistait en une peau de lièvre, de grue ou de héron, enfin du tambour ou des timbales dont on se servait pour faire lever les canards ou d’autres oiseaux aquatiques qui faisaient l’objet de la chasse 12). Il paraît que l'on n'a pas connu è cette époque l’usage du courtrier; du moins, l’empereur n’en parle nulle part dans son ouvrage. Quant aux sonnettes, il y est dit qu'on les attachait quelquefois aux deux pennes mitoyennes de la queue et quà cet effet il fallait perforer ces pennes 13); mais l’empereur se prononce contre cet usage 14). Il décrit ensuite la maniére comme on arrange la longe entre les doigts afin de porter convenablement l’oiseau sur le poing, manière tout à fait semblable à ce que l’on fait encore actuellement; il blame ceux qui s'obstinent à porter constamment l’oiseau sur l’un des deux poings, soit sur le poing droit, soit sur le gauche, et il ajoute qu'il convient de le porter atntòt à droite, tantòt à gauche, suivant la direction du vent, afin d’empécher que le vent, en arrivant par derriére l’oiseau, ne lui lève le plumage 15). Les gants du fauconnier doivent éire spacieux, faits de cuir grossier, et assez longs pour atteindre le coude; la fauconnière se porte en ceinture et sert pour y mettre le tiroir et le pat destiné aux oiseaux 16). Parlant de la manière de prendre les ciseaux de chasse, l’empereur constate simplement que l’on se sert pour cet effet de filets, sans en donner aucun detail descriptif. Il dit que l'on prend les oiseaux de chasse pendani toute l'année, et il paraît qu’on désignait alors, sous le nom de branchiers, les jeunes de l'année en général; les oiseaux
pris en automne lors du passage, portaient l’épithète de péle-
VIII ment garnie que d’une cloison élevée du còté du Sud, afin de rins 17). Après avoir pris un faucon, on le mettait tout de
garantir les oiseaux de l’influence pernicieuse du vent du Sud 6). suite dans une espèce de sac de toile et le traitait ensuite
Il faut, dit l’empereur, que la viande dont on les nourrit comme les oiseaux niais 18). L’empereur s'étend aussi fort au
soit tendre, fraiche, dépouillée de la graisse et des parties
te
long sur les qualités qu'il faut posséder pour exercer avec
(til | 1) Voir dans son propre ouvrage, les préfaces des livres I et II, chap. 77, p. 163, de l’édition de est une expression équivalente à celle de trois heures après le lever du soleil. — 9) Livre Il Ill || Schneider. — 2) Friedr. von Raumer, Geschichte der Hohenstauffen, 2me édition, Leipsick, 1841, tome | chap. 35, p. 95 et 96. — i0) Livre II, chap. 36, p. 96 et 97. — 11) Livre II, chap. 37, p. 97 Ii} | INT, p. 429; faits tirés des manuscrits conservés dans la bibliothèque du Vatican. — 3) Livre I, chap. et 98. — 12) Voir le prologue du premier livre. — 13) Cet usage existe encore. aujourd’hui Ill ; ; i È gi Si ge existe aujourd’hui a O Il 1, p. 3. — 4) Livre II, chap. 2, p. 74. — 5) Livre II. chap. 81, p. 90 et 91. — 6) C'est évidemment Japon. — 14) Livre Il, chap. 38 à 41, p. 98 à 102. — 15) Livre Il chap. 42, p. 102 et 103 ò | | du Sirocco, que veut parler l’empereur. — 7) Livre II, chap. 33, p. 93 et 94 et chap. 34, p. 95. — 16) Livre Il, chap. 47, p. 109. — 17) Livre II, chap. 43, p. 103 à 105. — 18) do a
; E : Livre II, chap. 44 et 9) On concevra que l’empereur a compté les heures à
alienne, et que «trois heures du matin» Î 45, p. 105 et 106.
succès l’art de la fauconnerie. L’énumération de ces qualités est trop curieuse pour étre omise ici. L'empereur veut que celui qui a l’intention de se vouer à cet état soit de taille moyenne, robuste et jouissant d’une bonne santé; il ne doit étre ni trop jeune, ni trop gros, ni trop maigre, afin de pouvoir supporter les fatigues continuelles dont cet exercice est accompagné. Il faut qu'il soit doué d’un jugement sain, et qu'il ait une bonne mémoire, soit pour savoir mettre à profit l’expérience d’autres fauconniers, soit pour appliquer et perfectionner les procédés relatifs à son art, et dont on pourrait lui faire part. Il doit avoir la vue percante, l’ouie fine, la voix forte et sonore. Plein d’énergie, agile dans tous les mouvements, d’un caractère intrépide et entreprenant, il faut savoir mépriser le danger et ne pas connaitre la peur. L'art de nager lui doit étre familier. Toujours occupé du soin pour ses oiseaux, il doit se coucher tard, se lever de bonne heure et ne pas avoir le sommeil profond, afin d’accourir près de ses oiseaux au moment qu'il leur arrive quelque accident. Il faut que le fauconnier ne soit ni ivrogne, ni glouton, et il doit, au cas de besoin, sacrifier son diner, particulièrement lorsqu'il s'agit d’aller reprendre un oiseau égaré. Ceux qui s'emportent facilement, qui sont paresseux et négligents, qui aiment la débauche ou les orgies nocturnes, ne sauront exercer la fauconnerie; car cet art, dit l’empereur «est multorum laborum et magni studii » 1). Enfin, le but unique que doit se proposer le fauconnier 2), doit étre de former de bons oiseaux et non pas de prendre beaucoup de gibier, d’en tirer profit pour sa bourse ou de chasser simplement pour s'amuser en regardant de beaux vols 3). Traitant de l’affaitage des oiseaux, l’empereur remarque d’abord qu'il y a des fauconniers qui ne sillent pas les faucons ni leur mettent le chaperon: en faisant ainsi, ils suivent l’ancienne maniére, car l’art de siller les oiseaux est, dit-il, d'une invention récente; quant au chaperon, il affirme que c'est lui méme qui, empruntant cet usage des peuples de l’Orient, la introduit le premier en Europe 4). Après avoir armé l’oiseau, on le porte, pendant vingt-quatre heures, continuellement sur le poing, sans lui donner aucune nourriture et sans le mettre sur la perche; cet exercice fatiguant terminé, on lui donne une cuisse de volaille. Les premières lecons ont pour but d’apprendre à l’oiseau à sauter sur le poing 5). Le faucon ne s'effarouchant plus à l’approche de son maitre, et s'étant habitué au bruit occasionné par les hommes ou les animaux domestiques, on commence à le désiller par degrés 6). Pour obliger les faucons de se tenir tranquilles sur le poing, l’empereur recommande de les arroser de temps en temps, et il fait également mention des bains qu'on doit leur donner, en les mettant dans un vase rempli d’eau 7). Le faucon étant apprivoisé, on le porte à la campagne, d’abord à pied, puis monté à cheval, et on doit choisir, pour ces excursions, un jour calme et éviter les grandes chaleurs 8). Il faut que
1) Ce que Pempereur dit des qualités que duit avoir un bon fauconnier, rappelle l’ancien proverbe: «que jamais bon fauconnier ne fut mal conditionné ». — 2) Il est évident que l’empereur comprend sous le titre de fauconnier quiconque chasse avec des oiseaux ou se charge de leur affaitage vu traitement, que ce soit le maître ou quelque personne subordonnée. Le passage suivant que l’on lit à ce sujet dans d’Arcussia est si curieux qu’il mérite d’étre rapporté en entier: « Plusicurs qui seruent aujourd’huy, se desdaignent, et pensent estre offensez quand on les appelle Fauconniers, ne scachans pas l’honneur qu’ils recoiuent quand on les appelle de ceste facon. Nos deuanciers les ont appellez compagnons de chasse. Aussi est-ce leur vray nom, pouruen qu’ils en aiment l’exercice plus pour le plaisir
particulier qu'ils y prennent, que pour les gages et moyens que nous leur donnons. Car s’ils n'y ont
de l’affeetion, on ne les doit appeller que porteurs d’oyseaux. Le vrai Fauconnier est celuy qui entretient
le fauconnier sache monter à cheval de l’un et de l’autre còté: en montant du còté droit, il doit prendre le faucon sur le poing gauche; en montant du còté gauche, c'est sur le poing droit qu'il convient de porter l’oiseau. Du reste, l’empereur ne traite pas de l’affaitage proprement dit des oiseaux sur le gibier, ni des différentes manières dont on exercait la chasse au vol à cette époque. Quant aux perches destinées à l'oiseau, on en avait de trois sortes, savoir la perche haute, « pertica alta », qui était assez grosse, et dont on ne mettait dans chaque appartement qu’'une seule appliquée à une petite distance des murs, à hauteur d'appui; puis la perche basse « pertica ima» quadrangulaire ou cylindrique, appliquée à peu d’élévation du sol, mais assez haute pour que le faucon ne pùt se froisser les pennes de la queue en touchant au plancher; enfin le bloc, «sedile», de forme pyramidale et confectionné, soit de bois, soit de pierre. La perche basse était destinée aux faucons sillés, la perche haute aux faucons non sillés. L'empereur ne paraît pas avoir connu l’usage de la toile que l’on suspend au dessous de la perche, attendu qu'il n’en fait mention nulle part et quil s'étend fort au long sur les moyens qu'il faut employer pour prévenir que les oiseaux n’entortillent leurs entraves autour de la perche 9).
L'empereur Maximilien aima beaucoup cette chasse. Olivier de la Marche ro) dit de lui: «Combien que ce fut lors un Jeune prince qui volontiers et moult bien Joustoit et tournoyoit et aimait le déduit des chiens et des oiseaux sur tous les autres princes du monde, toutesfois il esloigna vertueusement toutes ces plaisances pour aller faire lever le siége d'Utrecht ». On a de lui une ordonnance touchant l’état de fauconnerie du due d’Autriche 11). On voit par ce document que ce prince recevait de toutes paris des faucons. La république de Vénise lui envoyait annuellement douze sacres de V’île de Chypre, et le grand-maitre de Prusse douze faucons. Il faisait acheter des oiseaux de chasse dans les Pays-Bas, en Alsace et à Augsbourg, et il en faisait prendre dans beaucoup d’endroits de ses états. Il était permis à ce duc d’entretenir une héronniére. On volait à cette époque le lièvre, le héron, le canard, la perdrix, la corneille et la pie.
A juger des nombreux présents faits annuellement, aux dixseptiéme et dix-huitiéme siècles, par le roi de Danemarck à la plupart des princes d’Allemagne, il est évident quiils exercaient presque tous cette chasse. En Allemagne, cet art fut méme plus cultivé, dans le siècle passé, quen France; le Roi, capitaine de la volerie du roi Louis XV, dit è cet
auconnerie est fort. en honneur en Allemagne,
écard: «La g
où beaucoup de princes en ont une considérable et souvent
exercée; celle qui est en France, quoique très brillante, n'est pas d’un usage aussi journalier» 12). Cependant, il s'en faut bien que l’Allemagne ait produit des fauconniers aussi habiles
à diriger la haute volerie que la Hollande. Fleming 13) constate
la Fauconnerie, et qui en fait la despence. Pourquoy ie dy que ceux qui ont charge des Oyseaux, se doiuent tenir honorez de ce nom, qui les rend compagnons des Princes et des Rois; lorsque Dieu nous les donne tels, que se monstrans ennemis de la mollesse et de l’oisiueté, ils prennent plaisir à cest exercice ». D’Arcussia, Fauconnerie, troisième partie, advis IX, p. 208. — 3) Livre II, chap. 47 et 48, p. 107 à 111. L’empereur resume ici en peu de mots des principes applicables à toutes les espèces de chasse, mais trop souvent négligés de nos jours. — 4) Livre II, chap. 77, p. 162. — 5) Livre II, chap. 49, p. 111 à 116. — 6) Livre II, chap. 54 et 55, p. 125 à 129 — 7) Livre III, chap. 67 à 69, p. 146 à 150. — 8) Livre II, chap. 70, p. 151. — 9) Livre II, chap. 50 et 51, p. 116 à 121. — 10) Mémoires, édition de Gand, Introd., p. 98. — 11) Von Hammer, Falknerklee, p. 94 à 96. — 12) Encyelopédie par d’Alembert, tome X, Paris 1756, p. 430 B. — 13) Vol IV, chap. 16, $ 11, p.326 et 327.
qu'en Allemagne, l’on faisait venir tous les ans, de Hollande, un grand nombre de faucons destinés pour le vol du héron, et des fauconniers hollandais qui savaient affaîter ces oiseaux; et Dobel 1), qui dit à peu près la méme chose, rapporte que ces fauconniers hollandais venaient pour la plupart de Valkenswaard.
En effet, des fauconniers de ce village ont été au service de plusieurs princes allemands jusque vers la fin du siécle passé, où la fauconnerie tomba en désuétude en Allemagne comme dans presque tous les autres pays de l'Europe. Du reste, elle avait été supprimée en Prusse, dans les premiéres années du règne de Frédéric le grand. Ce prince qui, comme on sait, n’aimait pas la chasse, ayant fait présent à la duchesse d’Anspach des faucons d’Islande que la cour de Danemarck lui avait adressés en 1742, il ne lui en fut plus envoyé depuis
celte époque 2) DE LA FAUCONNERIE AU DANEMARCK, EN NORWÉGE ET EN SUÈDE3).
Toutes nos recherches tendant à constater l’époque de l’introduction de la fauconnerie en Scandinavie et au Danemarck, ont été infructueuses. Nous ignorons complètement, si cet art y fut apporté par les colonies que la tradition a fait passer de l’Asie en Scandinavie, ou s'il y fut introduit par les Normands qui dévastèrent, dès les premiers siècles du moyen dge, les còtes de la grande Bretagne, de la France, de la Hollande et de plusieurs autres contrées, et qui étendirent leurs courses jusqu'à Constantinople 4).
Dans les «Sagas» scandinaves et islandais, il est souvent fait mention du faucon, mais pas de maniere à en conclure à l’évidence que les héros dont ces traditions rapportent les hauts faits, aient en effet exercé la chasse au vol. On sait que le faucon était consacré au maitre des dieux Odin, et que cet oiseau porte dans la Mythologie des Scandinaves le nom de Habrok; quétant l’embléme de la force ei de la valeur, on croyait -honorer les princes ou guerriers distingués en leur conférant le nom d’'haukr 5); enfin, il parait qu'on avait l’habitude d’enterrer ces oiseaux, après les avoir brulés, avec leurs maitres défunts 6). — Ditmar, qui visita la Suède au commencement du onzième siècle, constate méme que les Scandinaves payens immolaient tous les neuf ans, à leurs dieux, dans le village de Selon, quatre-vingt dix-neuf hommes, autant de chevaux, de chiens, et de cogs, au lieu d’éperviers 7).
On raconte que le faucon, appartenant au prince Broder, fils du roi, sarracha les plumes lorsqu'il apprit que son maitre avait été condamné à subir la peine de mort 8). Une autre tradition veut que le roi de Danemarck, Rolf Krake, que l’on suppose avoir vecu au septiéme siècle de notre ère, avait, ainsi que les gens de sa suite, chacun un faucon perché sur l’épaule, lors de la visite qu'il rendit au roi à Upsala, et que le faucon du roi portait, comme celui d’Odin, le nom de Habrokg).
Quoiqu'on ne sache pas toujours fixer avec précision l’époque à laquelle se rapportent les détails que l'on vient de
1) Tome II, chap. 159, p. 194 et 195. — 2) Notice tirée des Archives de la chambre royale des rentes è Kopenhague. — 3) Nous devons presque tous les détails qui ont servi à composer ce chapitre, è M. le docteur I. Reinhardt à Kopenhague. — 4) Voir K. von Schlozer, Russlands ilteste Bezichungen zu Scandinavien und
Constantinopel, Berlin, 1847, 80, pap. 16 et suiv. — 5) Finn-Magnussen, Eddalàren, tome II, p. 267.
Hauky, aujourd’hui hòg, en anglais hawk, en allemand Habieht, dénomination prise autrefois dans un
lire, il n°en résulte pas moins que déjà avant l’introduction du christianisme dans le Nord, c'est à dire avant le neuvième siècle, l’usage de garder et de porter des faucons avec soi était assez général chez les peuples Scandinaves. Ce fait conduit naturellement à la supposition que ses oiseaux servaient à quelque chose de plus qu'à une simple ostentation. Quoiqu'il en soit, ce n'est, comme nous le verrons tout à l’heure, que du neuvième siècle que datent les faits par lesquels il est prouvé d’une maniére évidente que ces peuples ont véritablement exercé la chasse au vol.
Godefroi, vice-roi du Schleswig, voulant, dans une guerre avec Charlemagne, se rendre maître d’Aix la Chapelle, fut tué par ses propres gens pendant qu'il exercait la chasse au vol ro). — Le premier roi de Danemarck, Harold Blaatand, qui mourut en 991, sétant soumis pour quelque temps la Norwége, le gouverneur de cette contrée, Hakon Jarl, lui paya, dans une seule année, un tribut de cinquante faucons;
ce qui fut cause que ce roi appela la Norwége son ile aux
faucons 11). — D'anciens auteurs suédois rapportent qu'Olof Skotkonning, roi de Suède, qui régna au commencement du
onzième siècle, aima la chasse au vol et que son faucon prit en un seul jour deux, et le jour suivant quatre coqs de bruyère à queue fourchue 12). — Waldemar I, roi de Danemarck qui mourut en 1182, exerca la chasse au vol, monté sur un char 13). On cite encore le roi Waldemar Atterdog, mort en 1375, comme ayant été amateur passionné de la fauconnerie.
Nous ne possédons guère des données relatives à la manière dont la chasse au vol a élé exercée dans les pays du Nord, pendant les quatre derniers siécles; celles qui sont parvenues Jusqu'à nous roulant presque toutes sur les lois touchant le droit de prendre ou de vendre les faucons. Il paraît méme que dans les pays dont nous parlons, l’usage de la fauconnerie a été moins général et moins cultivé par les princes que dans la plupart des autres pays de l'Europe. Les rois de Danemarck, par exemple, ne gardaient, comme nous le verrons plus bas, pendant la deuxièéme partie du dix-septièéme et une grande partie du dix-huitième siécle, Jamais plus de deux à six des faucons que l’on apportait annuellement de l’Islande, tandis qu'ils en envoyaient souvent cent ou davantage à la fois aux autres princes de l'Europe; quant aux rois de Suède, je ne connais pas un seul exemple que la couronne de Danemarck leur ait envoyé des présents de faucons; ce dont du reste, on ne doit guère s’étonner, attendu le peu d’harmonie qui régnait autrefois parmi ces peuples du Nord. Les grandes chasses au vol faites par les rois de Danemarck dans la dernière moitié du siècle précédent et doni la tradition a conservé le souvenir, paraissent avoir plutòt ressemblé à des féètes de la cour qu'à de véritables chasses. On cite particulièrement celle qui eut lieu le sept Décembre 1771, sur une grande plaine en dehors de la ville de Kopenhague; on la dit avoir été trés brillante, et elle offre un intérét tout particulier parce que c'était la dernière féte de cour publique, è laquelle
assistaient
sens générique. La distinetion entre hòg (autour) et vale (faucon), ne date que du treizième siècle. — 6) Ligill 0g Osmund-Saga, p. 34. — ?) Ditm. Merseburgensis, dans Leibnitz, Scriptores rerum Brunsvicensium, I, p. 327. — 8) Historia danica Saxonis Grammatici, lib. 8; Kopenh., 80, p. 414. — 9) Rolf Kraka's Saga 5 b cas Saga,
p. 95, et Monumenta scanensia par Swen Bring, tome I, p. 51. — 10) Monachus Sangallensis, lib. II 1 Sange » lib. II, de
Carolo magno, cap. XXI. — 11) Monumenta Scanensia, 1. c. — 12) Ibidem. — 13) Saxo Grammaticus p. 898
ensemble le roi Chrétien VII et la reine Caroline Mathilde. Une vingtaine d’années plus tard on donna, sur les mémes lieux, une féte semblable, en l’honneur de Guillaume, duc de Glocester, et ce fut probablement la derniére chasse au vol qui se fit au Danemarck. — En Suède, le duc Frédéric Adolphe, frère puiné du roi Gustave II, fut le dernier prince qui exerca la chasse au vol 1).
Gependant, les princes de Danemarck et de Norwége ont beaucoup contribué à rendre aux fauconneries de la plupart des cours de l'Europe cet éclat qui les a distinguées pendant plusieurs siécles. La Norwége et principalement l’Islande étani les deux seules contrées, où l’on puisse se procurer, sans trop de difficultés, les plus grandes et belles espèces de faucons, les rois de ces pays ont de bonne heure commencé è profiter de cette circonstance, soit pour sen faire une source de revenus, soit pour jouir à eux seuls du privilége d’obtenir ces faucons en nombre suffisant pour en pourvoir non seulement leurs propres fauconneries, mais encore celles de la plupart des autres princes de l'Europe.
Les anciens codes norwégiens renferment plusieurs lois relatives, pour la plupart, au droit de prendre des oiseaux de chasse. Une de ces lois:2), par exemple, porte que ceux qui enlèvent les jeunes faucons de l’aire, seront regardés comme des voleurs. On voit par une autre loi, datant comme la précédente du treizime siècle, que les rois de Norwége s’étaient réservé le droit de faire prendre des faucons sur tous les points de l’état, et que les personnes qui en faisaient prendre dans leurs propres terres étaient obligges de les présenter au roi avant de les vendre 3). — Magnus Lagabater, ayant fait la conquéte de l’Islande, réserva à la couronne seule le droit d’y faire prendre des faucons, mais accorda aux évéques de Drontheim le privilége d’y faire chercher ou acheter des faucons, privilége dont ils avaient auparavant joui comme seigneurs spirituels de l’Islande 4). Cette nouvelle concession leur fut accordée à la suite d’une convention conclue le neuf aoùt 1277, enire le roi de Norwége et l’archevéque Jean de Drontheim: elle porte que le roi concède à ce dernier et à ses successeurs le privilége d’acheter des faucons gris, ainsi que l’avaient déjà fait ses prédécesseurs 5). — Il existe plusieurs documents datant des temps postérieurs à la réunion de la Norwége au Danemarck, qui réglent les conditions sous lesquelles il était permis de prendre des faucons en Norwége, dans la Suède méridionale et au duché de Schleswig, où l’on prenait des faucons depuis le quatorzième siécle 6). On a deux lettres de Chrétien II, datées de 1549 et 1550, et adressées à un de ses vassaux nommé Mogens Gyldenstjerne, dans lesquelles le roi ordonne que ceux qui désirent prendre des faucons dans son fief, sont obligés de se munir d'un permis royal ainsi que d’offrir au roi, avant de les vendre, les faucons qu'iis auront pris; encore le roi se réservait il la prérogative d’acheter, pour la somme de six écus, chaque troisième gerfaut qu'ils prendront 7). Un rescrit royal, daté Kopenhague 15 Juin 1556, porte que le roi accorde a un nommé Simon Pryiz la permission d’aller prendre,
1) DidsoriA for Jagare, 1 c. — 2) Adelsteon, Gesetzbuch, p. 18, — 3) Magnus Lagabaster, Norske Gulathingslor, p. 429. — 4) Johannei Historica ecclesiastica Islandia, Navni®, 1774, 40, tomo II, p. 15 note. — 5) Thorkelin, Diplomatorium Ama-Magnwanum, Haynie, 1786, 40, tome IL, p. 69. — 6) Voir le
Liber censualis Episcopi Sleovicensis de 1436, dans Langebek, Scriptores rerum danicarum, VIII, p. 457. —
7) Dansk Magazin udgivet af det Kong. Dansk Selskab til den nordiske Ilistories 0g Sprogs Forbedring,
dans deux endroits de la Norwége, des gerfauts, sous des conditions semblables à celles que nous venons de citer 8). Un autre document, daté Lundegard le 7 Avril 1565, accorde è un bourgeois de Helsingoer, nommé Hans Goutsen, le privilége d’aller prendre des faucons dans certains lieux de la Suède et du Danemarck 9). Un troisiéme, du 18 Avril 1561, concède au fauconnier Lauritz, d’aller prendre des gerfauts dans tous les lieux convenables du district de Nordenfjeld en Norwége, toujours sous la condition de céder au roi chaque troisième gerfaut. qu'il prendra, pour la somme de six écus io De semblables documents datent de 1741 et 1757 11). D'autres dispositions encore, les. dernières qui aient été prises par le gouvernement danois, sont de l'année 1792; elles indiquent les lieux du Danemarck propres à prendre les faucons dont on se servait, dans ce pays, principalement pour le vol de la perdrix: ces lieux se trouvaient dans le Holstein et dans l’île de Séelande; dans cette dernière île, on prenait les faucons près de Flaskesoen situé à quelques lieues au Sud de Kopenhague, et à Odsherred dans la partie septentrionale de l’île.
Le droit de prendre des faucons en Norwége s'adjugait, dans le siècle passé, publiquement au plus offrant, et ordinairement pour l’espace de six ans. Il existe, dans les archives de la chambre royale des rentes à Kopenhague, plusieurs contrats 12), portant que ce droit a été adjugé à plusieurs reprises, à un nommé Verhagen, maître-fauconnier de la couronne. Une condition constamment stipulée dans ces contrats est que le roi de Danemarck devait recevoir tous les ans deux tiercelets de gerfaut. Verhagen avait acquis ce droit, depuis 1740 à 1746, en payant annuellement la somme de 350 écus; depuis 1749 à 1752, annuellement pour la somme de 200 écus; depuis
2 à 1758, pour la méme somme; depuis 1758 à 1764, pour la somme de 180 écus.. Personne ne s’étant présenté pour acquérir le droit dont nous venons de parler depuis 1772 jusquen 1776, le grand. fauconnier de la couronne s'adressa, dans cette dernière année, à la chambre royale des rentes, afin. d’obtenir pour Lord Orford et le fauconnier hollandais Francois Becker, la permission d’aller prendre des faucons en Norwége, permission déjà accordée à ce fauconnier l’année précédente, où il avait été prendre en Norwége des gerfauts pour le duc de Deux-ponts. Cependant, ce droit fut de nouveau cédé, en 1783, au maitre-fauconnier Verhoeven, moyennant une somme de cinquante écus 13).
En Suède, il était permis è tout le monde de construire des cabanes pour y prendre des faucons, en payant la somme d'un ducat pour chaque cabane 14). Les fauconniers danois sy rendaient souvent ainsi que ceux de la Hollande; en 1728, un fauconnier francais demanda un passe-port du gouvernement danois pour aller prendre des faucons en Suéde, et le conseiller intime Baron de Bernstoff, fit demander en 1760 des passe-ports pour les fauconniers de l’électeur de Bavière. 15).
On n'est jamais allé prendre des faucons au Groénland, non obstant que l’on y ait remarqué, dés la découverte de cette
conirée, les faucons blanes qu'elle produit en abondance, et
Hafnie, 1752, 40, tome VI, p. 218. — 8) Notice tirée des Archives de la couronne è Kopenhague. — 9) Ibid. — 10) Ibid. — 11) Ibid. — 12) Vol. VII, Litt. J, 2, no 65 Lit. B; puis no 61, Lit.X, d, n0.5; et ibid. no. 6 et no 8, — 13) Archives de la chambre royale des rentes, 1. e. — 14) Rapport du fauconnier
Verhoeven du 8 Nov. 1758, déposé dans les Archives de la chambre royale des rentes à Kopenhague,
vol, VII, Litt.J, 2, no 61. — 15) Notices tirées des Archives secrètes de la couronne, déposées à Kopenhague.
qui de tout temps oni été estimés les meilleurs et les plus beaux faucons du monde 1). Le maitre-fauconnier Jaques Verhoeven, dans le rapport fait en 1777 è la chambre royale des rentes qui s'était adressée à lui pour obtenir des renseignements sur la possibilité d’aller prendre des faucons au Groénland, observe avec justesse, que c'est l’impossibilité où l’on se trouve de se procurer au Groénland le bétail nécessaire pour la nourriture des faucons, tant dans ce pays que lors du trajet, qui offre un obstacle insurmontable pour y aller chercher des faucons.
Quant è l’Islande, nous avons déjà constaté que les rois de Norwége s'étaient approprié, dès la conquéte de cette ile, le droit exclusif d’y faire prendre des faucons, droit que la couronne de Danemarck s'est réservé après la réunion des deux pays. Par suite de cette disposition, le gouvernement de l’ile était tenu d’employer un certain nombre de personnes chargées de prendre les faucons dans des localités convenables, ce qui se faisait au moyen de filets et en y mettant pour appàt un piarmigan vivant. Ces personnes vendaient les faucons qu'ils avaient pris, aux fauconniers envoyés, par la cour de Danemarck, en Islande pour les y aller acheter à un certain prix fixé d’avance 2). Quelquefois, le gouvernement danois accorda aussi à des fauconniers étrangers ou méme è ses propres sujets, la permission d’aller prendre des faucons en Islande; toutefois en leur faisant payer certains droits. C'était au roi lui-méme qu'il fallait s'adresser pour obtenir cette permission, et il était défendu à ceux auxquels elle avait été accordée, de faire le commerce des faucons pris. On connait plusieurs exemples de fauconniers anglais qui, pendant le dix-septième siècle, se sont rendus dans ce but en Islande 3). — Le nombre des personnes employées en Islande pour prendre les faucons destinés pour la fauconnerie royale de Kopenhague a considérablement varié suivant les années: en 1690, par exemple, il n°y en avait que quatorze; en 1754, vingt-trois, et en 1762, vingt-quatre. Cependant, comme on avait pris, dans les années 1762, 1763, 1764 et 1765, beaucoup plus de faucons qu'il ne fallait, et que l’on se vit obligé d’en tuer un bon nombre à leur arrivée à Kopenhague 4), le gouvernement danois prit la résolution de réduire à dix le nombre des employés, dont chacun fournirait dix faucons 5); et si on donna quelquefois une permission particulière pour en prendre davantage, il fut stipulé que ce fussent tous des faucons hagards. En 1773, le nombre de ces employés fut méme réduit è sept; en 1786, il n'y en avait que trois, nombre que l’on augmenta dés cette année, le fixant de nouveau à sept. Le prix que l’on payait à ces employés pour les faucons qu'ils avaient pris, variait peu; il était le plus souvent fixé à cinq, dix ou quinze écus la pièce, suivani la teinte plus ou moins grise ou blanche de leur plumage, de sorte que les
faucons sors se vendaient ordinairement cinq, et les hagards
dix écus la pièce; mais en 990, Le mate ces faucons sors fut élevé à sept écus: on paya, en 1788, les faucons blanes I 3 VO5 7095 ’
vingt et en 1793, dix-neuf écus la pièce 6).
2) Holberg, Danemarks og Norges geistlige og verdslige Stat; 3me edit., Kopenh., 1762, 40, p. 55. —
1) Voir le Speculum regale datant de la fin du douzième sitele: édit. de 1768,
3) De semblables permissions ont été données par le roi Chrétien IV, le seize Avril 1606; le 30 Avril
1614 et le 3 Nov. 1636: ces pièces sont déposte
dans les Archives de la couronne à Kopenhague. — 4) On tua ces faucons de crainte que leur abondance ne causàt une dépréciation par la suite. — 5) Ce
nombre étuit le terme moyen de faucons qu’une personne était à méme de prendre pendant une
Afin de transporter convenablement les faucons de l’Islande à Kopenhague, le gouvernement danois louait chaque printemps, par licitation, un bàtiment, à bord duquel se rendaient les fauconniers du roi, savoir un maitre-fauconnier accompagné d'un ou deux aides-fauconniers, auxquels était confié le soin de diriger l’achat et le transport des faucons. Ce batiment grant arrivé è Bessestaed, l’ancienne capitale de l’Islande, les fauconniers du roi attendaient dans cette ville l’arrivée des personnes qui avaient été occupées, pendant la saison, de prendre des faucons dans les différents districts de l’île. Après avoîr successivement acheté d’elles tous les oiseaux auxquels ils ne trouvaient pas de défaut, et ayant fait provision du bétail nécessaire pour nourrir les faucons lors du trajet, ils Sembarquaient ordinairement dans la première moitié du mois d’Aoùt, pour arriver, avec leurs faucons, à Ropenhague, dans la première moitié du mois de Septembre.
L’achàt des faucons et du bétail destiné à leur servir de nourriture, n’occasionnait guère des dépenses très considérables; aussi le prix du bétail en Islande était-il autrefois excessivement bas. On pourra s'en faire une idée d’après les extraits que nous donnerons de quelques uns des mémoires, contenant le détail des dépenses dont nous venons de parler. L’un de ces mémoires est daté Bessestaed le 15 Aoùt 1732 7). Le maîtrefauconnier du roi qui s'était rendu en Islande pour aller chercher les faucons, s'appelait Jean Kaersemaeker. En cette année, il n'y avait eu que dix personnes employées pour prendre des faucons, et elles en avaient pris en tout quatrevingt onze, parmi lesquels se trouvaient neuf faucons hagards. Ces quatre-vingt onze faucons leur furent payés 545 écus. On avait eu besoin pour l’entretien de ces faucons, tant pendant le séjour des fauconniers à Bessestaed que durant le passage, de huit boeufs 8), au prix de trente écus, et de 136 brebis, au prix de 106 écus g). On trouve encore noié, dans ce mémoire, 206 aunes de « Wadmel», espéce d’étoffe de laine, servant probablement pour revétir les perches des oiseaux, au prix de 21 écus; puis cinq écus pour les frais de transport des bestiaux de différents points de l’ile à Bessestaed. En déduisant du montant de ces dépenses la somme de dix écus comme valeur des peaux du bétail acheté, il résulte que le total des dépenses occasionnées en cette année par l’achat de gr faucons et leur entretien jusqu'’à leur arrivée à Kopenhague, montait à 790 écus. Le mémoire présenté en 1762 10) offre les détails suivants. Le nombre des faucons achetés en cette année en Islande par le fauconnier Frédéric Pedersens montait à cent cinquante et un, parmi lesquels il n'y avait que deux faucons tout blancs et trois en habit de passage; le reste se composait de faucons sors appelés faucons gris. Tous ces faucons, pris par vingt-quatre employés, furent payés 1032 écus, et on partagea en outre, sous titre de douceur, entre quatre de ces employés, deux écus pour chacun des cinq faucons hagards. On avait eu besoin pour l’entretien des faucons: durant le séjour à Bessestaed, de 9g boeufs et de 523 brebis, ensemble saison. — 6) Notices tirdes des Archives de la chambre royale des rentes à Kopenhague, vol. VII, Lit,
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no 60, 61, 62 et 67. — 7) Il est déposé dans les Archives de la chambre royale des rentes à
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Kopenhague, vol. VII, Litt. H, no 60 a, Litt. B, no 2. 8) Savoir une pièce agée de 5 ans, à 5 écus;
es de 4 ans, à 4 écus; et 3 de trois ans, à 3 écus la piè 220 voir 60 più A0é ’ la pièce. 9) Savoir 60 pièces agées de 4
41 de 3 ans; 28 de 2 ans et 27 d’un an. — 10) Il est déposé dans les sus-dites Archives, vol VII Litt. J, 2, no 62. %
au prix de 299 écus; pendant la traversée, de 50 boeufs et de 20 brebis, ensemble au prix de 363 écus. En y ajoutant 28 écus payés pour les frais de transport du bétail, ainsi que le montant pour 540 aunes de «wadmel», il résulte que l’ensemble des dépenses qu’avait occasionnées en cette année l’achàt et l’entretien des faucons jusqu'’à leur arrivée à Kopenhague s’était élevé à 1782 écus. — Le troisiome mémoire 1) dont voici l’extrait, est de l’année 1792; mais il n'y est noté que l’achat des faucons. Il y avait eu en cette année six individus employés pour prendre des faucons; ils en avaient pris en tout 48, parmi lesquels se trouvaient trois faucons hagards; mais ils s'étaient procuré en outre dix faucons niais. Tous ces oiseaux furent achetés par le fauconnier Henri Verhoeven au prix de 535 écus.
Le batiment sur lequel les faucons avaieni été transportés d’Islande à Kopenhague, étant arrivé dans cette dernière ville, on dressait incessamment la liste de répartition des oiseaux, laquelle était aussitòt présentée à Sa Majesté pour étre revétue de son approbation. On ne vendait jamais un seul de ces faucons, qui furent envoyés en présent aux différents princes qui entretenaient des relations d’amitié avec la cour de Danemarck; quelquefois, mais très rarement, on en a aussi cédé à des particuliers de distinction 2). Pour obtenir de ces faucons, il était de rigueur de s’adresser directement au roi, et le gouvernement danois tenait à recevoir de la part des princes ou nobles, à qui on en avait envoyé, des leitres de remerciment qu'il suffisait cependant d’adresser au grand-fauconnier de la couronne. — Avant d’expédier les faucons, on leur arrachait à chacun une plume que le grand-fauconnier envoyait d’avance aux personnes auxquelles les faucons étaient destinés, pour prévenir que ceux-ci ne pussent ire échangés en route contre d’autres de moindre valeur. C’étaient des fauconniers au service du roi de Danemarck qui allaient eux-mémes apporter les faucons aux lieux de leur destination. L’empereur d’Allemagne
seul les faisait chercher à Kopenhague par ses propres fauconniers. Les frais de transpori étarent réstitués par ceux à qui les faucons étaient adressés 3).
On trouve, dans les Archives de la chambre royale des rentes à Kopenhague, les listes de répartition des faucons d’Islande, depuis 1690 jusqu'en 1705 et depuis 1730 jusqu'en 1793. Il résulte de ces listes que c’étaient l’empereur d’Allemagne et le roi de France, auxquels la cour de Danemarck a réguliérement adressé, dans toutes ces années, des faucons en nombre plus considérable quaux autres princes de l'Europe; ce nombre cependant variait considérablement suivant celui des faucons dont on pouvait disposer et les requétes plus ou moins nombreuses préseniées au roi de Danemarck dans le but d’obtenir de ces faucons. Le nombre de ceux que l'on destinait aux princes que nous venons de nommer, était le plus souvent de quinze ou vingt; quelquefois, comme en 1699, en 1739; 1749, 1757 et en 1786, il n'était que de six, sept ou huit; d’autres fois, par exemple en 1753, en 1754 et en 1771; il allait jusqu'à trente; et dans certaines années, par
1) Ibid. id., vol. VII, Litt. J, 2, no 62, anno 1790, no:5. — 2) En 1772, le comte de Holstein,
grand officier des chasses de la couronne s’étant adressé au roi pour obtenir quatre faucons qu'il désirait 8 a envoyer à Lord Dovington et à un autre lord anglais, cette faveur lui fut accordée de la part du roi; mais, comme dit la disposition royale, pour cette fois seulement et à condition qu'elle ne tire pas à
conséquence pour l’avenir.
exemple en 1764, on distribua des 205 faucons arrivés d’'Islande, 5o au roi de France, 30 À l’empereur d’Allemagne, 60 au roi de Portugal, 20 au landgrave d’Hessen-Cassel, ei 2 à l'ambassadeur francais à Kopenhague; le roi de Danemarck men garda que trois pour lui, et on tua les quarante faucons qui restaient. — Le landgrave d'Hessen-Cassel en recevait assez réguliérement; les électeurs de Saxe en ont obtenu Jusqu'en 1756; on en adressait tous les ans aux électeurs de Brandebourg et plus tard aux rois de Prusse Jusqu'en 1742, où Frédéric le grand supprima la fauconnerie royale. Il en fut souvent présenté aux deys d’Alger, de Tunis ei de Tripoli, ainsi qu'à l’empereur de Maroc, et c’étaient ordinairement deux è sept faucons que l’on donnait è la fois è chacun de ces princes; ce dernier en recut encore cinq sur la demande qu'il en fit en iggi, La cour de Danemarck n’a adressé des faucons aux rois de la grande Bretagne que depuis 1699 jusqu’en 1703; mais on en fit parvenir depuis 1741 jusqu'en 1745 aux princes de Wales. L’empereur de Russie n’en a recu qu’une seule fois, savoir en 1763; et on nen a jamais envoyé en Suède. Les autres princes ou nobles à qui la cour de Danemarck a adressé, de temps à autre ou plus ou moins régulièrement, des faucons, dans les années ci-dessus mentionnées, sont les suivants. Les rois de Portugal et d’Espagne; la reine de Hongrie; la grand-duchesse de Bruxelles; les électeurs palatins, ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, de Cologne, et de Mayence; les ducs de Bade, de Saxe-Weimar, de Parme et de Deux-ponts; les marcgraves de Baireuth et d’Anspach; les princes Conti, d’Ettingen, de Schwarzbourg, d'Anhalt-Bernbourg, d’Ysenbourg-Boudingue, de Zell, de Barcit, de Lorraine, de Durlach, de Salmis à Vienne, et Esterhazy; l’évéque de Bamberg; les comtes Keyzerstein, Uhlfeldt, Waerberg 4), Susie, Harrach et de Holstein; le baron de Pollnitz, et l’ambassadeur de Birkestein. Le roi de Danemarck lui-méme ne gardait ordinairement pour sa fauconnerie que deux ou trois de ces faucons d’Islande, raremeni six ou huit.
Nous ferons encore observer que l’usage d’aller prendre réguliérement tous les ans des faucons en Islande, ne parait remonter qu'au delà de la deuxième moitié du quinzième siècle, quoique les rois de Danemarck et de Norwége aient eu l'habitude, longtemps avant l’époque dont nous venons de parler, de faire des présents de faucons aux princes avec lesquels ils entretenaient des relations d’amitié. Ce fut déjà en 1276 que le roi de Norwége, Magnus Lagabater, fit au roi d’Angleterre £dward I, un présent de huit faucons gris et de trois faucons blanes 5); son frère, le jeune roi Hakon, fit parvenir des faucons au roi de Castille 6), et le pere de ce prince qui survécut au fils envoya deux de ses gens, nommés Lodinn Lepp et Hakon Eysil, au Sultan de Tunis, pour lui apporter un grand nombre de faucons 7).
La fauconnerie des rois de Danemarck ne se trouvaii pas à Kopenhague méme, mais à la distance d’une demi-lieue de cette ville, près du chàteau royal de Frédericsberg; l’édifice destiné pour renfermer l’attirail de la fauconnerie existe encore aujourd’hui, mais il a été vendu à un particulier. Les employés 3) Tous ces details sont tirés des Archives de la couronne à Kopenhague. — 4) Le comte Waerberg,
gouverneur d’Erfurt, a recu, depuis 1751 jusqu'en 1754, chaque année deux faucons, en égard des
services qu'il rendait à la fauconnerie royale du Danemarck, en y envoyant des hiboux de l’espèce
connue sous le nom de grand-duc. — 5) Thorkelin, Analecta ad historiam regni Norwegici, p. 158. — 6) Historia regum norwegicorum, tom. V, p. 314. — 7) Ibid., p. 353.
de la fauconnerie se composaient, dans le siècle précédent, outre le grand-fauconnier, d'un maître fauconnier, d’un sousmaître et de cinq aides-fauconniers, qui avaient tous une livrée particulière 1). Le nombre des faucons de la fauconnerie rovale était ordinairement d’environ trente; vers la fin du siècle passé, on n’en avait qu'une vingtaine. Ces faucons n'étaient destinés que pour le vol du lièvre, de la perdrix et de la corneille; car la haute volerie n’a jamais été exercée au Danemarck 2). Les dépenses qu’occasionnait l’état de fauconnerie du roi montaient annuellement è 1300 écus; et le roi refusa d’augmenter cette somme, lorsque le grand-fauconnier lui en fit la proposition en 17893). En 1791 la chambre royale des rentes adressa grand-fauconnier la proposition de supprimer Ja fauconnerie du roi, et de se borner à faire prendre, en Islande,
au contraire au
tous les ans les faucons destinés pour étre présentés aux princes étrangers 4); mais cette proposition ne fut pas exécutée. On ne fit que réduire à douze le nombre des faucons de la fauconnerie royale, et on cessa depuis de faire prendre des faucons au Holstein et dans les autres parties du Danemarck proprement dit, ce qui produisit une épargne annuelle de 200 éeus 5). Le grand fauconnier de la Calmette ayant été promu, en 1795, au grade de grand-maître des cérémonies, la première charge ne fut plus remplie, et elle disparut dès lors de PAlmanach de la cour et de Vétat. Il parait néanmoins que la fauconnerie royale existait encore au commencement de ce siécle, attendu qu’en 1803, le gouvernement danois avait fait annoncer, dans les feuilles publiques, une licitation fixée au 29 Avril, à onze heures du matin, touchant le louage d’un batiment destiné à aller chercher des faucons en Islande. La navigation ayant été rendue difficile ou intercepiée dans les guerres qui suivirent cette époque, on cessa de faire prendre des faucons en Islande, et la fauconnerie de la cour de Danemarck s'éteignit
comme celles de tous les autres princes de l'Europe. DE LA FAUCONNERIE EN RUSSIE.
Tout porte à croire que les Russes ont beaucoup moins cultivé la fauconnerie que la plupart des autres peuples de l'Europe. On ignore, si ce sont les Normands ou les Mongols qui ont apporté cet art en Russie; mais on sait que les princes russes étaient obligés de présenter annuellement, en signe d’hommage, des faucons aux Khans mongols, auxquels ils étaient soumis depuis 1240 jusqu'en 1477 6). — On ne connait d’autre livre russe sur la chasse au vol que l’ordre de la fauconnerie publié en 1608; encore est-il, suivant M. de Hammer, en grande partie emprunté à des lois mongoles. — Ce ne fut qu'une seule fois que le roi de Danemarck envoya des faucons blanes à la cour des Czars 7). — Cathérine I aimait à se servir de l’émérillon pour la chasse au vol; elle en faisait prendre tous les ans, et leur rendait la liberté aprés la saison de la chasse, vers la fin de l’automne 8). Pallas et beaucoup d’autres voyageurs rapporteni que l’usage de la chasse au vol est très général parmi les peuplades qui habitent les parties méridionales de la Russie d'Europe.
1) Archives de la chambre royale des rentes, tome VII, Litt. J, 2, no 62 et 61. — 2) Ibid., no 62,
anno 1791, no 7. — 8) Ibid., anno 1789, no 4 — 4) Ibid., anno 1791, no 7. — 5) Ibid., no 5.
6) Von Hammer, Falknerklee, p. XXIII. — 7) Savoir en 1763. L’aide-faucunnier qui avait apporté les
fiucons à St-Petersbourg, y resta neuf mois, afin de les aflaiter et enseigner à six personnes l’art de la
M. Constantin, comte de Branicki, a bien voulu nous communiquer 9) quelques détails touchant la chasse au vol telle quelle s'exerce aujourd'hui dans plusieurs parties de la Russie. Les voici. Au Caucase, on chasse les oies et les canards avec le faucon et laigle de la maniére suivante. Dès qu'on apercoit en l’air une compagnie d’oies ou de canards, on jette à la fois l’aigle et le faucon. Le premier se borne à planer au dessous du gibier, que sa présence empéche de s'abattre; le second s'éléve au dessus du gibier, et en le frappant, il l’étourdit de sorte quil tombe è terre, où les chasseurs qui suivent la chasse à cheval, n’ont qu'à le ramasser. — Dans le gouvernement de Moscou, on chasse la caille avec l’épervier. On se sert de chiens pour ce vol. Ceux-ci ayant arrété le gibier, le chasseur le fait lever, et Jette en méme temps l’épervier qui le prend très facilement. — Dans le gouvernement de Kiov, en Ukraine, on a, suivant M. le comte de Branicki, une manière toute particuliére de prendre les perdreaux. On emploie le chien et l’épervier pour ce genre de chasse qui, du reste, ne mérite guère d’entrer dans la catégorie de la chasse au vol. Le chien ayant arrété les perdreaux, le chasseur se tient derrière lui, l’oiseau sur le poing, tandis qu’une autre personne se rend, en faisant un détour, devant le chien, è une distance d’environ cent pas, où elle s'arréte pour appeler en lui présentant le pat, l’épervier que le fauconnier làche aussitot. L'épervier passe au dessus du chien en rasant presque la terre, et comme les perdreaux n’osent se lever à son apparition, le chasseur qui s'est empressé de suivre l’épervier, les prend en les couvrant d’un filet. Cette
chasse se fait au mois d’octobre.