CHAPITRE V
MOYENS ACCESSOIRES DE DÉFENSE : MANŒUVRES D'EAU; MINES : CASEMATES ; GALERIES D'ESCARPE ET DE CONTRESCARPE.
Nous avons vu dans la fortification passagère que l’eau pouvait dans certains cas et par suite de quelques travaux augmenter considérablement la force d’une position. Ce moyen de défense a une beaucoup plus grande valeur dans la fortification permanente. | |
Il existe deux manières d'employer les eaux dans la défense d’une place forte, soit en les.introduisant dans les fossés de la place, s’en servant par conséquent à l’intérieur même des fortifications, soit en provoquant une inondation facticé en avant de certains points qui sont mis alors à l'abri des attaques. Occupons-nous d’abord des inondations, qui exigent habituellement la présence d’un cours d'eau traversant la place -ou baignant au moins ses murailles. Le plus souvent ce cours d’eau traverse la place : s’il est peu important, il pénètre dans l’intérieur par des ouvertures voûtées en forme d’arches de pont et pratiquées sous les remparts ; la sortie est organisée de la même manière. Ces ouvertures sont fermées par des grilles en fer qui se meuvent dans des rainures verticales pratiquées dans les piles, afin de livrer
passage aux bateaux : si le cours d’eau n'est pas navigable, ces grilles sont fixes. Au point où la rivière traverse le fossé, on élève à droite et à gauche, le long de ses rives, des murs d’une grande épaisseur, nommés bdtardeaux, qui sont destinés à maintenir l’eau de la rivière dans son lit et à l’empêcher de se répandre dans les fossés.
Quand la largeur et l'importance de la rivière ne permettent pas de la faire pénétrer ainsi dans la ville, la fortitication se continue le long des rives (PL1. XX]. La ville est divisée en deux parties bien distinctes réunies par un ou plusieurs ponts. Les fortifications qui enceignent la partie la plus importante de la ville du côté de la rivière ne sont point placées sur la rive même, mais un peu en arrière : ce sont ordinairement de simples fronts bastionnés, sans ouvrages extérieurs ; l’escarpe est précédée d’un fossé, puis d’un glacis qui vient finir au bord de la rivière. Les fortifications de la partie de la ville la moins importante forment généralement une espèce de tête de pont, et conservent libres pour la garnison les communications d'une rive à d'autre ; la gorge de l'ouvrage est placée le long de la rive, en forme de mur de quai élevé de 4 à 5°,00 au-dessus des eaux, pour se mettre à l'abri d’une surprise; eHe est quelquefois brisée pour se procurer des flanquements, et le mur de soutènement des terres est surmonté d'un simple mur à hauteur d'appui, ou plus rarement d'un mur crénelé.
I faut voir maintenant comment on pourra tirer parti des eaux pour inonder le terrain en avant de la fortification. Si on construit un barrage dans la rivière, les eaux reflueront vers la partie d’amont, et si les bords de la rivière sont assez plats, si la vallée n’est pas trop profonde, le terrain ‘ ser inondé sur une certaine superficie que l'on appelle le bassin d'inondation, lequel peut être agrandi ou approfondi par la main des'hommes. Le barrage est construit dans l’intérieur de la place ; il se compose de piles en maconneries dirigées suivant le cours de l’eau et munies de rainures ver-
ticales correspondentes (PL. XXII, #y. 4 et 5), dans lesquelles on engage au moment du besoin des poutrelles horizontales superposées. On en dispose habituellement trois rangées, et l'intervalle entre chacune est rempli de terres bien damées, pour rendre le barrage parfaitement étanche. Souvent les piles des ponts de communication d’une rive à l'autre reçoivent ces rainures : c’est ce que l’on a supposé dans la planche XXI. L'inondation obtenue en faisant refluer en,amont les eaux d'une-rivière est dite #rondation supérieure; les eaux sont retenues dans le bassin d'inondation par la forme du terrain et la présence de la fortification. Mais en construisant des digues ou levées de terré pour empêcher les eaux de s’écouler, on peut se procurer des bassins artificiels, placés en aval ; l’eau destinée à les remplir vient des bassins supérieurs par des conduits souterrains traversant la ville. L'inondation ainsi obtenue est dite :n/crieure. ;
On cherche généralement à donner dans les bassins d'inondation une profondeur d'eau minimum de 1,60; mais quand elle ne serait qne de 0®,20 à 0®,30, om pourrait encore tirer parti, comme nous le verrons en étudiant l’attaque et la défense des places , d'une pareille inondation qui porte le nom de b/anc-d’eau. On dit qu'une inondation est sûre quand l'ennemi ne peut la saigner au moyen d'un canal de dérivation sans entreprendre des travaux gigantesques; on voit que les inondations supérieures sont presque toujours sûres ; il n’en est pas de même des inondations inférieures qui sont soutenues par une simple digue. Il faut donc donner à celle-ci une épaisseur suffisante pour que l'ennemi ne puisse la détruire de loin avec son canon; en outre pour qu’il ne puisse envoyer des ouvriers pour'la couper, il faut la protéger par des ouvrages avancés placés au milieu de l’inondation qui les met à l’abri d’une attaque de vive force ;. ces ouvrages s'appellent ptêces noyées ; ils prennent des vues de revers sur les parties du terrain situées en
avant des fortifications et qui n’ont pu être inondées. Leur forme habituelle est celle d’une lunette à un ou deux flancs; quelquefois ce sont des redoutes nommées alors pdtés; on en voit des exemples dans la planche XX[°. Il est rare que leurs escarpes soient revêtues en maçonnerie ;:on peut comparer ces ouvrages à de la fortification de campagne dont les reliefs et les profils ont été exagérés.
Occupons-nous maintenant des fossés pleins d'eau. Quand on construit une place dans un terrain bas et marécageux, on n’est. pas maître de la nature de ses fossés; ils sont de toute nécessité remplis d’eau ; il faut qu'il y en ait eu moins 2,00 de profondeur, pour qu'ils ne soient pas guéables ; puis on les fait plus larges que les fossés secs afin d’augmenter encore les difficultés que l'ennemi éprouvera pour les traverser. Souvent on -supprime dans ce cas les contrescarpes et même quelquefois les escarpes des’ouvrages extérieurs. Ce genre de fossé n'est point sans inconvénients : la présence de l'eau paralyse les retours offensifs; dans les pays froids la couche de glace qui se forme à la surface permet à l’assiégeant de tenter des attaques de vive force, surtout si l'on a eu l'imprudence de supprimer les escarpes et les contrescarpes en maçonnerie; enfin ces fossés vaseux et quelquefois mal entretenus, remplis d'eau croupissante, sont une source de maladies qui sévissent sur la garnison et les habitants.
Les fossés seront beaucoup meilleurs pour la défense si l'eau a du courant, et leur valeur augmentera avec la rapidité de ce couraht. Ce cas pourra se présenter si le fond du fossé sert de lit à une rivière ; dans ce courant les travaux de l’assiégeant sont plus difficiles, la formation des glaces est moins rapide ainsi que l’envasement du fond.
Mais les fossés considérés comme obstacles acquerront une grande supériorité si on peut à volonté les tenir alternativement secs ou pleins d'eau ; voyons comment on y arrive. En cotant le fond du fossé à 0,40 ou 0,50 au-dessus
du niveau ordnaire de l’eau dans la rivière, les fossés seront habituellement secs, etils resteront ainsi même lorsque l’inondation supérièure sera tendue, par suite des bâtardeaux b (PL. XXI), qui séparent le fossé d'avec la rivière dans la partie d’amont. Pour introduire l'eau dans les fossés, il suffira que le bâtardeau soit percé d’une ouverture fermée par une vanne ou porte que l'on ouvrira au moment du bésoin ; il suffit en un mot que le bâtardeau soit éclusé. L'eau du bassin supérieur d'inondation s’introduit dans les fossés , et elle y est retenue par les bâtardeaux d, placés en aval aux points où les fossés aboutissent à la rivière à sa sortie de la place. Veut-on enlever l’eau des fossés, il suffit de supposer que le bâtardeau d’aval est muni d’une vanne, comme celui d’amont ; on ferme les vannes en amont pour intercepter la communication avec le bassin supérieur, et on ouvre celles d’aval, par lesquelles l'eau s'échappe. |
On peut en outre faire parcourir les fossés à un moment donné par de rapides courants auxquels on donne le nom de chasses d'eau, ou plus simplement de chasses, qui entrafnent les constructions de l’assiégeant. I1 suffit pour cela de remplacer la vanne supérieure par une porte d'écluse assez grande pour qu’au moment où on l’ouvre une masse d’eau se précipite à la fois dans le fossé. Pour que l’eau ne perdè pas de’ sé force d'impulsion dans un trop long pareours, et afin de pouvoir aussi ménager des différences de niveau dans les fossés, des écluses de chasse sont placées en outre de distance en distance, comme celles cotées c; on les construit aux saillants des bastions pour ne pas gëner le flanquement. : Tels sont d’une manière succincte les services que peuvent rendre les eaux dans:la défense d’une place. Nous y reviendrons dans la troisième parlie de cet ouvrage, alors que nous pourrons les apprécier en connaissance de cause.
Les places fortes bâties dans les sites élevés ne peuvent jouir. de tous ces avantages. On emploie alors un autre genre de défense tout à fait artificiel, ayant moins de valeur que
celui tiré de l'existence des eaux, mais rendant encore de grands services ; je veux parler des mines.
Dans le cours des opérations d’un siége, l'assiégeant est obligé de construire certains travaux à la surface du sol, pour se dérober aux coups de l’assiégé et pour élever les batteries qui doivent ruiner les parapets et battre en brèche les murailles. Celui-ci, outre l'opposition directe qu'il fait à ces travaux soit par des sorties, soit par l'usage de son artillerie, prépare à l'avance sous leur emplacement présumé des dépôts de poudre souterrains, auxquels on donne le nom de fourneaux de mines. Après avoir employé tous les moyens extérieurs dont nous venons de parler, il met le feu à la poudré, dont l’explosion produit sur le sol un bouleversement qui détruit les travaux de l'ennemi. C’est au moyen de conduits souterrains nommés galeries de mines que l'assiégé porte sous un point donné la: quantité de poudre nécessaire et y met le feu : ces galeries sont construites en bois ou en * maçonnerie; nous allons nous occuper de ces dernières qui seules sont pérmanentes et exécutées en même temps que la fortification. L'ensemble des galeries porte ler nom de système de mines.
Une galerie en maçonneriè se compose de deux pieds | droits verticaux supportant une voûte en plein cintre, c’està-dire ayant pour profil de sa partie intérieure ou infrados un demi-cercie. Les pieds-droits ont une fondation avec empattement ; leur épaisseur varie de. 0*,50 à 0",80, suivant les dimensions de la galerie et la nature du sol (PL. XX, fig. 6); celle de la voûte est habituellement la même; deux plans inclinés pour faciliter l'écoulement des eaux et nommés plans de chape sont à la partie supérieure. Les dimensions intérieures varient suivant l'importance de la galerie, qui a de 1°,50 à 2°,50 de hauteur sous clef et de 1°, 00 à 2",00 de largeur.
Voyons maintenant la disposition générale d'un système de mine sous un front; elle est indiquée à la planche XIX.
MOYENS ACCESSOIRES DE DÉFENSE. | 267 I y'a d’abord une première galerie dite galerie d'enveloppe, située sous %es crêtes des chemins couverts, à peu près au niveau du fond du fossé; on lui donne d'assez grandes dimensions, vu son importance. Elle communique avec les fossés par des galeries situées-en capitale des places d'armes rentrantes et débouchant dans les contr escarpes. De cette galerie-d'enveloppe en partent d’autres dités gaeries d'écoute et se dirigeant vers la campagne ; leurs dimensions sont un peu moindres; elles sont à 35,00 ou 40®,00 les unes des autres. À 40®,00 de la‘ première galerie d’enveloppe, on en construit une seconde parallèle à la première et reliant les galeries d'écoute qui se prolongent 40,00 encore au delà.
On voit qu’au moyen de ce réseau de galeries en maçonnerie élablies à l'avance, et en ajoutant quelques bouts. de galeries en bois canstruiles au moment du siège, il est facile
d'arriver rapidement sous unpoint quelconque- des glacis.
Dans quelques places, la première galerie d’enveloppe-longe la contrescarpe ; elle porte alors le nom de galerie de contrescarpe. On la fait assez large , et des crénaux percés dans le mur extérieur donnent des feux rasants dans le fossé. On établit encore des galeries permanentes sous le terreplein des ouvrages-extérieurs pour le bouleverser lorsque l’assiégeant voudra s’y établir après s’en être emparé , ou sous la partie séparée d’un bastion retranché. Ordinairement une seule galerie règne sous ces ouvrages; on en .débouche au moment du besoin par des galeries provisoires en bois pour aller porter la charge de poudre sous le point
voulu. Quelquefois une petite galerie voûtée est percée aû
pied et dans l’épaisseur de l’escarpe ; elle a pour but de déjouer les tentatives du mineur ennemi, quand pour faire brèche l’assiégeant veut employer la mine au lieu du canon; on s’en sert encore pour disposer les petits fourneaux de mine -destinés à déblayer .le pied des brèches. (Voir Ja II° partie.)
Toutes ces galeries souterraines étroites et basses sont exclusivement destinées à servir de communications à un moment donné pour un très-petit nombre d'hommes. Mais on comprend que dans une place-assiégée il x ait besoin d’avoir de grands souterrains voûtés d’une manière solide et qui puissent abriter contre les feux verticanx les hommes et le matériel ; il devra y en avoir d’autant plus que la place sera moindre, car dans une. grande place on trouve toujours quelque point où ne peuvent arriver les bombes. Ces abris voûtés sont de deux sortes: en premier lieu ceux construits exclusivement au point de yue d’un abri à donner aux hommes et au matériel, nous en parlerons dans le chapitre suivant; en second lieu ceux qui jouent en même temps un rôle dans la défense, nous allons en donner une idée. Ils sont en général construits en arrière des escarpes et sous le massif du parapet et du terre-plein; on leur donne le nom de galerie d'escarpe (PL. XXII, fig. 1. et 2). Elles se composent d’une série de voûtes-accolées les unes aux autres et-dont la direetion est perpendiculaire à celle de l’escarpe ; le talus du rempart.est remplacé par un mur vertical dans lequel sont percées des portes et des fenêtres, tandis que des créneaux pour la mousqueterie sent ouverts dans l’escarpe. Ces abris voûtés reçoivent. gussi le nom de casemates, et on dit-que l’escarpe est casematée quand elle est-organisée comme nous venons de l'indiquer. Il est rare que ces casemates se censtruisent-dans des ouvrages extérieurs, à moins que ce ne soit dans des forts détachés, .où l'on n’a jamais qu'un espace très-restreint et tourmenté par les feux verticaux de l’assiégeant. Pour que ces casemates soient à l'abri de la bombe, la voûte doit avoir au moins 1,00 d'épaisseur, et être recouverte d’une égale épaisseur de terre. |
Sous les flancs des ouvrages on construit aussi quelquefois des casemates destinées à mettre le canon à l'abri des feux verticaux et du tir à ricochet : on dit alors que les pièces
sont casematées. La construction est toüjours à peu près la même que celle des casemates ordinäires, sauf que le mur d’escarpe est percé d’une ouverture nommée embrasure, plus grande que celle des créneaux, et évasée vers l’extérieur. Les dimensions de l’embrasure comme sa hauteur au-dessus du sol de la casemate dépendent de la forme des pièces qui doivent faire feu par cette ouverture. A l'extérieur l'ouverture doit se trouver assez élevée au-dessns du fond du fossé pour éloigner toute crainte de surprise. | Toutes ces casemates ont l’avantage de couvrir les hommes et le matériel; cependant elles ont des défauts qui en restreignent beaucoup l'emploi. D'abord elles augmentent considérablement le prix de revient de la fortification ; puis la fumée provenant de la détonation de la poudre les rend bientôt inhabitables, ou au moins ne permet plus de donner au tir une direction convenable. Ce reproche déjà fondé quand il s’agit d'une galerie crénelée, devient encore plus grave dans lé cas des casemates à canon ; alors la fumée remplit la casemate, obstrue l'ouverture de l’embrasure, et forme en avant un nuage épais qui ne se dissipe que bien lentement ; l’intérieur devient inhabitable pour les hommes, qui d’ailleurs ne voient plus le but contre lequel il faut diriger leurs coùps. Pour faire évacuer la fumée , on a construit des évents, on s’est servi de ventilateurs, on a supprimé le mur qui fermait la casemate à l’intérieur ; toutes ces précautions ont atténué l'inconvénient sans le faire disparaître complétement. :