CHAPITRE VII
Dans certains cas les retranchements continus gêneraient l'action des troupes de la défense, qui ne pourraient faire de retours offensifs qu’en défilant par d'étroites ouvertures. On les couvre alors par des ouvrages isolés plus ou moins éloignés. Nous avons dit dans le quatrième chapitre que ces ouvrages pouvaient être placés de deux manières différentes, ou bien ils se flanquent les uns les autres et sont soumis par suite à certaines conditions de position réciproque ; le retranchement porte dans ce cas le nom de ligne d intervalles : ou bien leur position est seulement subordonnée à la forme du terrain, et leur ensemble est une Ægne à ouvrages détachés. Occupons-nous d’abord des lignes à intervalles.
Lignes à intervalles. — On emploie habituellement pour la construction de ces lignes soit des ouvrages simples ouverts à la gorge, soit des redoutes. Les premiers ont un grand avantage, c’est que si l'ennemi vient à s’en emparer, il ne peut s’abriter contre un retour offensif au moyen des parapets ; cet avantage sera surtout sensible si en arrière de la première ligne il s'en trouve une seconde dont les feux sillonnent l’intérieur des premiers ouvrages. Cependant,
même dans le cas de l'existence de ces deux lignes, il faut fermer la gorge de chaque ouvrage par les obstacles accessoires dont nous parlerons au dixième chapitre, pour que l'ennemi ne puisse par un mouvement rapide traverser un des intervalles, pénétrer dans un ouvrage, en chasser le défenseur, ou le mettre au moins dans un grand désordre, enclouer l'artillerie, et se retirer aussi rapidement devant un retour offensif : ces obstacles mettent la garnison de l’ouvrage à l’abri d'une pareille surprise, sans cacher le terreplein aux feux des ouvrages en arrière.
Si à la bataille de la Moskowa les Russes eussent pris cette précaution pour les ouvrages qui couvraient leur front, l'un d’entre eux qui avait déjà résisté à une première attaque directe n’eût peut-être pas succombé devant une seconde combinée avec une attaque à dos faite par la cavalerie ; mais Ja gorge de l'ouvrage n'étant point fermée, le général Caulaincourt, à la tête de ses cuirassiers, put arriver par un mouvement rapide jusque dans l'intérieur de l'ouvrage, mettre le désordre parmi les défenseurs, et faciliter ainsi l'attaque de front. |
Les ouvrages sans parapets à leur gorge seront donc généralement les meilleurs; cependant si la ligne est très-étendue, si on ne peut mettre qu’un seul rang d'ouvrages, si enfin on redoute les efforts d'un ennemi disposant de masses considérables de troupes, alors on pourra employer des redoutes se soutenant mutuellement, comme nous le dirons tout à l'heure. C’est à peu près en suivant cette méthode que Îles armées alliées anglo-françaises ont défendu leurs positions autour de la partie sud de la ville de Sébastopol, ainsi que Ja position de Balaclava. S’aidant avec intelligence de la forme du terrain, les alliés ont ainsi transformé leurs positions en un vaste camp retranché d’un aspect formidable, et qui leur a permis de braver les efforts de l’armée russe.
Les lignes composées d'ouvrages ouverts à la gorge sont généralement formées de lunettes; si on n’en met qu’un
seul rang, voici la disposition que l’on emploie (PL. VI, #9. 4). Les lunettes ont leurs saillants sur la ligne de front, et leurs capitales perpendiculaires à cette ligne. Comme elles doivent se flanquer réciproquement, en admettant que les défenseurs se servent seulement du fusil d'infanterie, 11 faut que le coup partant du saillant d’une lunette, et perpendiculairement à la direction de sa face rencontre à 240",00 au plus la capitale de la lunette voisine. On obtient ainsi l’écartement des saillants, qui sera d’autant plus grand que l'angle saillant sera plus aigu. Pour diminuer le travail en augmentant cet écartement, on prend l'angle saillant minimum, c'est-à-dire de 60°; alors la distance entre chaque lunette est de 210",00 environ. Les faces ont une longueur de 50 à 60°,00, et les flancs ont généralement 20",00, ce qui permet de les armer de 4 pièces d'artillerie ; ils sont dirigés de manière à porter leurs feux sur les saillants des lunettes voisines sans en atteindre les défenseurs, c’est-à-dire que leur dernier coup F6 doit passer par le point de rencontre des pieds des talus extérieurs au saillant de la lunette voisine B. Dans ce genre de retranchement le terrain en avant des ouvrages est couvert de feux croisés de mousqueterie qui en rendent les approches difficiles; mais si on parvient à forcer la ligne, on est sur un terrain dépourvu de feux, aucun obstacle ne couvre les réserves. On trouvera donc quelquefois qu’une seule ligne d'ouvrages ne suffit pas pour la défense, et
si on a du temps et surtout des travailleurs, on construira
une seconde ligne de lunettes en arrière de la première. Les lunettes du second rang seront au milieu des intervalles des lunettes du premier rang, qui sont disposées comme dans le tracé précédent. Leurs faces auront la même longueur que les faces des lunettes en première ligne, et leur seront perpendiculaires, de manière à les flanquer. On les arrêtera au pied du talus extérieur prolongé des faces des lunettes du premier rang, afin que leur dernier coup ne puisse pas prendre d’enfilade les défenseurs de ces faces. Si on a quel-
ques pièces d'artillerie pour en-armer les flancs des lunettes du second rang, on construira ceux-ci de manière que leurs derniers coups Mc et Na viennent passer par les points de rencontre des pieds de talus extérieurs des faces en c et a. Les saillants des lunettes du premier rang sont donc défendus d’abord par les feux d'infanterie de faces et de flancs des lunettes voisines du même rang, puis par les feux de mousqueterie venant des faces des lunettes du deuxième rang, enfin par les feux d'artillerie partant des flancs des lunettes du premier et du second rang. Si on n’a point d'artillerie, on dirige ces flancs de manière que leurs feux battent les saïllants des lunettes voisines du même rang.
Quand on a une grande quantité d'artillerie, on peut adopter une autre disposition, avantageuse sous certains rapports, inférieure sous d’autres; ce sera au général en chef à choisir la meilleure. Les saillants des lunettes du premier rang (PL. VII, Ag. {) sont espacés de manière à ce que les feux d'artillerie qui en partent flanquent les capitales des lunettes voisines à 7 ou 800",00. Ils sont flanqués directement par les feux d'infanterie des faces des lunettes du deuxième rang, et par les feux d'artillerie des flancs des lunettes du premier rang voisines. En adoptant pour les lunettes du second rang l’angle minimum de 60°, celui des lunettes du premier rang sera de 120°, et l’écartement de leurs saillants d'environ 400",00. Les flancs des kinettes du deuxième rang dirigent des feux d'artillerie sur les saillants des lunettes du premier rang.
On voit que par suite de cette construction il y aura moitié moins de lunettes en première ligne, moitié moins de travail, de points d’attaque et aussi de garnison : cependant les saillants de la première ligne sont encore défendus par des feux croisés de mousqueterie et d'artillerie. En outre les secteurs privés de feux des lunettes du premier rang sont moins grands que dans la première construction, et les faces sont moins ricochables.
On pourrait ajouter une troisième ligne d'ouvrages ayant la forme de redans; on placerait leurs saillants sur la capitale des lunettes du premier rang, et leurs faces seraient dirigées de manière à flanquer le terrain en avant des lunettes du second rang; mais il est rare qu'on ait le temps de construire cette troisième ligne.
Remarquons qu’il n’est question dans ce qui précède que des feux croisés en avant des saillants des ouvrages, et nullement du flanquement de leurs fossés. C’est en effet, d’après ce que nous avons dit déjà pour les lignes continues, le point capital de la défense. Certaines dispositions dont nous parlerons plus tard retiennent l’assaillant sous ces feux croisés qui lui font perdre du monde et le démoralisent ; une sortie faite à propos suffira peut-être alors pour faire échouer sa tentative ; mais si les colonnes arrivent jusque dans le fossé, ce ne sont point quelques coups de fusil qui pourront les arrêter. Ce flanquement n’aura donc pas grande utilité; cependant il est des moyens pour l’obtenir, mais ils exigent un grand surcroît de travail, et comme ils ont peu d'importance, nous né nous y arrêterons pas.
On emploie habituellement, pour les lignes à intervalles composées d'ouvrages fermés, des redoutes carrées distribuées de telle sorte que leurs faces se flanquent réciproquement. Voici la manière la plus simple de les disposer (PL. VI, fig. 5) : les redoutes sont placées sur deux lignes, leurs diagonales perpendiculaires à la ligne de front ; les crêtes des faces des redoutes du deuxième rang sont dans le prolongement des pieds des talus extérieurs des faces des lunettes du premier rang, afin que le dernier coup partant de BC ne prenne pas d'enfilade les défenseurs de la face AE. 11 faut en outre que les coups partant du saillant B de la redoute du deuxième rang atteignent à 240°,00 au plus la capitale de la redoute À du premier rang, ce qui donne pour le maximum de distance entre les saillants voisins des redoutes de
remier rang environ 340",00. La longueur des faces des
redoutes est en général de 40 ou 50",00. On peut donner moins d'épaisseur aux parapets des faces intérieures qui ne sont point exposées directement aux coups de l'artillerie. On diminue ainsi le travail à exécuter.
Lignes à ouvrages détachés. — 11 y a peu de choses à dire sur ce genre de ligne, dont la construction dépend tout à fait de la forme du terrain et ne repose que sur des principes généraux. Les ouvrages étant indépendants les uns des autres et ne se prêtant mutuellement aucun secours, il est indispensable qu’ils soient fermés soit par la forme du retranchement, redoute, fortin ou fort, soit en employant des ouvrages onverts à la gorge, mais appuyés à des obstacles infranchissables; ils doivent commander tous les abords. Leur importance dépendra de celle de la position; si on a un grand intérêt à la conserver, on la couvrira par de grands ouvrages armés d'artillerie et bien flanqués; s’il s’agit seulement d’un passage étroit, peu praticable, une petite redoute renfermant deux ou trois pièces de canon pourra suffire. En arrière des ouvrages on construira une route stratégique qui les reliera les uns. avec les autres et avec la position centrale de l’armée de défense , toujours prête à se porter vers les points attaqués ; des estafettes, des signaux télégraphiques la mettront en communication constante avec tous les points de la ligne.
À défaut de tracés bien définis, il faut étudier les exemples que nous offre l’histoire ; un des plus remarquables peutêtre est celui des lignes de Torrès-Védras, exécutées par l'armée anglo-portugaise dans les années 1809 et 1810 pour couvrir Lisbonne contre fes attaques de l’armée francaise, et décrites avec le plus grand soin par l'ingénieur militaire anglais John Jones.
Ces lignes, qui appuyaient leur gauche à la mer et leur droite au Tage, c’est-à-dire à deux obstacles infranchissables, l’armée française n'ayant pas d'équipage de pont, se
composaient d’un premier rang d'ouvrages isolés couvrant un front en arc de cercle de 38 à 40 kilomètres de longueur. Tous les accidents de terrain entre les ouvrages avaient été utilisés pour la défense. Des ouvrages fermés et garnis de batteries coupaient toutes les routes allant du centre à la circonférence ; leur garnison se composait de milices portugaises avec un noyau de troupes anglaises. Des routes établissaient des communications intérieures entre eux et aussi avec le point central où se troüvait l’armée du duc de Wellington. Des signaux télégraphiques donnaient avis au quartier général de tous les mouvements des Français. Plus tard, en arrière de cette ligne, on en construisit une seconde organisée de la même manière et ayant encore 30 ou 32 kilomètres de développement ; enfin, quelques ouvrages étaient élevés en avant de Lisbonne pour couvrir cette capitale, dans le cas où les lignes auraient été forcées.
L'armée du maréchal Masséna se présenta devant ces obstacles ; pendant un mois le général français côtoya ces lignes, cherchant un point faible ; mais enfin ne pouvant tromper la vigilance du général anglais, manquant de vivres dans un pays aride et ravagé d'ailleurs par les Anglais dans leur retraite, il fut obligé de se retirer.