PREMIÈRE SECTION
Nora. Nous ne répéterons pas les titres des sections qui sont les mêmes qu’au chapitre IV. |
À la fin du premier chapitre nous avons. laissé le gouverneur au milieu des précautions de tout genre que lui indiquait la prudence ; il est en train de compléter sa garnison, de réparer ses fortifications et de rassembler son matériel, lorsqu'il apprend que les troupes ennemies se concentrent et qu’elles pourraient bien en vouloir à la place qu'il commande ; l'avis lui en vient de tous côtés. Il presse l’arrivée de ses approvisionnements, puis insiste auprès de son gouvernement pour que la place soit déclarée en état de siége. Si l'ennemi s’avance à moins de cinq journées de marche, il réunit en conseil de défense les officiers généraux présents dans la ville, les commandants de l'artillerie et du génie, et le chef du service de l’intendañée ; sur l'avis de ce conseil, la place est déelarée en état de guerre.
Aussitôt l'autorité militaire redouble d'activité; on tend les inondations, on achève de mettre en état les fortifications, et on établit sur les parapets de l’enceinte un armement dit de sèreté. Cet armement se compose d’un obusier court de 0,22 tirant à barbette au saillant de chaque bastion, d’une pièce sur chaque face tirant dans le prolongement du fossé de la demi-lune, et de deux pièces de campagne tirant à embrasure sur chaque flanc. Cet armement est destiné à se mettre en garde contre les surprises et surtout contre l'escalade ; aussi les flancs sont-ils mieux armés que le reste. On place des gardes pour éviter les surprises ; les places d'armes rentrantes reçoivent un poste de 15 hommes environ, fournissant des factionnaires aux places d'armes saillantes;, quelques patrouilles d'infanterie circulent au pied des glacis, elles partent des places d'armes rentrantes; enfin de distance en distance sont de petits postes de cavalerie destinés aux patrouilles plus éloignées. À l'intérieur un détachement de 45 hommes environ par front suffit pour la surveillance et même au besoin pour le service de l'artillerie des bastions en cas de surprise et en ‘attendant les secours.
Le maire est immédiatement prévenu de la mise en état de guerre, et il invite à se retirer librement ceux qui ne voudraient pas s'exposer aux dangers d’un siége; le gouverneur fixe un délai pour ce départ. Passé ce délai, défense est faite aux habitants de rien emporter; ils doivent au contraire se munir de vivres pour le temps présumable de la’ durée du siège.
Le génie active ses travaux; il prépare les ponts et les rampes pour les communications ; il pose tout le long des chemins couverts, au pied du talus intérieur, une rangée de palissades, interrompue par des barrières placées aux sorties et dans les passages derrière les traverses; il recoupe les différents talus de la fortification et en répare les rampes, parapets et terre-pleins. Ses ouvriers préparent les bois né-
cessaires pour construire des b/indages, c'est-à-dire .des abris passagers contre la bombe, destinés à suppléer, comme nous l’avons déjà dit au chapitre [°", à l'insuffisance des abris voûtés en maçonnerie. Ces blindages sont horizontaux ou verticaux (PL. XXXI, #g. 1). Pour construire les premiers, on choisit les bâtiments de la ville les plus solides, ceux dont les murs de façade ont au moins 0",80 d'épaisseur; on ne blinde en général que le rez-de-chaussée. On double d’abord le nombre des poutres et on les soutient par des poteaux verticaux placés à leurs extrémités et au milieu de leurs longueurs, afin que les porttes ne soient jamais de plus de 3°,50 à 4”,00 ; sur ces poutres on place une rangée de pièces de bois de 0",25 d’équarrissage environ, posées jointives ; sur cette rangée on met deux couches de fascines, puis un lit de terre ou de fumier pour éviter l'incendie; on peut remplacer les fascines par deux couches de bois de palis sade. Des arcs-boutants ou des blindages inclinés consolident les murs; ces derniers ont en outre l’avantage d'abriter les portes et les fenêtres contre les éclats de bombe. On les dispose de la manière suivante : des poutres ou bois en grume sont appuyés contre le mur à leur partie supérieure et enfoncés dans le sol de l’autre côté; leur base est à 2°,00 au moins du pied du mur, etils sont inclinés à 2 de hauteur pour { de base; on les pose jointifs. En dessus sont deux couches de fascines; puis de la terre ou du fumier sur une épaisseur de 0",80 au moins. On construit souvent de ces blindages inclinés aux pieds des contrescarpes, dans Îles fossés des fronts inattaquables et le long des gorges revétues (1).
L’artillerie prépare:les bois de plate-forme , les affüts de rechange et les bois nécessaires aux batteries blindées, dont
(4) Les particuliers qui ont des caves voûtées peuvent les mettre à l’épreuve de la bombe en recouvrant la voûte de 48,90 d'épaisseur do terre ou de fumicr, ou mieux encore.de trois épaisseurs de fascines.
nous parlerens plus tard; elle organise aussi quelques chaloupes canonnières, dans le cas où la place est traversée par une rivière ou entourée d’une inondation.
Cependant l’ennemi s'avance toujours, et tout indique de sa part une attaque prochaine. Le gouverneur se hâte de faire sortir les bouches inutiles, les gens sans aveu et ceux qui n'auraient pas une suffisante quantité de vivres; puis il fait raser tous les obstacles ou couverts qui existent dans les zones de servitude; on prend note des réclamations au sujet des indemnités, qui ne sont réglées et paÿées qu'après le siége. En même temps on fait rentrer dans la ville les troupeaux, les chevaux, les voitures, les bois, en un mot tous les épprovisionnements des villages voisins.
Le gouverneur organise le service de la garnison : des meilleures troupes il forme une réserve qu’il conservera avec soin pour la fin du siége, et qui sera toujôurs sous sa main ; il crée ou augmente le corps des sapeurs-pompiers recrutés d'habitants aptes à ce service ; ils sont disposés par quartiers, et le gouverneur met à leur tête des hommes influents de la ville qui sont ainsi les premiers à donner l'exemple. Dans chaque quartier on établit un dépôt de pompes à incendie, d’échelles, de crocs, de haches, en un mot d'instruments propres à éteindre le feu. Enfin chaque habitant est tenu d'avoir toujours devant sa porte u un certain nombre de cuves remplies d’eau.
Tout en prenant ces orécautions intérieures, le gouverneur ne néglige aucun moyen de se tenir au courant des actions de l’ennemi, et il reste: en correspondance avec les généraux commandants des corps actifs dans les environs; ces corps réunis plus tard sous un même commandement formeront probablement l’armée de secours, dont le nom seul indique le but. Les correspondances se font en chiffres; le gouverneur seul en a Ja clef. Les compagnies franches dont nous avohs déjà parlé servent à les entretenir; elles battent la campagne, harcèlent les convois ennemis, et
tiennent le gouverneur au courant de tout ce qui se passe.
Au moment de l'arrivée du corps d'investissement, le gouverneur est renfermé dans la place avec sa garnison ; nous supposons que rien ne lui manque pour faire une vigoureuse défense, et nous allons le suivre dans les différentes périodes du siége.
Son premier soin est d'augmenter le chiffre des gardes des chemins couverts qui ont, en outre des sentinelles, à fournir de fréquentes patrouilles tant d'infanterie que de cavalerie. J1 renforce aussi celles du corps de place : il faut dans chaque bastion un poste de 15 hommes, et en outre 30 hommes pour servir les pièces el les fusils de rempart; au centre de chaque eourtine est un autre poste de 30 hommes qui fournit les patrouilles intérieures le long du rempart, et sert de réserve à la garde du bastion.
Le gouverneur ne doit rien entreprendre d’important contre le corps d'investissement, à moins qu'il n’ait à protéger la rentrée de quelque convoi considérable : dans ce cas il l'attaque en force sur un point opposé à celui par lequel arrive le convoi. Sinon il se contente de le faire observer de près par la garde du chemin couvert, surtout la nuit. Des partis de cavalerie soutenus par de l’infanterie légère se portent à 2 ou 300®,00 de la place et se tiennent cachés cherchant l’occasion d'enlever les ingénieurs faisant les reconnaissances. S'ils rencontrent des détachements ennemis, ils cherchent par une fuite simulée à les attirer sous le canon de la place, et les poursuivent ensuite vivement sans jamais trop s'engager. Des patrouilles sont continuellement en circulation au pied des glacis pour empêcher les reconnaissances et donner une idée de ce que prépare l’assiégeant. On y emploie de la cavalerie quand elles doivent s'écarter davantage.
En même temps on active tous les travaux intérieurs dont nous avons déjà parlé.
Le gouverneur ne peut contrarier en rien l’établissement des camps et des lignes; son canon agit seulement contre les groupes, jamais contre les hommes isolés sur lesquels on tire avec les armes de précision. Il n’emploie d’ailleurs que les pièces d'un faible calibre, avec de faibles charges, pour chercher à tromper l'ennemi sur la valeur de son artillerie ; si celui-ci donne dans ce piége, s’il établit ses camps trop près de la place, il le laisse achever, et quand il est installé l’accable de projectiles de gros calibre tirés à pleine charge ; l'assiégeant est obligé d'aller camper plus loin, ce qui en outre de la perte d'hommes lui cause un retard toujours préjudiciable.
Pendant que l’armée de siège fait ses préparatifs d'attaque, rien ne change dans les dispositions de la défense ; seulement le gouverneur doit employer tous les moyens possibles pour arriver à connaître d’abord le point d'attaque choisi par l’assiégeant, ensuite le jour où il doit commencer ses travaux, ou autrement dit le jour de l'ouverture de la tranchée. La force plus ou moins grande des différents points de sa fortification ne lui permet pas d’hésiter entre un grand nombre de positions, et les mouvements de l’assiégeant dans les premiers temps fixeront probablement ses idées ; les allées et venues vers certains points déterminés, les amas de matériaux, la position des parcs, des dépôts de tranchée, sont autant d'indices qu’il faut consulter. Ces renseignements sont donnés par des espions et aussi par des observations directes faites avec de bonnes lunettes et par des hommes intelligents du haut des lieux élevés et surtout des clochers. Quand ces indices seront suffisants, on ne perdra pas de temps pour construire les retranchements intérieurs en arrière des points menacés et pour y mettre l’armement de défense, variable suivant la quantité de matériel dont on dispose; on renforce aussi les gardes de ce côté. Enfin, si la fortification n’est point complète, si les places d’armes et les demi-lunes n’ont pas de réduits, on en construit au moyen de palanques pré-
cédées d’un petit fossé ; on peut y mettre une toiture en fortes poutres recouvertes de terre. Ces réduits forment alors de véritables blockhaus, qui doivent être peu élevés pour échapper aux vues de l'artillerie.
On palissade aussi les caponnières des fossés; on ferme de la même manière la place d'armes qui est en arrière de la tenaille, et on ménage dans ces clôtures des ouvertures fermées par des barrières.
On exécute en même temps les communications sur les fossés pleins d’eau : ce sont des ponts faits sur pilotis, sur radeaux ou sur bateaux. Les premiers sont forts bons, mais longs à réparer quand ils ont été atteints par l'artillerie ennemie ; les derniers, d’une construction facile, sont trop fragiles, les bombes les mettent trop vite hors de service ; nous préférons les ponts sur radeaux, qui r'ésistent-bien aux bombes, mais ont l’inconvénient d'employer beaucoup de bois. Un de ces ponts est placé en capitale des fronts attaqués et des fronts voisins, pour communiquer de la poterne du corps de place d’abord à la tenaille, puis à la gorge du réduit de la demi-lune ; d’autres sont disposés à l'extrémité des fessés des demi-lunes pour conduire de la poterne qui est sous la face de cet ouvrage, dans le cas des fossés pleins d’eau, jusqu’au pas de souris double des réduits de places d'armes. Enfin un certain nombre de bateaux sont tenus prêts en arrière des tenailles pour porter du secours si les ponts se rompaient.
Le gouverneur met tout en œuvre pour connaître le jour de l’ouverture de la tranchée; il y parviendra par les rapports des espions et les observations directes; quand vers le soir il verra de grands mouvements de troupes, ce sera un indice. Mais la meilleure méthode pour n'être pas surpris, c'est de faire faire au commencement de la nuit des patrouilles de cavalerie ; de faibles détachements poussent rapidement jusqu'à 6 ou 800 mètres de la place et rapportent ce qu'ils ont vu. On peut aussi éclairer le terrain par des balles à feu ou des fusées à parachute.
Si toutes ces dispositions sont bien prises, le gouverneur peut se dire prêt pour le moment de l’ouverture de la tranchée. °