CHAPITRE II
MOTIFS QUI DÉTERMINENT UN GÉNÉRAL EN CHEF À ENTREPRENDRE LA CONQUÊTE D'UNE PLACE. — DIVERS MOYENS EMPLOYÉS POUR SE RENDRÉ MAÎTRE DES PLACES FORTES.—— EXAMEN DE CES MOYENS. — EXEMPLES. |
- Quirrons un instant l'intérieur de la place animé par tous les préparatifs de la défense, et portons-nous dans le-camp ennemi pour chercher les motifs principaux qui peuvent amener un général en chef à tenter une entreprise aussi importante que celle de s’emparer d’une place forte; puis nous nous occuperons des mpyens qu'il possède pour arriver à son but.
Dans l'antiquité, alors que chaque ville formait pour ainsi dire un Etat, le but de la guerre était toujours la prise de la cité, suivie du pillage et de la réduction des habitants en esclavage ; c'était la seule manière de se rendre maître d’un pays. Mais dans les temps-modernes, c’est surtout dans de grandes batailles que l’on cherche à détruire les armées ennemies ou à les disperser, afin de forcer à traiter dans des condilions désavantageuses. Quelquefois cependant on a besoin de s'emparer d’une place forte qui gêne les communications, renferme d'importants dépôts de matériel ou forera après sa prise un excellent point d'appui.
D'autres fois la prise des places fortes peut seule rendre complétement maître d’un pays que l’on veut conquérir, ou bien inversement une armée d’invasion ne se maintient plus que dans un certain nombre de positions fortifiées, dont il faut successivement la chasser pour délivrer le territoire; comme il arriva en Hollande, en Belgique et en Prusse, lorsque les armées françaises furent en 1813 et 1814 refoulées par les armées alliées. Enfin, nous venons de voir réussir une entreprise qui a sa place marquée dans l’histoire, et dont le but etait de détruire une forteresse qui rendait une grande puissance trop menaçante pour ses voisins, par suite de l’immense matériel de guerre qu’elle y avait accumulé.
Il faut parler maintenant des moyens qu’un général en chef possède pour s'emparer d'une place forte. 1] y en a six à sa disposition, non qu’il puisse les employer indifféremment et à sa volonté, mais l’un ou l'autre, suivant les eas. Voici leur énumération : l’attaque par trahison et surprise, celle par surprise et escalade de vive force, l'attaque ouverte et de vive force à découvert, le blocus, le bombardement, et enfin l'attaque régulière à laquelle on donne spécialement le nom de siége. Cette dernière est la seule qui s'exécute suivant des règles connues à l’avance et que nous développerons dans le chapitre suivant; dans celui-ci nous dirons quelques mots des cinq premières, appuyant par des exemples le petit nombre de préceptes que l’on peut indiquer. Mais nous ferons d’abord remarquer qu'on ne peut employer ces genres d'attaque que dans des circonstances exceptionnelles; en effet, si elles ont souvent un résultat plus prompt que l'attaque en règle, d’un autre côté il faut pour leur réussite la réunion d'un concours de circonstances dificile à rencontrer, et le moindre obstacle imprévu. peut alors déjouer les conceptions les plus heureuses.
Attaque par trahison et surprise. — Quand un général en chef s’est ménagé quelque intelligence dans une place mal
gardée d’ailleurs, il peut essayer de la surprendre en employant les plus grandes précautions pour ne pas échouer dans cette opération difficile. Il doit d'abord s'assurer de. la fidélité des correspondants intérieurs; puis, quand tout est prêt 1l envoie des hommes d'élite secrètement et par petites bandes. Ceux-ci arrivent de nuit et se glissent dans la place par le moyen des intelligences qui y ont été pratiquées : les portes, les poternes, les aquedués ou sorties d’eau leur sont ouverts par les affidés. Ils se réunissent au moment indiqué et se jettent sur la garde d’une porte qu'ils ouvrent à d’autres troupes tenues cachées dans les environs de la ville ; celles-ci pénètrent en bon ordre dans l'interieur, s'emparent des principaux officiers, et s’établissent sur les grandes places, tout le long des remparts et surtout aux portes. Il doit y avoir assez de troupes pour résister aux fractions de garnison qui tenteraient de se défendre ; en tous cas on se prépare à la hâte un point d'appui en fortifiant un bâtiment isolé ou la gorge d’un bastion, près d’un des postes; on y place une bonne réserve.
De son côté le gouverneur qui craint de pareilles attaques exerce la plus grande surveillance d’abord sur les habitants, puis sur toutes les sorties; la garde des portes ne sera confiée qu’à des officiers dont il sera sùr, et il sera bon de les défendre contre des attaques venant de l'intérieur par de petits retranchements faits en palissades ou en palanques. Des ordres clairs et précis seront donnés pour la réunion de la garnison en cas d'alerte. Enfin, l’existence d’une citadelle ou d’un réduit renfermant une partie de la garnison, du matériel de guerre et des approvisionnements, sera une des meilleures garanties contre ces tentatives.
L'histoire ancienne offre de nombreux exemples de pareilles surprises; on en trouve aussi quelques-uns dans l’histoire moderne. L'un des plus curieux peut-être est la tentative qui faillit en 1701 faire tomber entre les mains des impériaux commandés par le prince Eugène la ville de
Crémone, alors au pouvoir des Français sous les ordres du maréchal de Villeroy. Un prêtre espagnol, dont les caves donnaient sur un égout aboutissant dans les fossés de la place fort mal gardée d’ailleurs, introduisit un à un par ce point environ 200 hommes. Ceux-ci pendant la nuit forcent la garde de deux portes voisines et les ouvrent au prinee Eugène qu'une marche secrète avait amené sous la place avec 4,000 hommes enviren, et qui en attendait 8 ou 10,000 autres arrivant par l’autre rive du P6. Les troupes se répandent dans la ville et font prisonniers le maréchal de Villeroy avec plusieurs autres généraux ; mais elles se dispersent trop, ne s’assurent point du pont qui les mettait en communication avec le- renfort attendu : le pont est brisé, la garnison se rassemble petit à petit; les impériaux réduits à 4,000 hommes ve peuvent soutenir ses eflorts, et le prince, dorit toutes les positions sont successivement enlevées, est très-heureux dé pouvoir faire sa retraite en abandonnant sa conquête momentanée. : ‘
Au lieu de la trahison on peut quelquefois employer la ruse pour faire. pénétrer un petit corps de troupes dans une place dont la garnison ne fait le service qu'avec négligence. Sans remonter jusqu’au cheval de Troie, on en pourrait trouver de nombreux exemples dans l’histoire moderne. C'est ainsi qu'en 1635 les Autrichiens surprirent Philipsbourg, alors à la France, en y faisant pénétrer d’abord quelques soldats déguisés qui facilitèrent ensuite pendant la nuit l’entrée dans la ville du reste des troupes en s’emparant d’une porte. De même les troupes du roi de Bavière surprirent Ulm en 1702 de la manière suivante : un officier déguisé ayant été reconnaître la ville, la trouva mal gardée; on y envoya alors 40 hommes déguisés en paysans et en femmes, avec des armes cachées. Ils entrent sans exciter de défiance, se saisissent des sentinelles, enferment les hommes du poste dans le corps de garde, et font entrer 600 dragons cachés dans un petit bois voisin : ceux-ci sont bientôt suivis de 400 gre-
nadiers, puis de deux régiments ; ces troupes s'emparent des forüfications, s’y retranchent, et ni les efforts de la garnison, ni le dévouement de la bourgeoisie ne peuvent sauver la place.
On le voit, ces tentatives n’ont de succès que par suite d’un manque de précautions très-blämable de la part du gouverneur, et d’ailleurs il y a bien plus de chances de réussite quand on attaque ainsi des places uñ peu anciennes, aü moins sur une partie de leur développement, qu’en s’adressant à celles fortifiées d’après les principes modernés. Si le chemin couvert est occupé par quelques troupes qui donneront l'alarme; si le matin à l'ouverture des portes on fait fouiller par des patrouilles le terrain voisin de la place; si en même temps on ne laisse jamais embarrasser les passages, n'y souffrant que peu de monde à la fois, et le pont-levis du corps de place n'étant baissé qu’au moment où on relève celui des ouvrages avancés, on déjouera probablement toutes les ruses de l’ennemi.
Attaque par surprise et escalade de vive force. — Au lieu d’user de la trahison ou de la ruse pour faciliter aux troupes l'entrée d’une place, on peut chercher à y pénétrer au moyen de l'escalade, en profitant de la surprise que cette attaque imprévue doit causer. Le plus grand secret est nécessaire pour cette entreprise ; on fait préparer les échelles et tous les engins nécessaires pour sa réussite, puis on profite d’une nuit sombre et pluvieuse, d’un temps de brouillard épais pour se présenter devant les murailles; on dispose les échelles, et quand une troupe assez nombreuse est déjà montée , elle se dirige en silence vers quelque porte, s'en empare et l’ouvre aux autres troupes qui se précipitent en masse dans la ville. À ce moment la conduite de l’assaillant doit être celle dont nous parlions tout à l'heure. Ces opérations sont peu praticables, parce qu’elles exigent un-ensemble et un secret difficiles à garder ; aussi est-il plus facile de citer les cas
où elles ont échoué que ceux où on les a vues réussir. En 1711 on tenta de surprendre Aire par escalade ; le secret avait été bien gardé, les mesures bien prises ; mais des incidents imprévus retardèrent la marche ; on arriva devant la ville une heure trop tard, c’est-à-dire un peu.après le lever du soleil ; on fut aperçu trop tôt des défenseurs, et les colonnes durent rétrograder sans avoir rien pu tenter. Ainsi manqua une expédition qui cependant avait été combinée avec tout le soin possible. |
Ce genre d'attaque est employé quelquefois vers la fin d’un siége en règle, alors que des brèches ont été pratiquées de loin. Pour éviter les travaux à exécuter pour s’approcher de ces brèches, on tente une surprise avec escalade, dirigeant les troupes non-seulement vers les brèches, mais vers tous les points faibles, afin de forcer la garnison à se disséminer. C'est ce que firent les Anglais à Berg-op-Zoom en 1814; dans la nuit du 8 au 9.mars, 4,000 soldats d'élite s’élancèrent tant sur les brèches que sur le reste de la place ; la garnison, composée seulement de 1,800 conscrits et de 800 canonniers de la marine , est surprise ; deux colonnes anglaises s’établissent sur les remparts : on croit la ville emportée, lorsque la plus grande partie de la garnison attaque l'ennemi par l'intérieur en même temps qu'une petite colonne française sortie de la place remonte les brèches et met les Anglais entre deux feux ; surpris, 1ls posent-les armes et presque tous sont faits prisonniers avec leur général. .
Attaque de vive force à découvert. — Ce genre d'attaque semblable à celui employé dans la fortification passagère est certainement le plus dangereux de tous et le moins susceptible de réussite. Cependant on l'a quelquefois tenté contre des places irrégulièrement fortifiées ou contre de petits forts. On amène avec soi de l’artillerie, des échelles et des moyens de combler les cunettes pleines d'eau , comme fascines, madriers, etc. Arrivé devant la place, on élève à la hâte un pa-
rapet pour abriter l’artillerie, on cherche à abattre quelque pan de mur, puis on lance ses colonnes sur un grand nombre de points à la fois. Comme il faut prévoir un insuocès, les moyens de retraite seront préparés avec. le plus grand soin.
Parmi les tentatives de ce genre, nous citerons celle entreprise. par Olivier Cromwel en 1649 contre la ville irlandaise de Tredagh : après avoir fait brèche par quelques coups de canon, il s’élance avec ses troupes; repoussé deux fois, il entre le premier à une troisième attaque, et, remplis de la même ardeur, ses soldats s’établissent enfin dans la ville d'une manière définitive.
Le général Duhesme ne fut pas si heureux dans son attaque contre Girone, en 1807 ; la ville avait peu de garnison, mais elle était munie d'artillerie et renfermait une population fanatique. Le général français établit contre les murailles deux batteries qui ne produisirent qu’un médiocre effet, puis à dix heures du soir deux colonnes se précipitent à l’escalade ; la première est repoussée avant d’avoir pu atteindre le pied des murailles; la seconde, plus heureuse, dresse ses échelles, déjà elle entre dans la place quand la population accourt et la rejette dans le fossé. L'attaque était manquée, et le général Duhesme fut obligé de rétrograder.
Blocus. — Quand une place est dans une position inexpugnable, qu’elle renferme une garnison considérable et aguerrie , que ses remparts sont garnis d’une nombreuse artitierie, et si on n’a pas les moyens nécessaires en matériel pour l’attaquer dans les règles, on la cerne de tous côtés, on ferme les avenues par lesquelles elle pourrait communiquer avec l'extérieur, en un mot on la bloque étroitement, et l’on attend que les privations de toutes sortes obligent les défenseurs à se rendre. Ce moyen est lent, mais sûr, si la puissance à laquelle appartient Ja ville ne fait pas les plus grands efforts pour la débloquer. |
Contre une pareille attaque une garnison n’a que peu de ressources. Le gouverneur ménage ses vivres, entretient la confiance du soldat et de l'habitant; mais si le secours n’arrive pas, il ne lui reste qu’une chose à faire, c’est d’abandonner la place en s’ouvrant un passage les armes à la main.
Il existe de nombreux exemples de siéges transformés en blocus par suite de la faiblesse de l’armée assiégeante en matériel , ou de la force de la place et de la vigueur de sa garnison dans la défense. Tout le monde a entendu parler des blocus de Gènes et de Mantoue : le général Bonaparte manquait de matériel pour faire le siége en règle de la seconde de ces places, dont le gouverneur, le maréchal Wurmser, fut obligé. de se rendre, n'ayant plus que pour deux jours de vivres et ayant mangé jusqu’à ses chevaux (janvier 1797), et cependant l'Autriche avait sacrifié deux armées pour secourir la ville.
Masséna , renfermé sans vivres avec 15,000 hommes dans la ville de Gènes, bloqué par les Autrichiens, leur tua ou prit dans différents combats plus de 18,000 hommes, et n’abandonna.la place avec tous les honneurs de la guerre qu’après avoir consommé tout ce qui était mangeable dans la ville, jusqu’à l'herbe des fortifications (du 6 avril au 4 juin 1800).
Bombardement. — Enfin, il nous reste à parler encore d'un dernier moyen de s'emparer des places fortes : c'est le bombardement ; mais hâtons-nous de dire qu’il ne peut réussir que vis-à-vis d’une garnison faible et découragée , et quand un gouverneur n’a pas assez de fermeté pour soutenir le moral de ses subordonnés. On n’emploiera donc ce moyen que rarement et dans des circonstances toutes particulières, si le temps et le monde nécessaires manquent pour entreprendre un siége en règle et si on croit pouvoir intimider les habitants. On investit la place, on dresse les batteries et on inonde l’intérieur de bombes, de boulets rouges et de fusées ncendiaires. On peut alors espérer voir le gouverneur capi-
tuler, intimidé par les menaces des habitants ou de la garnison.
C’est ce qui arriva à Manheim en septembre 1795. Cette ville, remplie de beaux édifices, voyant des batteries de mortiers élevées contre elle, ouvrit ses portes au général Pichegru, qui eût été incapable de s’en rendre maître autrement.
Mais la résistance des places de Lille, Thionville et Landau est connue de tout le monde. Le patriotisme des habitants J’emporta sur toute autre considération; ils s’aguerrirent bien vite contre ces dangers, et trouvèrent les moyens par une vigilance continuelle d’eteintre les incendies allumés par les projectiles creux ou les boulets rouges.
En général, pour résister à ce genre d'attaque il faut, comme nous l'avons dit tout à l'heure, de la fermeté dans le gouverneur, du patriotisme dans les habitants, puis de bonnes dispositions prises à l’intérieur pour éviter les incendies : ainsi les poudres, les munitions seront renfermées dans des magasins à l’épreuve n’en contenant jamais en grande quantité;, les approvisionnements en vivres seront distribués par petits lots écartés les uns des autres, pour que l'incendie de l’un n'entraîne pas celui de l’autre; enfin les habitants réunis en compagnies de pompiers exerceront une surveillance continue pour ne pas laisser à l'incendie le temps de se propager. Alors tous ces projectiles incendiaires n'auront pas beaucoup d'effet, et l'ennemi, après avoir dépensé en pure perte une immense quantité de projectiles, se trouvera comme au premier jour devant des ramparts intacts défendus par une garnison et des habitants doués d’un moral à toute épreuve et décidés à défendre leurs murailles avec le courage qu'ils déployaient naguère contre l'incendie.
Ce moyen de s'emparer des places rentre dans un autre plus général, celui que l’on pourrait appeler méthode par intimidation. Ici l'effet moral que l’on cherche à produire sur le défenseur est appuyé par des faits; on lance dans ses
murs l'incendie et la mort : mais il a suffi quelquefois de
menaces d'autant plus violentes qu’elles étaient moins fondées pour intimider un commandant et le forcer à se rendre. C'est ainsi que le maréchal de Villars, sans artillerie et avec peu de troupes, s'empara de la ville de Kitzingen ; la garnison fut sommée de se rendre immédistement sous peine d’être passée au fil de l’épée et de faire mettre la ville à feu et à sang; le commandant intimidé se rendit, sans regarder si le général français pouvait.exécuter ses menaces. Ici rien n’excuse la faiblesse et la lâcheté d'un gouverneur, et c’est pour un militaire si indigne de la confiance que l’on a eue en lui que sont faites les lois sévères dont nous parlerons à la fin de cette troisième partie.