‹ Traite de fortificationChapitre 25 sur 99 · CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH

En suivant les méthodes indiquées dans le chapitre précédent , il faut au moins quatre ou cinq jours pour construire des ouvrages de défense d’un profil assez faible, et pour les ouvrages plus importants il ne faudrait guère moins de huit ou neuf jours. Nous remarquerons au reste que ce temps est indépendant du développement de l’ouvrage, parce que l'on suppose qu’ existe toujours assez de bras pour compléter les ateliers, mais qu’il varie avec la force plus ou moins grande du profil, et par suite avec l'importanee de la position. La fortification ainsi comprise deviendrait inutile dans beaycoup de cas, deviendrait même quelquefois nuisible, car son exécution fatiguerait inutilement les troupes que l’ennemi pourrait d’ailleurs surprendre en désordre au milieu de ces travaux. Son emploi serait donc restreint au cas où il faut se défendre contre une attaque prévue longtemps à l’avance sur un point connu , par exemple pour mettre à l'abri une portion de pays en la couvrant par des lignes, comme les Anglais firent en 1809, pour couvrir Lisbonne contre l’armée française en construisant les lignes de Torrés-Védras. :

Mais souvent on a peu de temps pour construire la fortification ; il ést alors différents moyens pour en accélérer la construction , ils résident dans l’organisation même du travail. En décrivant dans le chapitre précédent celle que l’on emploie quand le temps ne manque pas, nous avons toujours supposé que l’on tirait le meilleur parti possible de la force des hommes, en les plaçant à des distances convenables pour qu'ils ne se gênent pas mutuellement , en ne les faisant travailler que huit ou dix heures par jour, et comme corvées, c'est-à-dire sans les payer. De plus le profilement de l’ouvrage retardait l’époque de la mise au travail.

Mais du moment où le temps manque, il faut aux dépens même de la perfection de l'ouvrage changer ces dispositions, quitte à rectifier après la construction ce qu’il y aura de défectueux.

On met les hommes à la tâche, doublant la quantité de travail obtenue dans les corvées; on délivre des rations de vin ou d’eau-de-vie à ceux qui ont fini les premiers; enfin on excite l’amour-propre des travailleurs pour créer une cerfaine rivalité entre les ateliers. On peut être sûr d'arriver ainsi à un excellent résultat; seulement il faut égaliser les forces des hommes composant les différents ateliers; et en outre un certain coup d'œil, une certaine habitude sont nécessaires pour ne pas imposer une tâche trop forte, ce qui irriteraît et dégoûterait les travailleurs. I] est aussi fort important d'exercer une active surveillance, et d’être très-sévère sur l'achèvement du travail imposé.

Si-on veut obtenir encore un meilleur résultat , on paye les hommes, non point à la journée, mais suivant le travail fait, leur donnant par exemple. 0",20 ou 0‘,25 par mètre cube enlevé dans chaque atelier. Les hommes du même atelier se partagent ensuite le prix du travail fait pendant la journée; une gratification est accordée à l'atelier qui a le mieux travaillé. Le rôle des officiers devient alors assez important : outre la surveillance ordinaire, ils devront le soir

faire le métré du travail exécuté par chaque atelier, afin de régler la somme à laquelle ont droit les hommes qui le composent. Ce moyen est des plus efficaces, mais on ne peut l'employer que sur l'ordre du général en chef qui fait ordonnancer les fonds nécessaires.

En même temps on accélère:la pose des profils, et on met les ouvriers au travail avant que le profilement ne soit achevé; il suffira d’avoir déterminé le pied du talus extérieur et par suite la berme et le sommet de l’escarpe.

Enfin on relève fréquemment les travailleurs. En excitant les hommes comme nous venons de le dire, on leur fait employer toute leur force au commencement du travail; mais ils se fatiguent vite, et une journée de dix heures est trop longue si on ne leur donne que les repos habituels aux moments des repas. On forme alors deux détachements de travailleurs ayant chacun la même composition, qui se relèvent de quatre heures en quatre heures.

De cette manière chaque homme ne travaille que huit heures en deux reprises de quatre heures chacune, et dans les journées ordinaires d’été, on peut obtenir seize heures de travail. Si les jours sont trop courts, on fait les reprises de trois heures seulement, mais jamais moins longues, car le bénéfice que l'on retire du relèvement des travailleurs serait détruit par la perte inévitable de temps produite au moment du changement.

Si l’on veut en outre mettre les hommes à la tâche, il faut avoir soin de conserver les mêmes travailleurs aux mêmes ateliers : chacun de cette manière sait ce qu'il faut faire, et l'opération du relèvement des travailleurs se fait plus vite.

Si tous ces moyens ne conduisent pas à une rapidité suflisante, on peut l’augmenter en changeant la disposition des travailleurs, ce qui n’exclut pas l'emploi des moyens précédents. .

La largeur de nos ateliers a été réglée de manière que les files de pelleteurs soient espacées de 2",00 environ ; en les

rapprochant davantage , les hommes se gêneront à la vérité, mais le travail ira plus vite, car chaque atelier aura moins de terre à enlever, et la diminution de la quantité de travail fera plus que compenser la gêne éprouvée par les travailleurs. Cependant il ne faut pas donner aux ateliers moins de 1",00 de largeur, car le travail deviendrait difficile, et le désordre se mettrait parmi des travailleurs trop rapprochés.

Enfin il est un dernier mode d'exécution des ouvrages dont il convient de parler, et que l’on emploiera si tous ceux indiqués précédemment ne permettaient pas d'achever l'ouvrage en temps opportun. Il consiste à mener le travail de telle sorte qu’à chaque: instant on puisse se servir pour la défense de la portion d'ouvrage exécutée.

On prolonge (Pr. XIV, fig. 1), le talus intérieur du profil à exécuter jusqu'à sa rencontre avec le sol en c et on construit d'abord un parapet c de f ayant la crête à 1",30 au-dessus du sol, et une épaisseur suffisante pour résister à la balle ; son talus intérieur est revêtu, le talus extérieur est à terres coulantes; les terres proviennent d’un déblai G k:/ commencé sur le bord de l'escarpe. Une fois ce travail fait, l’assaillant aurait déjà un désavantage marqué, car le défenseur est couvert à 1,30 contre la balle, et le fossé suffirait pour arrêter la cavalerie ennemie. On continue ensuite le travail de la manière suivante : on élève le revêtement du talus intérieur, épaississant et élevant aussi le parapet, et massant en même temps une banquette toujours tenue à 1",30 audessous de la crête , de telle sorte qu’à un moment quelconque le profil a/b/c'd'e! f! soit toujours défensif. Les terres sont tirées du fossé qui s’approfondit et s’élargit en même temps. L'organisation des ateliers n’est point changée, mais le travail est un peu plus difficile, un peu plus long, et il faut un pelleteur de plus par file pour faire franchir aux terres de la banquette la hauteur du parapet.

Il existe dans certains cas une manière d'accélérer encore

la construction des ouvrages, en se servant du défilement

par le terre-plein qui fera éviter des reliefs considérables, et en le combinant avec le défilement par l'exhaussement des crêtes. Nous en avons dit un mot au chapitre VIII.

Tous.les moyens précédents ne comportent aucun changement dans le profil défensif. Mais dans beaucoup de cas il n’est pas nécessaire de réunir toutes les conditions de défense qu'offrent les ouvrages ordinaires pour mettre de son côte toutes les chances du combat. On change alors le profil qui reste constant sur tout le développement de l’ouvrage, c’està-dire que l'on ne s'inquiète point du défilement, et que la crête est tenue parallèle au sol. On obtient ainsi des retranchements qui s’exécutent rapidement surtout si on adopte le travail à la tâche.

Le meilleur de tous, mais aussi celui qui demande le plus de travail, se compose toujours d’un parapet pour abriter contre les projectiles et d’un fossé pour arrêter l’assaillant; seulement les terres sont prises à la fois dans le fossé et dans une tranchée faite en arrière du parapet (PL. XIV, #g. 2). De cette disposition il résulte une exécution plus rapide, car d’un côté les troupes se tenant dans la tranchée, on n’a pas besoin pour les couvrir d'un relief aussi grand, et de l’autre les terres nécessaires pour masser le parapet viennent à la fois des deux excavations, en employant bien entendu le double de travailleurs.

Voici les dimensions adoptées habituellement : le parapet a une épaisseur de 4",20 pour résister au boulet de 12; la hauteur de la crête est de 1",80 ; la plongée est à 6 de base pour 1 de hauteur, ce qui met la crête extérieure à 1",10 au-dessus du sol; le talus extérieur est à 45°, le talus intérieur est au tiers et revêtu avec des claies préparées à l’avance ou avec des fascines; la banquette a 1°,20 de largeur: elle est soutenue par deux fascines placées sous un talus au quart. Le fossé a les dimensions minimum, c’est-à-dire 4,00 de largeur et 2°,00 de profondeur. .La tranchée est creusée à 0",50 en arrière de la banquette, elle a 4°,00 de largeur

au fond, 0",50 de profondeur près du parapet et 0",70 à l'extrémité; des gradins de 0,50 de largeur ou une rampe à 2 de base pour 1 de hauteur ‘relient le fond de: la tranchée avec le sol.

L'établissement des travailleurs est des plus simples. Pendant qu’on fait le tracé, les hommes qui ont formé les faisceaux et déposé leurs sacs et leurs fourniments se reforment sur trois rangs, puis recoivent une pelle et une pioche par file, et alternativement une pelle et une dame : on les dispose ensuite le long du fossé et de la tranchée, chaque file formant un atelier travaillant sur une zone de 1",00 de largeur. Il faut donc deux files par mètre courant de crête. Le travail commence immédiatement, pendant qu’on achève la pose des profils; quelques sous-officiers sont chargés de régler les talus; les caporaux travaillent avec la troupe.

Le déblai du fossé est de 5”,670 par mètre courant, et comme en mettant les hommes à la tâche on obtient qu'ils enlèvent près de 1",00 par heure, ilen résulte qu'il ne faut pas plus de six heures pour construire ce retranchement ; quelque peu exercés que fussent les hommes, on ne devrait pas mettre plus de huit heures. Les travailleurs de la tranchée, qui n’ont que 2°,700 à déblayer sont chargés des fascinages et du revêtement. On voit que la nuit qui précède une bataille suffit à la rigueur pour la construction d’un pareil retranchement , et en relevant les travailleurs et ne leur imposant que trois heures de travail, ils n’éprouveront pas une trop grande fatigue.

Cependant cette rapidité peut encore ne pas être suffisante ; pour en obtenir une.plus grande, on sera obligé de sacrifier une des parties essentielles de la fortification": c'est habituellement le fossé. Le retranchement ne présente alors qu’une masse couvrante pour abriter le défenseur contre les projectiles ; les terres en sont données par une tranchée de 4",00 de largeur sur 1”,00 de profondeur, située en arrière (PL. XIV, fig. 3); la hauteur du parapet est de 1°,30, afin

que le défenseur placé sur le sol comme sur une banquette puisse faire feu par dessus la crête : deux gradins de 0,50 de largeur sur autant de hauteur , soutenus par des talus au quart le conduisent du fond de la tranchée sur cette espèce de banquette.

Le déblai de la tranchée est environ de 4",500 ; l'ouvrage qui d’ailleurs s’exéeute comme le précédent doit donc être achevé en cinq heures de temps environ et avec moitié moins dé monde. La base du remblai est de 8",00 environ.

Dans le tracé donné par la figure 2, le défenseur séparé de l'ennemi par un fossé ne peut prendre l'offensive qu’en défilant par des trouées ménagées de distance en distance; dans le second système on n’a plus besoin de ces interruptions; des gradins ménagés le long du talus intérieur et soutenus par des fascines permettent au défenseur de franchir en ordre le parapet pour prendre l'offensive et se porter en masse sur l'ennemi. Vis-à-vis des points où l’on veut observer strictement la défensive, on peut remplacer le fossé par une ligne d’abatis couverte par un avant-glacis.

Le général du génie Rogniat a proposé un tracé d'ouvrages à exécution rapide qui paraît offrir quelques avantages, malgré les critiques assez vives dont il a été l'objet : la pratique n'est encore venue justifier ni ces critiques peut-être un peu outrées, ni la confiance que l'inventeur accordait à son tracé. Voici néanmoins en quoi il consiste :

Le général partage sa ligne de front en parties de 240",00 de longueur (PL. XIV, fig. 4) : les points de division sont les saillants d'autant de lunettes destinées à couvrir ‘de l'infanterie, ayant 50°,00 de longueur de face, et 36°,00 de longueur de flanc. La ligne a à qui sert à déterminer la direction des faces a 44"00 de longueur environ. Le profil du parapet des lunettes est donné à la figure 5 de la planche XIV : la crête a 2°,00 de hauteur, le parapet 1",50 d'épaisseur , et le fossé 2",00 de profondeur sur 3",95 de largeur, ce qui donne un déblai de 5",600 ne demandant pas plus de six

heures pour son exécution. Entre les extrémités des flancs de deux lunettes voisines est une distance de 120"00 défendue de la manière suivante : dans le prolongement des faces des lunettes est une courtine brisée dont les crêtes donnent des feux en avant des flancs ; le profil de la courtine est donné à la figure 3 de la planche XIV ; les terres du parapet sont fournies par une tranchée creusée en arrière, dans laquelle se tiennent les troupes. L’artillerie est placée sur le sol, au saillant de cette courtine, abritée par un épaulement de 0"80 de hauteur sur 3",00 d'épaisseur, par dessus la crête duquel elle tire à barbette. La: figure 6 de la planche XIV en donne le profil. Trois pièces sont généralement placées en ce point : l’une tire en capitale, et les deux autres balayent le terrain en avant des faces des lunettes. Un fossé situé en avant de l’épaulement fournit les terres nécessaires à sa construction. Ce parapet et celui de la tranchée demandent moins de temps pour leur exécution que celui des lunettes.

Des passages de 10,00 de largeur sont ménagés entre les extrémités des flancs et de la courtine.

Dans ce tracé les lunettes se flanquent à bonne portée et - sont flanquées par les feux de mousqueterie et d'artillerie de la courtine. Le terrain en avant est donc sillonné de feux croisés et tout est bien disposé pour la défensive ; comme les lunettes attirent par leur position saillante les efforts de l'ennemi, le général Rogniat recommande en outre l'emploi d’abatis dans leurs fossés. Pour passer à l'offensive, les troupes de la courtine franchissent les gradins rapidement et en bon ordre, et s’avancent vers l'ennemi, soutenues par l'artillerie légère et la cavalerie sortant par les passages laissés entre la courtine et les flancs.

En résumant ce que nous venons de dire sur l’exécution des ouvrages de fortification, on voit que si pour des ouvrages importants et dont la construction demande des soins et de l'exactitude il faut de cinq à six journées de travail, on peut soit en sacrifiant quelques détails et en changeant

la disposition normale des travailleurs, soit en donnant au retranchement un profil moins fort que le premier, on peut, dis-je, se couvrir en très-peu de temps, presque en présence de l'ennemi. Les méthodes que nous venons d'exposer sont d'une grande importance: moins que jamais on doit être disposé à.abandonner les secours que l'on peut tirer de la fortification de campagne alors que par suite du perfectionnement des armes à feu les rencontres deviennent de plus en plus meurtrières. Seulement comme la facilité des communications croît aussi chaque jour, les champs de bataille ne seront jamais occupés que la veille du combat, et il faudra par tous les moyens possibles accélérer la construction de la fortification. Il serait par suite à souhaiter, comme le demande le général Rogniat dans ses Considérations sur l’art de la guerre, que les soldats fussent habitués à porter et à manœuvrer des outils de pionniers.

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