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CHAPITRE VI

Ox peut avoir à couvrir, avons-nous dit dans le quatrième chapitre, un front d’une certaine étendue et qui ne peut être que difficilement tourné : c’est, par exemple, un terrain compris entre deux rivières,.ou bien aux extrémités de la ligne se trouvent des obstacles naturels, uné forêt, des marécages, la mer. Il suffit dans ce cas de défendre la position de face, et on emploie les lignes, soit continues, soit à intervalles, soit à ouvrages détachés. Nous allons dans ce chapitre chercher eomment on peut réunir les ouvrages simples de'manière à former un retranchement continu présentant les propriétés nécessaires pour une bomne défense.

Au commencement du troisième chapitre, nous avons jeté un coup d'œil général sur la manière d'obtenir un bon retranchement. Nous avons rejeté la ligne droite comme n'ayant ni feux flanquants ni feux croisés; nous repousserons de même une ligne formant une portion de polygone convexe, qui joindrait à ces défauts celui des secteurs privés de feux. Nous sommes donc conduits à adopter des faces formant des angles saillants et rentrants, faces alternativement flanquantes et flanquées, et soumises comme les angles aux limites indiquées dans le troisième chapitre : le terrain

en avant du parapet est couvert de feux croisés; les angles rentrants sont des points forts et les saillants des points faibles, d'autant plus faibles qu’ils avancent davantage dans la campagne. ,

De là il résulte que dans la construction des lignes il faut éloigner les saillants les uns des autres autant que le permet la nécessité du flanquement; on a ainsi moins de points ‘faibles ou points d'attaque, la surveïllance est plus facile, les défenseurs moins disséminés. On trouve en outre l'avantage de diminuer la longueur des crêtes, c’est-à-dire la quantité de travail à exécuter. Nous chercherons dans chaque cas particulier cet écartement maximum des saillants donné par la limite de la portée des armes; mous ferons aussi entrer, dans l’évaluation de la valeur d'une ligne, un élément bien important à la guerre, la rapidité d'exécution à laquelle il est souvent nécessaire de sacrifier quelques-unes des propriétés défensives les moins essentielles. - |

Dans tout-ce qui va suivre, le front à défendre est supposé droit ou composé de lignes droites.

Lignes à redans. — La manière la plus simple de fortifier une ligne est de composer le retranchemént de redans successifs, ayant leurs angles saillants égaux et leurs capitales perpendiculaires à la ligne de front (PL. V, fig. 2). Les angles rentrants sont alors égaux, et comme ils doiverit être .compris entre 90° et 100° pour assurer la condition du flanquement , tes angles saillants varieront dans les mêmes limites; seulement, à un changement de direction, ils pourront descendre jusqu’à 60°, si les deux directions forment un angle saillant en C, ou s’ouvrir jusqu’à 180° si elles forment un angle reñtrant en B. Lé maximum d’écartement des saïlants sera donnépar cette considération que le coup parlant d’un saillant doit atteindre la capitale du saillant voisin au plus à 210",00 de distance, pour que des feux croisés sillonnent le secteur dégarni de feux directs.

46 FORTIPFICATION PASSAGÈRE.

Quelquefois on construit les angles saillants alternativement aigus ‘ou obtus (PL1.-V, fig. 3). Les premiers ont 60° d'ouverture, on donne 90°-à tous les angles rentrants, et alors les saillants obtus forment un angle de 120°. Les faces des redans à angles obtus ont une longueur de 120",00 environ. Ce tracé porte.le nom de tracé à tenailles, parce qu’on peut le considérer -comme formé d’une série de tenailles, CDE, dont l'angle rentrant D est couvert par un redan. Outre l’avantage de n’avoir pas tous leurs saillants également attaquables, ce qui facilite beaucoup l’organisation de la défense, ces lignes occupent meins de profondeur que les précédentes pour une même longueur de face, et ont besoin de moins de térrain. On ajoute à leur foree en-reculant la pointe des redans à angle aigu, qui se trouvent ainsi dans un rentrant par rapport aux saillants obtus moins atfaquables.

Lignes à crémaillères. — Les lignes à crémaillères sont des lignes à redans dont les angles tant saillants que rentrants sont droits, et dont les capitales des angles saillants ne sont point perpendiculaires sur la ligne de front. ]l en résulte que les faces seront alternativement longues et courtes ; les premières portent le nom de longues branches, les autres de /lancs. Voici (PL. VI, fig. 1) la construction que donne Cormontaingne dans son Mémorial de fortification passagère : on divise la ligne de front en parties égales à 120®,00 ; sur chacune de ces longueurs comme diamètre on décrit une demi-circonférence ; à 40",00 au-dessous de la première ligne, on lui. mère une parallèle qui remonte la circonférence en deux points 6 et d'; joignant l’un des deux avec les premiers points de division, on obtient le tracé de la crémaillère : Cd et AB sont les longues branches; BC est le flanc. On voit que de A en G tous les feux des longues branches sont dirigés vers le point G, c’est-à-dire sur la gauche de la ligne de front, tandis que les flancs donnent des feux sur la droite. Les derniers feux seront évidemment

moins nombreux, et la zone qu'ils sillonnent s'étend moins loin dans la campagne; les lignes ont donc pour principale propriété de porter la plus grande: partie de leurs feux soit vers la droite soit vers la gauche du front, suivant le besoin. De À en G ils sont dirigés vers la gauche ; faudrait pour les diriger vers la droite joindre à avec les points de division Get €. ° | Quand après avoir dirigé les feux d’un côté de la ligne-de front on veut les porter sur l’autre côté, on change la direction des crémaillères, en faisant faire un angle saillant à deux longues branches voisines, au point de changement, comme en E; les feux vont alors en divergeant: de droite à gauche à partir de ce point. Si l’on voulait qu'ils allassent en convergeant sur le terrain .en avant de ce point, le changement de direction s’obtiendrait au moyen d’un angle rentrant fait par deux longues branches voisines comme en G; souvent alors cet angle rentrant est couvert par un reda LGK. | Quand il y a un changement de direction dans la ligne de front, on place as saïlant un point de brisure, et l’angle au lieu d’être droit eët aigu ou obtus suivant que les deux directions forment des angles rentrants ou saillants. : Le tracé que nous avons donné est un type auquel on n’est point forcé de s’astreindre; ainsi on peut diminuer la profondeur de ces lignes, pourvu que le flanc ne descende pas au-dessous de 15,00; on peut aussi diminuer les longues branches, mais il ne faut pas qu’elles dépassent 120",00, pour que le terrain qui.est en’‘avant soit sillonné par les feux de deux flancs successifs. Ainsi les feux de GK doivent atteindre à hauteur du point À, ce qui exige que la somme des deux longues branches A B et CK ne dépassæ pas 240",00. Les lignes à crémaillères donnent des feux croisés sur le terrain en avant ; leurs fossés vers les saillants sont assez bien flanqués, au moins.ceux des longues branches, et de plus la zone de terrain qu’elles occupent n’a pas une grande pro-

fondeur. Elles sont donc avantageuses dans beaucoup de cas, par exemple pour faire converger des feux sur une route que doivent suivre les. atiaques,

Lignes à redans el courlines. — Pour diminuer le travail à exécuter dans le tracé des lignes à tenailles, on peut supprimer le redan à angle obtus et le remplacer par une ligne droite joignant les extrémités -des faces des redans aigus voisins; cette ligne se nomme couwrtine, et l’ensemble du tracé (PL. VI, fig. 2) porte le nom de ligne à redans et courtenes.

. Voici eomment Vauban. qui a le premier employé. ce genre de lignes, indique a manière de faire le tracé dans son Traité de l’attaque des places: il met les saillants à environ. 240*,00 les'uns des autres, leur donne 60° d'ouverture et à leurs faces de 50 à 60,00 de longueur ; les courtines ont alors-de 180",00 à 190",00 de longueur. En campagneil n'est pas toujours commode de construire un angle de 60°; aussi Cormontaingne dans soù Mémorial donne-“t-il la construction suivante pour le redan : la gorge DE a 60",00 de longueur, et la capitale BF a 44°,06.

Dans .ce tracé Vauban et Cormontaingne se réoccupent surtout de la rapidité d’exécation, aussi éloignent-ils tellement les saillants pour diminuer le travail que la condition de faire flanquer à 240",00 la capitale d’un redan par les feux du redan voisin n'est pas remplie :‘il sont obligés d’admettre de l'artillerie dans leurs ouvrages, et Cormontaingne le dit expressément.

Mais on peut désirer rester dans la limite d’écartement qu’impose le flanquement par les feux d’infanterie ; alors le saillant B/ sera donné par cette considération que le dernier coup de feu partant de la face AC atteigne à 240",00 au plus la capitale de B’.

Le minimum d’écartement sera donné par la condition que les coups partant d’une face ne viennent pas atteindre

les défenseurs de la face opposée du redan voisin : pour avoir ce minimum, il faudra donc que la direction du dernier coup 0" C passe par le pied b” des talus extérieurs du saillant cherché B'.

Les longueurs données par Vauban et Cormontaingne ne sont pas nécessairement constantes; on peut les faire varier et reculer ou avancer-la courtine. Mais on ne peut la faire reculer indéfiniment ; la dernière condition que nous venons de poser donne le maximum de longueur de face Ac correspondant à un écartement des saillants choisi à l'avance : le dernier coup bc pour ne point atteindre les défenseurs du saillant B doit passer par le point de rencontre 6 des pieds de talus extérieurs de ce saillant.

Les changements de direction quand les deux lignes de front forment un angle rentrant se font au saïllant même des redans ; quand l’angle est saillant, on peut remplacer le redan par une lunette H dont les flancs donneront des feux sur les capitales des redans voisins, et dont les faces seront autant que possible flanquées par les feux de ces redans.

Dans ce genre de retranchement le terrain en avant est assez bien battu par des feux croisés; mais les fossés sont mal flanqués; car en supposant l’angle du redan de 60° environ, les angles rentrants sont de 120°, les feux flanquants sont très-obliques, et le flanquement mauvais. Mais le tracé du retranchement est simple:, son exécution rapide, et par suite il est souvent employé.

Lignes bastionnées. — On a quelquefois employé le tracé bastionné dans les lignes pour obtenir le flanquement des fossés, pensant par suite avoir une défense beaucoup meilleure ; mais on a presque toujours manqué le but que l’on voulait atteindre. Nous avons vu en effet dans le chapitre précédent que pour se servir avec avantage des fronts bastionnés, il faut leur donner un grand relief. Or quand

on a un grand développement de ligne à construire, on ne

peut admettre ces hauts reliefs qui nécessiteraient un immense travail, travail qui cesserait tout à fait d'être en rapport avec les résultats que l’on veut obtenir si on voulait en outre, pour avoir tout le bénéfice du flanquement des fossés, exécuter tous les déblais dont nous avons parlé. On sacrifierait un temps bien précieux pour un résultat bien minime, celui du flanquement du fossé; les obstacles à opposer aux colonnes résident surtout dans les feux qui se croisent sur le terrain en avant de l’ouvrage, et non dans quelques coups de fusil sillonnant les fossés.

D'un autre côté, si on trace les lignes bastionnées en faisant contourner au fossé les faces et les flancs, si on n'adopte pas de grands reliefs, elles deviennent inférieures aux lignes à redans et courtines ; les fossés ne sont pas mieux flanqués, et les saillants sont moins bien défendus, car les flancs de ces lignes sont moins longs que les faces des redans des lignes à redans et courtines : les faces des bastions sont peu utiles, parce qu’elles croisent leurs feux en avant de la courtine, c’est-à-dire en avant d’un point déjà très-fort par lui-même. Le tracé bastionné sera donc en général peu employé dans les lignes. Cependant il y a des cas où l’on s’en servira pour fortifier une ligne de médiocre étendue appuyée à des obstacles situés en arrière. On peut couvrir le terrain par deux ou trois fronts bastionnés (PL. VI, #g. 3) s'appuyant sur l'obstacle par deux longues branches situées aux extrémités. On obtient ainsi des ouvrages semblables aux ouvrages fermés, jouant le même rôle, et que l’on peut organiser avec la même force par l'emploi du tracé bastionné à grands reliefs. Ils portent le nom d'ouvrages d couronne simple, ou d'ouvrages à double couronne suivant qu'ils se composent de deux ou trois fronts.

Pour résumer en peu de mots tout ce que renferme :ce Chapitre concernant la valeur des différentes espèces de lignes, nous dirons que les tracés les plusemployés sont ceux à redans et courtines, et à crémaillères, comme satisfaisant

le mieux dans les différents cas aux conditions d’une bonne défense organisée promptement. Le tracé à tenailles peut aussi être employé comme une amélioration du tracé à redans et courtines, les courtines étant brisées de manière à mieux flanquer les fossés des faces des redans, à en être mieux flanquées , et aussi de manière à donner plus de feux croisés sur les capitales des redans. Seulement le développement des crêtes est plus grand, le travail plus considérable. |

Quant aux lignes bastionnées, elles seraient presque complétement à rejeter d’après les considérations précédentes; d’ailleurs leur tracé s'applique moins bien au terrain.

Nous pourrions au reste répéter ici ce que nous avons dit à la fin du précédent chapitre relativement au tracé. Rarement il sera unique dans tout le développement de la ligne ; en certains points on préférera le tracé à crémaillères, en d’autres celui à redans et courtines; dans les points plus menacés on améliorera ce dernier on le transformant en tracé à tenailles; quelquefois même sur un point très-important on emploiera le tracé bastionné avec ses hauts reliefs et ses grands déblais: rien d’absolu ne peut être prescrit à ce sujet.

. Il en sera de même pour la construction du genre de ligne choisi : les tracés donnés sont des types bons à suivre, mais que la forme du terrairi comme l'importance à donner à l’ouvrage pourront faire varier.

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