TROISIÈME SECTION
D'après tout ce que nous avons dit jusqu'ici, on voit que les moyens, de résistance de l’assiégé se réduisent à deux bien distincts : d’abord l’action de ses feux. qui ont plus ou moins d'efficacité suivant qu'ils sont ‘préparés de. longue
main par un gouverneur actif et intelligent qui devine pour ainsi dire les travaux que va faire l’assiégeant, ou suivant qu'il faut les organiser pour résister à un travail commencé et qui sera terminé avant que l’assiégé n’ait peut-être achevé ses préparatifs; en second lieu l’action des sorties, trèsimportantes en ce qu’elles permettent à lagarnison de prendre l'offensive, mais dont on ne doit user qu'avec modération dans le commencement du siége, quand il faut pour aller chercher l'ennemi quitter un terrain préparé pour la résistance et s'aventurer au-delà de la protection de ses feux efficaces. : ’
L’assiégé continue l'emploi de ces deux moyens, mais avec discernement. Quand l’attaque commence son ür, la place lui riposte avec vivacilé, sans disséminer ses coups, mais les réunissant au contraire contre une batterie de l'attaque pour l’accabler et passer à une autre. Le gouverneur a pris à l'avance des précautions contre les effets de cette artillerie ; déjà nous avons parlé des blindages destinés à mettre les pièces à l’abri des feux verticaux; pour les soustraire au moins en partie aux effets du ricochet, on construit de distance en distance des traverses perpendiculaires aux faces ricochées, s’élevant à 0,50 au-dessus de leurs crêtes et ayant de 10 à 12°,00 de longueur, sur 4 à 5",00 d'épaisseur. On peut les faire én terre comme celles de la fortification passagère élevées pour le défilement; mais un moyen plus expéditif consiste à former la masse couvrante de gabions remplis de terre ; la base de la traverse est faite avec quatre ou cinq rangs de gabions surmontés d’une épaisseur de fascines; en dessus on place un second rang construit comme le premier, mais un peu moins épais; on le couronne de fascines et de terre. Par cette méthode on a en outre l'avantage d'occuper beaucoup moins de place sur le terre-plein. Ges traverses-sont disposées de deux en deux ou de trois en trois pièces; les canons sür affüts de place sont contre la. traverse, tirant à embrasure; ceux sur affüts de
siége placés après ceux-ci sont encoré suffisamment couverts. Les embrasures sont munies de volets en bois nommés portières pour abriter les canonniers contre le tir des armes de précision ; les Russes employèrent avec succès à Sébastopol des portières faites en cordages tressés sur une épaisseur suffisante pour résister à la balle ; ils se servirent même de simples toiles qui cachaient à. l'ennemi les mouvements des eanonniers.
Gutre les blindages horizontaux, il faut encore prendre certaines précautions contre les projectiles creux : on élève de distance en distance dans les bastions. et sur les terrepleins de petites traverses assez rapprochées pour que les hommes puissent rapidement les mettre entre eux et un projectile creux dont ils évitent ‘ainsi les éclats. On a recommandé aussi de dépaver les rues voisines des attaques; mais cette mesure entraîne des censéquences fâcheuses pour la salubrité. Il faut avoir la précaution de visiter souvent les magasins blindés ou voûtés ; on vérifie s’ils sont en bon état, sinon on les répare immédiatement.
Dans le combat d'artillerie qui s'engage entre les batteries de la deuxième parallèle et celles de la défense, 1e gouverneur ne doit pas s’obstiner à soutenir une lutte inégale : aussitôt que le tir de l’assiégeant prend une supériorité décidée, il cesse de lui répondre avec autant de vivacité, retire les pièces sur affûts de place et met au même point d’autres pièces sur affôts de siège; il supprime en outre une partie : de son armement, enlevant les pièces les plus éloignées des traverses, sans détruire les embrasures ni les plates-formes. Il n’y a plus alors en batterie qu'une petite quantité de grosse artillerie établie à demeure, bien abritée derrière les traverses et tirant sur les travaux de l’ennemi ; on y joindra le tir d'une artillerie légère changeant constamment de position, placée tantôt vis-à-vis d’une embrasure tantôt vis-à-vis d’une autre et sur laquelle l’assiégeant n'aura que peu de prise. Faute de prendre ces précautions,
le gouverneur qui n’a qu’une quantité d'artillerie souvent très-limitée la verrait détruite avant la fin du siége et n’en conserverait pas pour les derniers moments de la défense (1). Le feu des mortiers se continuera contre les batteries et les rassemblements d'hommes; des mortiers de 0®,15 disposés dans les chemins couverts gêneront beaucoup l’assiégeant par leur tir, lorsqu'il approchera de la trorsième parallèle.
La troisième parallèle masque une partie des batteries situées en arrière, celles-ci sont obligées de suspendre ou au moins de ralentir beaucoup leur feu; l’assiégé profite de ce moment de répit pour remettre en position une. partie de son artillerie ; les travaux de l’assiégeant en seront tellement inquiétés qu'il sera peut-être obligé de faire retirer ses travaïlleurs et ses gardes pour reprendre le feu de son artillerie. Le défenseur enlève rapidement ses pièces, puis les ramène aussitôt que Îles travaux ont repris. Ces mouvements suecessifs et rapides exigent comme on le voit l'emploi d'une artillerie légère qui suffit d’ailleurs au but que l’on se propose, celui de tirer sur des travaux rapprochés et d’un profil encore très-faible.
. Le tir de nuit peut aussi avoir quelque efficacité en le réglant convenablement d’après la marche présumée des sapes ; mais il faut surtout compter sur celui de mousqueterie qui devient très-dangereux au moment de l'exécution de la troisième parallèle, s’il a été réglé convenablement. Ce tir part de la crête du chemin couvert; les défenseurs sont divisés en deux séries tirant alternativement pendant une heure, l'autre étant au repos. Les hommes sont abrités par des créneaux faits en sacs à terre ou au moyen de deux paniers remplis de terre et laissant entre eux l’espace nécessaire pour passer l'arme et viser. De jour on vise directement ; la nuit
(1) Les Russes .ne furent point obligés de dégarnir ainsi les parapets de Sébastopol : l'immense materiel qu'ils avaient à leur disposition leur permit de remplacer au fur et à mesure toutes les pièces hors de service.
des espèces de gaines en bois sont placées par les officiers du génie dans la direction que doit avoir le tir. qui est continu, afin d'empêcher s'il est possible l'emploi de la sape volante.
De bons tireurs armés d'armes de précision sont dans les demi-lunes vers les saillants pour tirer aux embrasures de l'assiégeant contre les canonniers, contre les hommes isolés, : et surtout contre les officiers qui “cherchent à apercevoir ce qui se passe. Les Russes n’avaient point négligé ce moyen et plusieurs de nos officiers du génie ont été atteints par leurs tirailleurs en se découvrant pour se rendre compte de leurs travaux et des nôtres.
Les sorties viennent à l’aide des feux, mais il faut avoir soin d'exposer peu. de monde; les grandes sorties n’ont plus lieu qu'exceptionnellement à cette époque du siége, les résultats obtenus n'étant jamais en rapport avec les pertes éprouvées. Mais plus l’assiégeant s’avance, plus il se trouve dans les avantages de la place, c’est-à-dire éloigné de ses gardes et rapproché du feu des ouvrages : des sorties peu nombreuses, mais fréquentes, faites de nuit, retardent les approches qui le jour sont presque toujours arrêtées par le tir bien dirigé de l'artillerie. Ces petites sorties sont faites par des détachements de 12 ou 15 hommes, 30 au plus, déterminés et de bonne volonté ; ils partent des chemins couverts dont ils franchissent le talus intérieur et les palissades au moyen d'escaliers en bois préparés à l’avance et pouvant se placer en un point quelconque. Ils se portent directement sur les têtes de sape, fusillent les sapeurs à bout portant, renversent quelques gabions, y mettent le feu, font sauter le -gabion furci au moyen d’un sac-de poudre placé contre, et se retirent rapidement en-allumant quelques pots à feu pour éclairer le terrain. Les gardes du chemin couvert sent prévenus et ne tirent pas pendant ce temps, ou mieux encere changent la direction de leur tir, prêtes à soutenir la sortie par leurs feux si: les gardes de la tranchée s'aventuraient à la pour-
suivre. Ces sorties doivent être renouvelées souvent et en des points différents.
Cependant l’assiége continue ses travaux-intérieurs qui à cette époque ne consistent plus guère qu’en réparations et constructions de mines. 1l faut d'abord entretenir constamment l'épaisseur des pärapets dégradés par les boulets et obus : on les répaissit à l’intérieur à mesure-qu'’ils s'éboulent à l’extérieur ; on remplace en même temps les palissades du chemin couvert détruites par le tir à ricochet, on répare les embrasures, et on en construit de nouvelles, en particulier les embrasures biaises placées dans la courtine pour battre les travaux de l’ennemi vers le saillant du bastion. Il faut aussi tenir en état les communications, les blindages, les traverses, etc., et achever les retranchements intérieurs.
Nous nous occuperons des mines dans le chapitre VII.