CHAPITRE XIV
Les différents retranchements n’ont été considérés jusqu'ici que d'une manière isolée et sans chercher à coordonner Jeur existence soit avec la forme du terrain, soit avec les ouvrages environnants, soit encore avec le but direct de leur construction ; nous exposions pour ainsi dire leur théorie particulière. Passant dans ce chapitre de la théorie à la pratique, nous étudierons à un point de vue plus général quelles sont les différeutes positions que l’on peut avoir à couvrir dans une guerre offensive ou défensive, et nous chercherons quels sont les retranchements à employer dans les différents cas.
Les positions que l’on veut retrancher à la guerre se divisent en deux grandes catégories : il y a les positions isolées qui doivent être entourées d'obstacles, et celles qui présentent un front d’une grande longueur ne peuvent être tournées, et sont alors couvertes par des lignes. Nous les examinerons successivement. :
Nous placerons d’abord dans la première catégorie les ouvrages isolés qui en pays ennemi relient une armée avec sa base d'opération, et permettent la circulation de convois
faiblement escortés. En augmentant l’espace occupé par la fortification , ces positions deviennent des camps r'etranchés dans lesquels des corps considérables peuvent trouver un abri. Nous y mettrons aussi les ouvrages qui assurent à une armée le passage d’une rivière, et que l’on nomme téfes de pond. E | | Dans la deuxième série seront les lignes de frontières terrestres ou maritimes, les retranchements exécutés par une armée pour fortifier sa position à la veille d’une bataille, et enfin les lignes destinées à couvrir une armée de siége. Nous ne parlerons de ces dernières que dans la troisième partie d cours.
Postes isolés en pays ennemi. — Ces. postes sont plus qu moins forts et étendus suivant l’importanee du passage qu'ils assurent : ainsi pour s'assurer d’un défilé, on peut se contenter de placer au débouché un fortin, ou même une simple redoute. Mais s’ils doivent en, même temps servir d’abri aux convois et à leurs-escortes, on les organise d’une autre mauière : au centre est un réduit destiné à la garnison habituelle de Ja position et dont la capacité est en rapport avec le chiffre’ de cette garnison; autour s’étend un espace assez vaste pour enfermer le convoi, espace protégé par une enceinte défensive.
De pareils postes ont été établis en Algérie pour donner de la sécurité aux routes reliant les centres de population; un blockhaus à étage, analogue à ceux que nous avons décrits, renfermait la garnison permanente, forte par conséquent de 18 hommes environ; une enceinte, dont le parapet était souvent en pierres sèches, suffisait pour couvrir les troupes et les convois de passage contre les attaques des indigènes.
Ces retranchements doivent être placés sur un site avantageux , à portée de l’eau, du bois de chauffage et des approvisionnements; on choisit les points élevés pour n’être pas obligé d’avoir recaurs au défilement, facile à employer pour
de petits ouvrages, maïs conduisant à de trop grands reliefs aussitôt que l'ouvrage est un peu considérable.
Souvent on établit ces postes dans un village retranché ; les maisons abritent les troupes et les approvisionnements; quelquefois même on pourra occuper ainsi une petite ville.
Ces postes ne sont pas-utiles seulement pour protéger les communications, mais aussi pour couvrir la retraite d’une armée trop engagée dans un pays ennemi.
Camps retranchés. — Quand la position que l’on veut conserver acquiert une très-grânde importance ou qu’une armée est trop faible pour tenir la campagne en pays ennemi, sans cependant vouloir l'abandonner, on construit un camp retranché qui se compose en général d’une enceinte continue renfermant le matériel, les approvisionnements et une garnison convenable. La masse de l’armée campe à l'extérieur, autour de cette position, couverte par une série d'ouvrages détachés se prêtant un mutuel appui et reliés par des défenses accessoires ou des obstacles naturels : ce sont habituellement des lunettes palissadées à leur gorge." La première enceinte intérieure sert. de réduit à cette position; c’est un fort à quatre ou cinq bastions, ou bien un gros bourg, une petite ville, organisés défensivement et fournissant des abris pour les approvisionnements et le matériel.
Le choix de ces positions est fait avec soin d’après la forme du terrain, et de manière que les camps soient bien à l'abri en arrière des ouvrages avaneés; les meilleurs seront toujours ceux défendus sur un certain développement par des fortifications naturelles; on défend le reste de l'enceinte par des lignes continues ou à intervalles. On peut voir à ce sujet la discussion établie par M. de Clayrac dans son Ingénieur de campagne , à propos des camps retranchés de Russenheim ou de Spire, exécutés ou projetés par lui.
Têtes de pont. — Lorsqu'une armée débouche en pays ennemi après avoir traversé une rivière, il est pour elle du
plus haut intérèt de conserver ses ponts, c’est-à-dire sa ligne de communication et au besoin de retraite. On les garantit par des retranchements de campagne nommés têtes de pont.
L'importance de la communication règle naturellement celle de l'ouvrage chargé de sa conservation; mais en tous cas, le retranchement employé ne doit présenter de parapet que vers l'extérieur, et non point du côté de la rivière qui forme un obstacle suffisant; il faut au contraire qu’il soit ouvert de ce côté pour que les feux provenant de la rive de départ sillonnent son terre-plein dans tous les sens et empêchent l'ennemi de s’y établir.
Les différents retranchements ouverts à la gorge dont nous avons parlé, tels que redans, lunettes, ouvrages à cornes-ou à couronne, seront choisis suivant les cas et d’après l’importance de la position. On peut aussi la couvrir au moyen de lignes continues appuyées à la rivière par leurs deux extrémités. |
Quel que soit l'ouvrage employé, les deux faces extrêmes qui s'appuient aux rives doivent autant que possible leur être perpendiculaires, afin de recevoir leur‘flanquement de batteries placées sur la rive de départ comme il est indiqué à la figure 3 de la planche VI. Le flanquement du terrain en avant des autres faces dépend du tracé adopté. Dans certains cas, le flanquement des branches extrêmes ne peut être tiré de la mve de départ, par exemple quand la rivière est trop large pour là portée des pièces d’artillerie. Dans ce cas on peut remplacer les branches extrêmes par un front bastionné dont toutes les parties se flanquent mutuellement (PL. XV, /ig. 4), ou bien, vers le bord de la rive; briser la crête en forme de refirade, comme l'indique la figure 5 de la planche XV. Sur une rivière très-large on peut quelquefois trouver des positions où l'inconvénient que nous venons de signaler n’existe pas vis-à-vis d'îles situées dans le cours de la rivière. Ces positions offrent de grands avantages. En premier lieu, les ponts ont moins de longueur; ensuite, des
batteries établies peuvent flanquer l'ouvrage ; enfin les îles sont de véritables postes avancés, d'où on peut tenter des passages de vive force, et qui servent de dernier réduit pour faciliter l'évacuation de la tête de pont.
Ces ouvrages ne se distinguent des autres retranchements de campagne que par leurs dispositions intérieures appropriées au but particulier qu'ils doivent atteindre. Le choix de la position est d’abord d’une importance majeure ; il faut tâcher de trouver un point où la rive de départ soit un peu plus élevée que l’autre; le flanquement en sera plus facile. Il en est encore de même quand la rivière forme un coude, mettant l'ouvrage dans un rentrant; la défense par les rives de départ est plus complète et faite au moyen de feux croisés ; puis l'ouvrage avec la même capacité a moins de développement de crête, moins de saillie vers l'ennemi, sa garnison est moindre et son attaque plus difficile; enfin, l'existence du coude abrite les ponts. On doit aussi éloigner l'ouvrage des hauteurs dominantes, car pour défiler non-seulement son terre-plein, mais les ponts en arrière, il faudrait recourir à des reliefs trop considérables. .
Quand il y a plusieurs ponts, il faut. les écarter d'environ 100,00 les uns des autres, de manière que si l’un d’eux venait à rompre, on eût le temps d'arrêter ses débris flottants avant qu'ils ne vinssent frapper et peut-être détruire aussi le pont suivant. À 800 ou 1000",00 en amont, on barre en outre la rivière avec une estacade composée de pièces de bois flottantes liées les unes aux autres par des chaînes, afin d'arrêter les brûlots ou machines incendiaires lancées par l'ennemi pour détruire les ponts. Un poste garanti par un petit ouvrage est chargé en ce point de la surveillance.
Nous ne voulons pas décrire les ponts employés à la guerre ; nous rappellerons seulement qu'ils sont de deux sortes : ceux construits par l'artillerie au moyen d’un matériel préparé à l’avance et formant l'équipage de ponts, et ceux construits avec les matériaux que l’on trouve sous la main par le corps
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du génie. Dans les premiers on emploie des bateaux ou pontons tous de même modèle ; le tablier des seconds est soutenu par des bateaux du commerce, c’est-à-dire de grandeurs différentes, ou par des radeaux, ou par des chevalets, ou enfin par des pilots enfoncés dans la rivière. On en construit habituellement un de plus que le nombre recannu nécessaire , afin de servir de pont de rechange.
Les batteries élevées sur les rives de départ pour flanquer les longues branches se composent d'épaulements percés d'embrasures. Si-l'on craignait les courses de quelque parti ennemi, on pourrait les entourer d’une enceinte en palissades, ou même les placer dans de petites redoutes.
Les communications doivent attirer surtout notre. attenton ; elles sont placées le long des rives, à droite et à gauche, pour ne pas gêner le tir des défenseurs de l’ouvrage; la retraite peut ainsi s’opérer sous leur protection et sans que la défense soit paralysée par la présence des troupes en dehors. Voici comment on les construit : on arrête le parapet à une distance de la rive ‘égale à la largeur du passage (PL. XV, fig. 5); mais le fossé est continué jusqu’à la rivière ; on le traverse sur un pont en bois, que l’on enlève quand on veut rétablir l'obstacle. En arrière, pour boucher la trouée, on place une traverse perpendiculaire à la rive, garnie d'une banquette à l'intérieur ; des palissades se prolongeant dans la rivière jusqu’au point où l’eau acquiert une profondeur de 2=,00, empêchent l'ennemi de se glisser le long des rives pour surprendre l’ouvrage par la gorge. .
À 10 ou 15",00 en avant du débouché des ponts se trouve une ligne de palissades qui forme le long de la rive une espèce de chemin, et sépare les défenseurs de la tête de pont des troupes qu’ils sont chargés de protéger dans leurs mouvements en avant ou en retraite. Si on ne prenait la précaution d'isoler ainsi cette garnison, peut-être serait-elle la première à abandonner l'ouvrage au moment d’une retraite précipitée, ou au moins il y régnerait un grand désordre qui
ne lui permettrait plus de protéger efficacement les colonnes en retraite. De plus cette palissade a l’avantage de garantir le retranchement contre une surprise par la gorge. .
Il est -extrêmement important d'avoir des réduits dans intérieur de ces retranchements; ce sera sous leur protection que les défenseurs de l'ouvrage principal pourront en faire l'évacuation. Dans les petits ouvrages ces réduits sont des blockhaus construits de.manière à flanquer la fermeture de la gorge ; dans les grands ouvrages on emploie de petits redans, placés vis-à-vis des ponts, et ayant eux-mêmes un blockhaus pour réduit secondaire (PL. VI, fg.-3); au lieu du redan on peut employer une ligne tenaillée en-palanques (PL. XV, fig. 4). Si on veut que la tête dé pont puisse servir en même temps de camp retranché, on n'augmente pas son développement, mais on construit à une:certaine distance en avant une ligne de-luriettes se. flanquant mutuellement ou flanquées par l’ouvrage en arrière ; leur gorge est fermée par une forte palissade. On obtient ainsi entré la tête de pont et les lunettes un vaste terrain bien: défendu, surtout si les lunettes sont reliées par des défenses aecessoires. L'armée peut camper sur ce terrain en attendant le moment d'entrer en campagne, ou au contraire celui de faire. sa retraite qui s'effectuera dans l’ordre suivant : l’armée abandonne sa position sous la protection des lunettes armées d'artillerie légère ; à leur tour les gacnisons dés lunettes les évacuent sans bruit, pendant la-nuit, emmenant leurs pièces et-le.matériel, détruisant les palissades de la gorge, et protégées au besoin par les défenseurs de la tête de pont. Si on veut évacuer complétement le terrain ennemi, - ceux-ci quitteront à leur tour l'ouvrage, sous la protection du réduit et de l'artillerie de position placée sur la rive de départ. Tous les ponts sont alors repliés, sauf un laissé pour servir à la retraite des défenseurs du réduit principal. Ceux-ci s’échappent à leur tour protégés par le blockhaus. Le dernier pont est alors replié .et les défenseurs du blockhaus font leur retraite la nuit sur des ba-
teaux -préparés à cet effet. Pour couvrir leur passage toute l'artillerie de position couvre de feux le terre-plein de la tête de pont et le terrain en avant.
Quand on établit des passages sur les rivières en pays ennemi, il faut protéger les ponts sur les deux rives, et on construit des doubles têtes de pont. L'organisation sur chaque rive est la même que celle que nous venons de décrire. Souvent de petites villes sont placées sur ces rivières, et on se sert de leurs ponts, si l'ennemi n’a pas éu soin de les couper : les maisons organisées défensivement sur les deux rives forment alors une excellente tête de pont.
Des Lignes. —— Dans les chapitres VI et VIE nous avons décrit les différents gerres de lignes que l’on peut construire ; nous avons vu qu'on les distinguait en trois classes différentes : lignes continues, hgnes à intervalles et lignes à ouvrages détachés, pour chacune desquelles il existe différents modes de tracé. Ainsi nous avons garlé des lignes continues à redans, à crémaillères, à redans et courtines, bastionnées ; des lignes à intervalles formées d'ouvrages ouverts à la gorge ou de redoutes; et enfin des lignes-à ouvrages détachés composées d'ouvrages de toutes sortes, fermés ou nen, comme redans, lunettes, redontes, fortins, ete. Examinons dans quel cas on peut-et on doit les employer, et d'abord quelles sont celles dont il vaut mieux faire usage. |
De vives discussions se sont élevées entre différents auteurs militaires sur la prééminence des diverses classes de lignes dont nous venons de parler : les uns soutenaient l'excellence des lignes continues et en exagéraient peut-être ka valeur; d'autres portant dans leurs critiques une exagération contraire repoussaient ces lignes dont ils faisaient ressortir tes défauts, et ne voulaient employer que les lignes à intervalles. De ce choc d'opinions contradictoires résulta la preuve que ni l’un ni l’autre des deux partis n’avait complétement Lort ou raison, et que si dans certains cas on devait préférer les
lignes à intervalles, les lignes continues rendraient de plus grands services dans d’autres. Ainsi pour couvrir un pays contre les courses de partis ennemis pillant et levant des contributions, pour empècher les secours de s'introduire dans une place dont on fait le siége et couvrir l’armée assiégeante, on préfère généralement les lignes continues. L'exemple du prince Eugène forçant en 1706 avec 40,000 hommes de troupes les lignes établies par l’armée française devant Turin et gardées par 70,000 hommes, prouve seulement que les Français en firent un mauvais usage, et non point qu'elles fussent mauvaises en elles-mêmes. Un même sort attendait peut-être l’armée française devant Mantoue en 1796, si le général Bonaparte $e fût renfermé dans ses lignes pour continuer le blocus, au lieu de se porter au devant du maréchal Alvinzy. Les lignes de Wissembourg et de Mayence furent tournées, il est vrai; mais les avait-on construites pour arrêter une armée considérable, ou seulement des partis ennemis? D'ailleurs il est une autre observation à faire, c’est que bien rarement on construit des lignes continues telles que nous les avons décrites. La continuité est établie le plus habituellement au moyen d'obstacles naturels tels que rivières, inondations, forêts semées d'abatis, villages organisés défensivement, soutenus de distance en distance par des lunettes ou des redoutes; là où ces obstacles font défaut, on y supplée par des portions de lignes continues. De pareils ouvrages plus faciles à défendre qu'un simple parapet précédé d’un fossé, et moins longs à construire, n’attireront point les mêmes critiques que les lignes continues également vulnérables en tous leurs points, malgré l'emploi d'un grand nombre de défenseurs.
Ainsi en réalité la distinction entre les différentes espèces de lignes est plutôt théorique que pratique, et la forme du terrain indique le genre de lignes à employer.
Sur un terrain plat et sur lequel on ne tient pas à avoir de débouché, on élève une portion de ligne continue, pré-
cédée de défenses accessoires ; si des pentes douces semblent favoriser l'offensive, on se préparera un excellent champ de bataille en employant les lignes à intervalles; partout ailleurs les obstacles naturels seront combinés avec des ouvrages détachés.
En résumé, de ce que des lignes continues ont été forcées comme celles de Turin, ou tournées comme celles de Wissembourg et de Mayence, nous n’en conclurons pas qu'il faille les proscrire, mais seulement qu’elles ne sont bonnes que dans certains cas et pour un but donné dont il ne faut point les écarter. Ainsi des lignes établies pour couvrir un pays contre les incursions ennemies et pour rassurer la population ne pourront résister à l'attaque d’une armée.
Examinons maintenant les changements que la nature du sol apporte au tracé d’une ligne. Nous avons indiqué dans le chapitre VIII comment on défile des ouvrages isolés: s’il s'agit d’une ligne à intervalles ou à ouvrages détachés, le terre-plein de chaque ouvrage sera défilé par les moyens indiqués; mais il n’en saurait être de même du terrain situé en arrière où compris dans les intervalles, et si on veut l’occuper, il faut qu’il soit abrité par suite même du tracé de l'ouvrage, c’est-à-dire en occupant les hauteurs : alors le terrain en pente douce situé en arrière échappe aux coups de l’assaillant. Le défilement vient donc plutôt de la position et du tracé des ouvrages que de leur relief qu’il importe de ne pas faire trop considérable. :
Les mêmes précautions doivent être employées dans la construction des lignes continues, et voici à cet égard les prescriptions que donne Vauban dans son Traité de l'attaque des places : « 1] faut occuper le terrain le plus avantageux, « évitant de se mettre sous les commandements qui pourront « incommoder le dedans de la ligne par leur supériorité, « ou par leurs revers. Où ces défauts se rencontrerônt, il « vaut mieux les occuper soit en étendant les lignes jusque- « là, ou en y faisant de bonnes redoutes ou fortins, que de
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« s’y soumettre ; observant aussi de faire servir aux retran- « chements les hauteurs, ruisseaux, ravins, escarpements, « abatis de bois et buissons, et généralement tout ce qui « approche de son circuit et le peut avantager. »
Non-seulement il faut placer l’ouvrage sur le terrain le plus propice, mais on évite d'en diriger les faces vers des parties élevées et accessibles à l'artillerie ennemie qui pourrait les ricocher. Les parties situées en terrain élevé doivent pour cette raison faire saillie sur celles construites en terrain bas. Ainsi le terrain intérieur des lignes sera abrité par leur position et leur tracé. Nous ne pouvons donner plus de détails sur ce sujet, car le tracé est excessivement variable , et de plus il est rarement exécuté par les officiers auxquels cet ouvrage est destiné. 11 suffit qu'ils en connaissent les conditions générales telles que nous venons de les exposer pour en comprendre les raisons et savoir le parti qu'ils peuvent tirer des ouvrages au moment du combat.
Lignes de frontières. — Nous allons donner quelques détails sur les différentes espèces de lignes en commençant par les lignes de frontières. Elles sont en général établies le long d’une frontière ou un peu en arrière pour couvrir le pays contre Îles incursions des partis, rassurer Îles habitants, et permettre les travaux de la campagne ; elles serviront donc surtout dans une guerre défensive. Pour atteindre les différents buts que nous venons d'indiquer, il faut que les obstacles opposés à l'ennemi soient continus, ce que l’on obtient, comme nous l’avons déjà dit, en combinant les obstacles naturels avec quelques ouvrages. Les cours d’eau, les forêts, les marécages seront les obstacles principaux ; ils sont soutenus de distance en distance par les places fortes et par des ouvrages passagers.
Construiles suivant ces principes, les lignes de frontières atteindront toujours bien le seul but que nous nous soyons proposé, celui de rassurer les habitants contre les incursions
des partis. Ainsi, vers la fin de la malheureuse guerre de la succession, la France épuisée et obligée de se tenir sur la défensive couvrit constamment par des lignes la Picardie et l'Artois; protégés par des places fortes, ces retranchements ünrent l'ennemi en respect, donnèrent un peu de repos à nos armées, et préparèrent la victoire de Denain.
Mais si l’on veut en même temps que ces lignes barrent le passage à une armée et offrent un champ de bataille favorable à l’armée de défense, voici les précautions à prendre : il faut d’abord avoir soin d’appuyer les ailes de la position pour qu’elle ne soit pas tournée; le développement des lignes doit être peu considérable pour que l’armée de défense située en un point central puisse arriver rapidement au secours de la partie attaquée; de nombreuses voies de communication seront créées en arrière de la position, et on détruira au contraire-celles qui, en avant, favoriseraient les mouvements de l’ennemi ; enfin les différents points de la ligne seront mis en communication entre eux et avec l’armée de défense par des signaux télégraphiques. Bousmard recommande en outre d'élever de distance en distance des redoutes ou fortins capables d’une longue résistance et présentant aux défenseurs des points d'appui et de ralliement. C’est ainsi qu’étaient organisées les lignes de Torrès-Védras dont nous avons dejà parlé au chapitre septième : les ouvrages étaient éloignés les uns des autres, mais l'obstacle était continu par suite de la manière remarquable dont on avait tiré parti d’un terrain déjà trèsfavorable.
On voit donc que la plupart des lignes de frontières ont été élevées seulement dans le but de se couvrir contre les partis ennemis et qu'il n’est pas étonnant qu’on n'ait jamais pu les défendre contre une armée entière; d'un autre côté, Îles lignes de Torrès-Védras prouvent que dans certains cas on peut élever des lignes de frontières capables d'opposer à une armée un obstacle réellement infranchissable.
Des Lignes de frontières maritimes. — Les forts et batteries établis sur les côtes peuvent ne pas suffire pour empécher un débarquement; aussi on a quelquefois élevé des retranchements passagers en forme de lignes pour border les rivages les plus exposés aux attaques. Ces lignes se composent habituellement d'un parapet sans fossé , suivant les sinuosités de la côte et destiné à abriter les défenseurs contre l'artillerie des vaisseaux protégeant un débarquement. De larges passages sont ouverts de distance en distance pour que le défenseur puisse au moment du débarquement s’élancer à la baïonnette sur l’assaillant, et des épaulements couvrent l'artillerie chargée de balayer la plage.
On voit encore aux environs de Brest des lignes de cette espèce construites d'après les ordres de Vauban, et qui rendirent de grands services. Ainsi en 1694, les Anglais tentèrent un débarquement sur une plage située entre la petite ville de Camaret et la gorge de la presqu'île de Quélern; il n’y avait derrière les lignes qu’une compagnie d'artilleurs garde-côtes et quelques habitants; une batterie masquée aux vues de la mer et qui existe encore sous le nom de batterie de la Mort-Anglaise, accueillit les Anglais avec de la mitraille au moment du débarquement et les mit en désordre; chargés vigoureusement à la baïonnette par les soldats et les habitants, ils se rembarquèrent précipitamment en éprouvant des perles considérables.
Retranchements d’armées. — 11 arrive souvent à la guerre qu'un général forcé de livrer bataille malgré son infériorité numérique, ou désireux dans une opération sujetle à tant de hasards de mettre de son côté toutes les chances de réussite, cherche dans les ressources de la fortification passagère les moyens de fixer l'inconstance de la fortune ou de diminuer l'influence du nombre sur les résultats du combat. Il peut alors se présenter deux cas différents: ou bien l’armée arrive à l'avance sur un champ de bataille choisi et adopté
ensuite forcément par l'ennemi, ou bien, et c’est le cas le plus ordinaire , les troupes n'occupent leurs positions que la veille du combat. Le temps, cet élément si important à la guerre, devra donc être pris en sérieuse considération et influera non-seulement sur le mode d’exécution, mais aussi sur le tracé des ouvrages. Quoi qu'il en soit, et si l’on examine le tracé à un point de vue général, il faudra rejeter d'une manière absolue les lignes continues de manière à se préparer les moyens de prendre l’offensive sur un terrain favorable et au moment propice, sans dégarnir cependant aucune partie de sa ligne que l’on couvre par des ouvrages dont la force dépend du nombre et de la qualité des troupes.
Avec des troupes aguerries et peu inférieures en nombre à celles de l'ennemi, on occupe quelques positions dominantes ou saillantes, organisées dans le but de protéger l’artillerie; loin d’éviler le combat, on le cherche pour trancher plus vite la question avec l’arme blanche qui seule promet un résultat décisif ; il faut donc se ménager toutes facilités pour aborder l'ennemi. On multiplie le nombre des onvrages en raison de son infériorité. Si l’armée est faible ou composée de nouvelles recrues, le général ne peut espérer livrer une bataille décisive, il borne ses efforts à conserver sa position en la couvrant de feux nombreux et en évitant les engagements à l’arme blanche; on construit alors jusqu’à deux lignes d'ouvrages; mais il faut toujours se ménager des passages pour lancer de la cavalerie, peut-être même quelque colonne d'infanterie sur l'ennemi ébranlé par les feux, et le forcer à la retraite sinon à la fuite.
Si la position est occupée à l’avance, on emploie le profil ordinaire avec un tracé quelconque, n'oubliant pas d'utiliser les villages qui sont sur le front; s'ils sont trop écartés, les troupes qui les occupent pourraient être cernées et forcées de mettre bas les armes, et il faut les détruire. .
Si l’on est pressé, n’ayant que quelque heures à sa disposition, on peut toujours organiser rapidement la défense des
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villages et couvrir le reste de la ligne de bataille par des ouvrages à exécution rapide. Dans tous les cas il faut apporter le plus grand soin à l’organisation des ailes de la position pour que l’ennemi ne puisse la tourner par une marche de flanc.