DEVOIRS DU COMMANDANT DANS LES PLACES DK GUERRE
le décret impériak du 24 décembre 1811, modifié par l'erdonnance du roi du 31 mai 1829, a créé dans chaque placs. forte un état-major permanent composé d’un commandant de place, du grade de colonel au plus, -et d’un certain nombre d'officiers adjoints." En temps de paix, le commandant de place donne-les.ordres et consignes générales, règle les postes, sentineHes, rondes et patrouilles, surveille l’état des fortifications de concert avec le commandant du génie, et s'occupe en un mot de-tout ce qui regarde le service intérieur de la place, sans se méler de l'administration des corps de troupe. Ni a le pas sur tous les officiers attachés à la place, que] que soit teur grade; mâis lés officiers ou‘employés-militaires qui appartiennent au service-du département ou de la division ne sont soumis qu'aux consignes générales. Lorsque les généraux commandant le département ou la division résident dans une plaee forte, ils én prennent le commandement supérieur, et le commandänt de place agit sous leurs ordres et d’après leurs inslructions.
Dans une place en:état de guerre, le commandant de place prend le commandement de tous les COTps légalement armés, civils ou militaires.
Enfin, dans l’état de siége, H a le pouvoir absolu , et les officiers de passage, avéc ou sans troupes, doivent déférer à ses ordres, quel que soit leür grade.
L'ordonnance de 1829, en n'admettant pas de commandant au-dessus du grade de colonél, créait à un moment donné des pesitions anorrnales. Ainsi: une division chargée de la défense d’une place ; forte de 10 ou 12,000 hommes et commandée par un officier général}, aurait pa se trouver sous les ordres d’un colonel. Aussi-ajoute-t-elle à l'article 44: « En cas de siége ou de circonstance extraordinaire, le commandement en chef des places de guerre pourra être conféré à des gouverneurs ou commandants supérieurs nominés par nous: toutefois, les généraux en chef, dans l’étendue de leur
commandement, pourront, en’ cas d'urgence et pour des
motifs graves, donner des commandants supérieurs aux places menacées. »
On comprend au reste que le choix d’un homme entre les mains duquel on remet une place forte n'est point chose indifférente ; et nous devons nous arrêter un instant sur les qualités qui doivent le distinguer, ainsi que sur ses devoirs en temps de paix.et en temps de guerre.
Le chevalier de Ville, dans son traité De la charge des gouverneurs des places, s'exprime ainsi : « Pour déduire toutes « les bonnes qualités qu’un gouverneur doit avoir, ce serait «un trop long discours ; suffira de dire qu’il n’en saurait « trop avoir. » Nous n'avons donc pas l'intention de les énumérer toutes, mais seulement les principales. Le gouverneur dont on fait choix pour une place doit être un homme éprouvé depuis longtemps; il sera courageux, mais prudent ; une grande affabilité de caractère doit se trouver réunie chez lui à une. grande fermeté, de telle sorte qu'il puisse se faire aimer et craindre à la fois. Enfin il doit joindre à ces qualités morales une grande activité et une vigilance continuelle ; une instruction suffisante est aussi d’une indispensable nécessité : il doit connaître les lois militaires, l’usage de l'infanterie, de l'artillerie, et enfin il faut qu’il soit assez au courant de la fortification pour savoir tirer parti de celle qu'on lui a confiée.
Ce n’est qu’en possédant ces nombreuses qualités qu’un gouverneur remplira dignement tous les devoirs de sa charge, devoirs trop nombreux pour que nous ayons la prétention de ne pas en omettre. Si on veut les trouver tous réunis, on pourra consulter une instruction ministérielle du maréchal] Bernadotte, alors ministre de la guerre, et qui a été insérée dans le Mémorial de la défense , par Cormontaingne (ch. IV, édition de 1806). Nous nous -contenterons ici de citer les principaux, depuis le moment de la nomination du gouverneur, jusqu'à celui où il va être attaqué.
Lorsqu'un gouverneur arrive dans une place, son atten-
DEVOIRS DU COMMANDANT DANS LES PLACES DE GUERRE. 307 tion doit se porter sur trois points principaux : en premier lieu, le terrain sur lequel il aura peut-être à combattre : ensuite, le personnel placé sous ses ordres pendant le siége, et enfin le matériel nécessaire pour prolonger la défense aussi longtemps que possible. Donnons quelques détails sur chacun de ces objets, en supposant que la place est en état de paix, mais que le gouverneur, dans sa prévoyance, veut se tenir prêt à tout événement.
Le terrain des attaques n’est pas seulement le terrain occupé par la fortification, mais aussi celui qui est en avant dans un certain rayon ; de plus, il existe des relations entre la place et celles qui l’avoisinent et avec la frontière en général : le gouverneur doit connaître ces relations et étudier la nature -et les ressources du pays environnant, car il en pourra.tirer plus tard .une partie de ses approvisionnements, et en outre il ne doit ignorer aucun détail d’un terrain sur lequel l'armée de siège s’établira. Ses connaissances devront être encore plus précises sur un terrain d'un rayon moins étendu, celui qui est soumis au canon de la place ; les moindres accidents du sol, toutes les constructions faites de main d'hommes, plantations, clôtures, etc., seront marquées avec soin sur les plans. Le gouverneur fera de la fortification de sa place l’objet d’une étude particulière dans laquelle il sera aidé par le commandant du génie : il connattra les points. faibles qui auraient besoin d’être renforcés, saura la valeur de chacune des pièces et leur action sur les différents travaux des attaques ; il se fera rendre un compte exact des manœuvres d’eau, vannes, écluses, bâtardeaux, digues, et les visitera en détail ainsi que les dispositifs de mine. Les ponts-levis seront entretenus avec le plus grand soin, ainsi que les portes de poterne, les ponts dormants et les rampes et talus. Il comprendra dans cette revue générale les bâtiments militaires, les magasins à poudre et à munitions, les hôpitaux et casernes. Enfin, il faut aussi étudier la disposition et le mode de construction des maisons de la
ville, à cause des services qu’elles peuvent rendre : rarement une place possède assez de logements et de magasins ; les bâtiments voûtés à l’épreuve y sont presque toujours insuffisants; on y supplée à l’aide des bâtiments civils, comme nous le verrons plus tard.
L’attention du gouverneur se fixera ensuite, avons-nous dit, sur le personnel. Il faut d’abord penser à la garnison et au chiffre qu’elle doit avoir : Vauban admet qu’en temps de paix il suffit de 200 hommes de garnison par bastion; mais en temps de guerre il en demande 5 et même 600, plus un dixième en cavalerie et un vingtième environ pour l'artillerie et le génie. Le gouverneur établira ses calculs d'après ces bases, et s'il craint une attaque prochaine, il fera les demarides nécessaires pour compléter sa garnison, soit au gouvernement, soit au général en chef dans le commandement duquel la place est comprise. Aussitôt que cette garnison sera arrivée, il l’exercera à la défense par des simulacres bien entendus qui instruiront l'officier et le soldat et leur rendront familiers tousles détails de la fortification. 11 cherchera à leur inspirer en même temps de la confiance en lui et aussi dans les ouvrages qui les entourent.
Les habitants d’une ville assiégée ont aussi un beau rôle à jouer dans l'intérêt de la défense, soit comme travailleurs, soit souvent comme combattants, ainsi qu’on l’a vu à la défense de Lille, en 1792. Pour apprécier les ressources qu'il en peut tirer, le gouverneur doit faire faire à l'avance un recensement général de la population, donnant l’âge et la capacité de chacun, ainsi que le genre d'industrie de tous les ouvriers ; ceux en bois et en fer seront surtout notés avec soin; on dressera les rôles de la garde nationale et des sapeurs-pompiers. Îl est important aussi de se tenir au courant de l’esprit général de la population.
Enfin, il reste au gouverneur à tourner ses regards du côté du matériel : de bonnes fortifications, une garnison nombreuse et aguerrie, une population dévouée, ne suffiraient