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PREMIÈRE SECTION

PRÉPARATIFS D'UN SIÉGE. — INVESTISSEMENT. — ARRIVÉE DE L'ARMÉE DE SIÉGE. — CONSTRUCTION DES CAMPS, DES PARCS, DES LIGNES. — PLAN DIRECTEUR. — CHOIX DU POINT D'ATTAQUE.

Un général en chef qui veut entreprendre le siége d’une place , se décide d’après les chances de succès qu'il entrevoit : ainsi son armée peut être trop faible , l’armée ennemie trop forte, la saison trop avancée, le matériel trop difficile à réunir ; il faut alors remettre cette opération importante. Mais si le général se croit assuré du succès, il fait tous ses préparatifs. Il réunit d’abord une force suffisante ; or, on admet que l’armée de siége doit être huit ou dix fois plus forte ‘que la garnison; il faut en outre un autre corps destiné à couvrir l’armée de siége contre une armée de défense : ce corps, dont la force est variable, prend le nom d'armée d'observation. Ces forces sont rassemblées dans le plus grand secret, afin d'entretenir la sécurité du gouvergeur ; on choisit un prétexte, on fait manœuvrer les troupes de manière à- détourner les soupçons, ou au moins à diviser l'attention. eh menaçant plusieurs places à la fois. ::Pendant-ce temps, l'immense matériel nécessaire pour le siége est rassernblé en des points desquels on puisse facilement le canduire vers les places menacées. Les chiffres suivants donneront une idée de son importance : pour faire le siége d'une place ordinaire, il ne faut pas moins de 80 pièces de gros canon, 40 pièces de canon de campagne, et 50 mortiers ou pierriers; chacune de ces pièces est approvisionnée à 800 coups au moins, et il faut les accompagner

de forges, de chariots de batterie, d’affûts de rechange, de chèvres et agrès pour les manœuvres de force, de bois de plate-forme, etc. L’artillerie doit avoir en outre en magasin de la poudre, des cartouches, des grenades, etc.

Les magasins du génie doivent renfermer 40 ou 50,000 sacs à terre, des outils de terrassement au nombre de 40,000 environ, puis des outils de mineur, de charpentier, Je charron, avec les hois nécessaires à ces ouvriers.

L'intendance réunit aussi un matériel considérable, en vivres, fourrages, matériel d’ambulance, etc.; puis elle s'occupe du mode de transport. S'il n’y a pas de voie fluviale ni de canaux, on rassemble des voitures, et il n’en faut pas moins de 4 à 5,000. Le transport par eau sera donc de beaucoup préférable (1). |

En même temps le général en chef recueille tous les renseignements possibles sur les fortifications de la place qu'il veut assiéger : les plans du commerce lui en fourniront quelques-uns, mais incomplets; il doit surtout compter sur ceux que son gouvernement pourra lui donner, sur les reconnaissances directes dont nous parlerons plus tard, et aussi sur le rapport d’espions largement, payés. Quelquefois un officier déguisé pénètre dans la ville ; mais nous n'oserions conseiller ce dernier moyen, car à nos yeux le rôle d’espion ne se concilie guère avec la dignité de l’épaulette.

Quand tout est préparé, le général dévoile ses projets et se dirige enfin sur la place qu'il veut assiéger. Mais s'il se mettait en route avec toute son armée, avec son immense matériel, sa marche serait très-lente, et le gouverneur prévenu aurait le temps de faire entrer des secours. Pour éviter cet inconvénient, le général fait d’abord investir la place par un petit corps composé de troupes légères et pouvant se

(4) On peut covsulter à ce sujet le mémoire adressé à S. M. l'empereur Nspoléon 111 par M. le maréchal Vaillant; ministre de la guerre, au sujet des opérations de l’armée française devant Sébastopol (8 septembre 4866).

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. mouvoir avec célérité : on lui donne le nom de corps d'enves-

tissement. En pays de plaine il sera presque exclusivement composé de cavalerie; on y mettra d'autant plus d'infanterie que le terrain sera plus accidenté. Sa force est environ de la moitié ou des deux tiers de celle de la garnison. Il se dirige à marches forcées vers la place, suivant des routes écartées et évitant ce qui pourrait le trahir. Un officier général en a le commandement ; des officiers des états-majors l’accompagnent. Arrivées à l’improviste devant la place, ces troupes se développent rapidement, s’avancent presque jusqu'aux portes, surprennent les convois, refoulent les habitants dans la ville, puis forment un cordon tout autour, au pied des glacis pendant la nuit, hors de la portée du èançon pendant le jour. Les hommes font face vers la campagne, gardés pardevant et par derrière par des pestes et des sentinelles avancées. Ils empêchent ainsi l’entrée de tout secours en hommes ou en matériel. En même temps le commandant du corps d'investissement fait prendre des informations sur les post- ‘tions ennemies: es officiers d'état-major font une reconnaissänce rapide des environs, afin de préparer un projet d’assiette pour les-camps, et les officiers des états-majors particuliers de l'artillerie et du génie s'occupent plus spécialement de la reconnaissance de la fortification et du terrain environnant au point de vue des attaques. .

Le général en chef ne doit pas laisser le corps d’investissement livré à lui-même pendant plus de cinq à six jours: car ce corps, toujours assez faible à cause de la célérité qu’il devait déployer, se trouverait dans une position critique devant àne garnison nombreuse , ou si des renforts arrivaient au gouverneur. Il se mettra donc en route aussitôt qu'il apprendra que la place est investie; il n'y a plus rien à ménager, le secret gardé jusque-là est devenu inutile, et i] faut activer l'opération par tous les moyens possibles.

L'armée divisée en plusieurs corps se dirige à marches forcées vers la ville, suivie du matériel. Le commandant du

corps d'investissement se porte à la rencontre du général en chef et lui rend compte de ses opérations, en même temps que les officiers d’état-major lui remettent un premier projet sur le campement de l’armée; il en prend connaissance immédiatement, parcourt le terrain et statue définitivement. Chaque corps doit être logé suivant sa composition, l'infanterie dans les lieux secs et aérés, la cavalerie à proximite de l’eau, l’artillerie et le génie à côté de leurs parcs dont nous donnerons tout à l’heure l'emplacement. Toutes ces dispositions sont prises rapidement, quitte à y revenir et à les rectifier plus tard d’après la position des attaques.

Les camps sont placés hors de la portée du canon, c’està-dire à 2,400 mètres environ des saillants les plus avancés (1). Ils occupent une zone concentrique à la place de 4 à 500 mètres de largeur; leur front de bandière est tourné vers la campagne, car c’est surtout de ce côté qu'ils ont à redouter des attaques. II est bien entendu que s'il y a des points abrités par la forme du terrain et situés à une distance moindre, il faudra en profiter pour rapprocher ces positions. Les camps de l'artillerie et du génie avec leurs parcs ont au contraire le front de bandière dirigé vers la place, c’est-àdire du côté seulement où ils ont-affaire. Les communications doivent être faeiles et sûres entre les différentes parties de ces camps; on construira des routes nombreuses pour les réunir ; si elles sont séparées par une rivière, les communications seront rétablies au moyen de trois ou quatre ponts au moins, espaeés d'environ 100",00 les uns des autres, et garantis en amont par des estacades..

Des retranchements passagers doivent mettre ces camps à couvert contre les attaques soit de la garnison, soit de l’armée de défense. La ligne de retranchements construite à

(4) Aujourd’hui que les calibres et par suite la portée des pièces sont augmentés, et que les pièces de 80 vont probablement faire partie de l'armement des places, cette distance doit être portée à 3,000 mètres au moins. |

l'extérieur porte le nom de ligne de circonvallation ; celle élevée à l'intérieur contre les attaques de la garnison s'appelle ligne de contrevallation. Ces lignes peuvent être continues, à intervalles ou à ouvrages détachés ; on emploiera les différents tracés suivant la nature du terrain et les obstacles naturels qu’il présentera, sans s’astreindre à se maintenir à une distance constante de la place, et en observant les préceptes doünés dans la première partie sur les lignes en général. L'obstacle opposé par la ligne de circonvallation doit être autant que possible continu ; on intercepte mieux ainsi les communications de la place avec l'extérieur; cela n’est pas aussi nécessaire pour la Higne de contrevallation dont le profil est d’ailleurs plus faible. Les ponts doivent être abrités par de doubles têtes de pont, afin de garantir contre les attaques ces communications importantes.

Les lignes sont faites par les hommes de troupes avec tout le soin que comporte une rapidité d'exécution indispensable. On n’y emploie guère moins de huit ou dix jours, quelque célérité qu'on y mette. Cette perte de temps et le peu de succès qu'eurent les lignes dans certains cas engagèrent quelques militaires à les proscrire ; suivant eux, l’armée d'observation était suffisante pour couvrir l’armée de siége. Cela peut être vrai dans certains cas, dans d’autres on peut se contenter d'ouvrages détachés ; mais en thèse générale, il faut les construire et les composer d'obstacles continus, natorels ou artificiels, si l’on veut empêcher toute relation entre la garnison et l'extérieur. Seulement comme nous l’avons déjà dit dans la première partie, il faut savoir en faire un usage convenable, et ne pas leur demander autre chose que ce qu'elles doivent donner. Excellentes pour arrêter les espions, les petits détachement, les convois, ces lignes n’ont plus de valeur si l’armée de siége veut s’y renfermer pour résister à une attaque faite par l'armée de défense : leur développement est beaucoup trop grand, eu égard au nombre de troupes qui les défendent. (Voir le ch. XIV de la 1° partie.)

Pendant que l’armée construit les camps et les lignes, le matériel arrive et l'artillerie et le génie organisent leurs parcs. Les magasins à poudre sont isolés et entourés d’un parapet avec fossé en avant; on en construit plusieurs afin de diviser les quantités de poudre et pour qu'un accident ne mette pas hors d’état de continuer le siége ; les poudres sônt abritées par des hangars ou au moins par des toiles goudronnées. On fait préparer en même temps les fascinages nécessaires. Les fascines sont faites comme corvées par des soldats d'infanterie et de ‘cavalerie, chaque bataillon ou escadron doit en fournir un certain nombre. Les gabions d’une confection plus difficile sont construits sous la direction des sapeurs du génie, et quelquefois payés à la pièce. Les matériaux de fascinage sont rassemblés en des points abrités et voisins des attaques; ces magasins portent le nom de dépôt de tranchée; nous reviendrons plus tard sur leur emplacement.

Les officiers du génie s'occupent du lever du terraïn situé en avant des fortifications et de la reconnaissance -des ouvrages. Le plan qu'ils obtiennent ainsi, complété par les renseignements divers obtenus sur le terrain et la fortification, porte le nom de plan directeur, parce qu il sert à se diriger dans les attaques.

- Les renseignements obtenus sur la fortification sont souvent inexacts ; il faut les compléter par une reconnaissance directe, à laquelle seule on peut se fier. Elle est faite de jour ou de nuit : de jour on s’avance seul ou peu aceompagné, profitant pour s’abriter des plis de terrain, des haies, fossés, murs, que l’assiégé a négligé de raser ; on est soutenu par de petites gardes avancées, échelonnées en arrière et abritées de la même manière. On ne peut ainsi s'approcher beaucoup ; pour arriver jusqu'à la fortification, il faut la reconnaitre de nuit : on arrive bien accompagné jusqu’au glacis; peutêtre même, si la surveillance est mal exercée, jusqu'aux chemins couverts et à la contrescarpe ; on sonde les fossés et

les glacis, on mesure la profondeur des premiers , la largeur des seconds, puis on se retire peu à peu avec le jour qui ne permet pas encore à l’assiégé de vous apercevoir, mais qui vous laisse voir les masses que vous aviez devinées la nuit. Le résultat de toutes ces reconnaissances est dessiné sur le plan directeur; le général en chef décide alors de quel côté il faut attaquer la place après avoir pris l’avis des commandants de l'artillerie et du génie, qui ont dû s'entendre sur ce sujet, et lui ont remis un mémoire dans lequel ils motivent leurs avis semblables ou: opposés. Le choix du point d’attaque est une opération capitale de laquelle peut dépendre la réussite ou l’insuccès du siége. « Ce n’est pas chose aisée de bien démêler le fort et le faible d’une place, dit Vauban ; mais il n’y en a point qui n’ait son fort et son faible, à moins qu'elle ne soit de construction régulière. » On retranche d’abord tous les fronts inattaquabléès, comme ceux situés sur un rocher escarpé ou le long d’une grande rivière, ou ceux en arrière d’une inondation sûre, d’un terrain marécageux battu par des pièces de fartification inaccessibles. On regarde ensuite comme points forts les fronts dont les fossés sont remplis d'une eau à courant ràpide ou sont creusés dans le roc dur; ceux en avant desquels le terrain est dur, rocailleux, ou composé de bancs de rocs durs et pelés; on n’attaquera ces fronts que si l’on ne peut faire autrement. On fera ensuite un choix entre les autres, suivant la nature des fortifications, la quantité d'ouvrages dont il faudra s'emparer, la facilité offerte par Île terrain pour le creusement des tranchées ou pour l'emplacement des batteries, etc., etc. Souvent d’autres con- “sidérations interviennent encore : il faut regarder à la facilité des communications et voir si le matériel arrivera facilement jusqu'aux points d'attaque. C’est ce qui eut lieu au siège de Sébastopol : le côté nord de la place offrait peut-être beaucoup plus d'avantages en ce qu'une fois maître de cette partie on dominait la rade et le côté sud; on pouvait donc - incendier la flotte et la ville; mais l’armée alliée recevait ses

approvisionnements par mer, et la flotte n'aurait trouvé aucun point de débarquement ni de refuge sur cette côte inhospitalière, tandis qu’en attaquant le côté sud elle avait les rades de Kamiesh et de Balaclava.

On décide en même temps’si l’on attaquera un ou deux fronts; l’attaque contre un bastion et deux demi-lunes se nomme attaque simple; elle se compose, d’après ce que nous avons dit au chapitre II, de trois attaques partielles. En général, on fait deux attaques simples contre deux bastions voisins, et c’est ce que l’on appelle une attaque double, on y trouve l’avantage de relier les deux attaques par des parallèles continues, ce qui permet de diminuer la force des gardes qui $e prêtent alors un mutuel appui, et on diminue en même temps les travaux. Quelquefois cependant, une rivière sépare deux attaques simples qui marchent paralièlement. On fait encore de fausses attaques pour détourner l’attention de l'ennemi, mais on les abandonne dès le troisième ou quatrième jour; aussi ont-elles peu d'utilité.

Les parcs de l'artillerie et du génie doivent être aütant que possible à proximité des fronts attaqués; les dépôts de tranchée sont situés à 1,000 ou 1,200",00 en avant de ces fronts : si le terrain présente quelque couvert, on en profite pour y pläcer ces dépôts et même les rapprocher ; sinon on est obligé de les abriter par des parapets en terre. L'hôpital de siége doit être aussi à portée des attaques, sur un terrain salubre ; une ambulance est jointe aux dépôts de tranchée.

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