‹ Traité de géographie physique; climat - hydrographie - relief du sol - biogéographieChapitre 9 sur 162 · III. — LES TEMPS MODERNES JUSQU'A HUMBOLDT ET RITTER · texte numérisé non relu

III. — LES TEMPS MODERNES JUSQU'A HUMBOLDT ET RITTER

Ainsi l'œuvre de rénovation de la géographie, dont la Renaissance semblait devoir être l'occasion, avait échoué. Il lui manquait encore l'appui des sciences naturelles, qui ne se développeront guère qu'au xvme siècle. La géographie deVarenius était encore toute physique; par là elle avait moins de prise sur les esprits étrangers aux sciences.

Le xviie et le xviue siècles voient s'accomplir de grandes découvertes; mais l'intérieur des continents reste encore mystérieux, peuplé de légendes. Des progrès considérables sont faits par les sciences physiques : Halley dresse la première carte des vents et esquisse la théorie de l'alizé (1686); Snellius applique aux levés un procédé qui est déjà celui de la triangulation (1615); le baromètre, inventé par Torricelli, sert à Pascal pour la fameuse expérience du Puy de Dôme, qui contient le principe de la mesure des altitudes. Aucun géographe ne cherche à coordonner ces données selon l'esprit de Varenius.

Ce qui se produit alors est assez significatif : l'édifice bâti d'une main sûre par ce précurseur est, en l'absence des géographes, envahi par les adeptes de sciences voisines. C'est à une nouvelle science née au xvme siècle et dotée d'un nom presque identique à la géographie, la géologie, que revient la principale part dans ce partage. Les premiers géologues, Buffon, Hutton, Deluc, Léopold de J5ucu, s'occupent presque exclusivement de phénomènes considérés maintenant comme du domaine de la géographie physique. Ce mouvement a pour l'histoire de la géographie une grande importance; il explique que, maintenant encore, les liens soient si étroits entre la géologie et la géographie, qu'on a peine à les distinguer l'une de l'autre.

Les seules branches de la géographie qui se développent aux xvue et xviiï6 siècles sont la géographie ancienne ou historique et la géographie mathématique. La géographie historique apparaît comme liée de plus en plus intimement à la cartographie. Elle compte des savants illustres comme Guillaume Delisle et d'AisviLLE, dont le grand mérite est d'avoir apporté l'esprit critique de l'historien dans l'interprétation des documents de valeur très inégale qu'on possédait alors sur les contrées extra-européennes. Delisle nettoie la carte d'Afrique de toutes les extravagances qu'y avait accumulées la fantaisie des cosmographes, et rompt définitivement avec l'erreur de longitude sur la Méditerranée, qui s'était perpétuée depuis Ptolémée [Sandlek, 19].

En même temps, la géographie mathématique prend un nouvel essor. Les grands essais de mesure du globe tentés par les Grecs avec des moyens rudimentaires, et restés pendant longtemps l'objet d'une admiration mêlée de stupeur, sont enfin repris avec l'appareil perfectionné dont permettent de disposer les progrès des sciences physiques. C'est à la France que revient l'honneur d'avoir inauguré cette nouvelle série de recherches avec la mesure de l'arc de méridien entre Paris et Amiens par Jean Picard (1667-1670) et les missions de Maupertuis et de Lacondamine, chargés d'effectuer la même opération, celui-ci au Pérou et celui-là en Laponie (1735-1739). Les dimensions et la forme du globe terrestre sont enfin fixées; on reconnaît l'aplatissement des pôles et le renflement de l'équateur. A la même époque, l'ingénieur Cassini commence l'œuvre colossale de la première carte topographique de France à l'échelle du 1 : 86 400. Les autres pays européens vont suivre notre exemple.

Au milieu de cette activité historique et mathématique, la géographie, telle que nous l'entendons aujourd'hui, est réduite à bien peu

de chose. Elle souffre et souffrira longtemps encore du fait que son développement est limité à ce qu'il y a en elle de moins vivant, de plus abstrait. Tout changera, du jour où un Humboldt aura montré que la géographie est avant tout la science de la vie physique et organique à la surface du globe. Jusqu'à présent, la géographie est œuvre d'érudits; elle ne peut attirer à elle l'attention du public. Seule la géographie descriptive parvient à élargir le cercle de ses auditeurs; mais par quels moyens? En flattant la curiosité par des anecdotes ou récits extraordinaires, en mêlant des détails historiques et politiques complètement étrangers à la géographie, et en multipliant les énumérations sèches, sous prétexte d'être utile aux voyageurs, aux commerçants et à l'homme d'Etat. La Géographie de Kant, le seul livre qui pendant le xvme siècle réponde aux idées de Varenius, sacrifie elle-même à ces tendances, en consacrant un chapitre aux curiosités naturelles (Merkwùrdigkeiteri). Les meilleurs essais de géographie descriptive sont toujours gâtés par la préoccupation d'être utiles. Ces tendances subsisteront longtemps encore. En tous cas, elles régnaient en maîtresses lorsque parurent Humboldt et Ritter [Wjsotzky, 20].

La révolution accomplie par ces deux génies devait être profonde et définitive. Par leur caractère et leurs mérites différents, ils se complétaient heureusement. Humboldt (1766-1859) est par goût et par éducation un homme de science, un naturaliste surtout et un grand voyageur. Il a parcouru, en observateur attentif à tous les faits physiques et biologiques, une grande partie de l'Europe, tout le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie et le Venezuela. Il a même marché dans l'Asie russe sur les traces de Pallas. Ses nombreuses publications sont toutes de nature purement scientifique, complètement exemptes de préoccupations pédagogiques. Ritter (1779-1859) est un homme de cabinet. Historien et philosophe par son éducation, il a voyagé beaucoup moins que Humboldt, et pour élargir ses idées plutôt que pour se livrer à des observations et des études sur les lieux. C'est un professeur; ses publications sont sorties de son enseignement à l'Université de Berlin et les préoccupations pédagogiques sont toujours sensibles chez lui.

Les mérites de Humboldt ne sauraient être estimés trop haut. Il a fondé les méthodes d'observation de presque toutes les branches de la géographie physique. Il a généralisé l'emploi du baromètre pour déterminer les altitudes, des coupes et des calculs de hauteur moyenne pour caractériser le relief. Il a dressé la première carte d'isothermes et montré le contraste entre les côtes orientales et occidentales.

C'est encore lui qui doit être considéré comme le créateur de la géographie botanique basée sur la physionomie des plantes et leuis rapports avec le sol et le climat. Aucun voyageur n'a approché de lui comme observateur. De ses cinq années de séjour dans l'Amérique centrale et méridionale, il a rapporté les matériaux de publications qui se sont succédé pendant vingt ans.

Mais Humboldt n'est pas seulement un naturaliste et un voyageur, c'est un géographe d'une largeur de vues qu'on a rarement retrouvée depuis. A lui revient incontestablement le mérite d'avoir Je premier dégagé et appliqué les deux principes essentiels qui font de la géographie une science originale, autre chose qu'un composé de sciences physiques et biologiques. Quel que soit le phénomène qu'il étudie, relief du sol, température, vie végétale, Humboldt ne se contente pas de l'envisager en lui-même, de le traiter en géologue, en météorologiste, ou en botaniste; son esprit philosophique va plus loin : il se porte immédiatement vers les autres phénomènes qu'offre à son observation le milieu où il se trouve; il remonte vers les causes et redescend jusqu'aux conséquences les plus lointaines, y compris même les faits politiques et historiques. Nul n'a montré de façon plus précise comment l'homme dépend du sol, du climat, de la végétation, comment la végétation est fonction des phénomènes physiques, comment ceux-ci dépendent eux-mêmes les uns des autres.

A ce premier principe, qu'on pourrait appeler le principe de causalité, Humboldt en ajoute un autre, qu'on pourrait nommer le principe de coordination générale. Qu'il fixe son attention sur un problème géologique, biologique ou humain, ce grand esprit ne reste pas absorbé dans la contemplation du fait local; il reporte ses yeux vers les autres régions où s'observent des faits analogues, et c'est toujours une loi générale, valable pour toutes les circonstances semblables, qu'il cherche à dégager. L'étude d'aucun point ne lui semble indépendante de la connaissance de l'ensemble du -lobe. L'application de ce principe est le renversement définitif de la bai' rjère qui séparait la géographie régionale de la géographie générale. le rapprochement de ces deux branches d'une même science et leur fécondation réciproque. Du jour où on en a compris la signification, la géographie moderne est née.

L'œuvre de Humboldt est malheureusement hors de proportion avec l'influence qu'il a exercée, au moins sur la géographie. Ses ouvrages de nature purement scientifique étaient destinés aux savants; ils restèrent assez longtemps ignorés du public géographique. C'est dans le monde des naturalistes qu'il trouva des dis-

i'6 NOTIONS GENERALES

ciples, surtout en France où il séjourna longtemps et publia une partie de ses ouvrages. Au contraire, l'influence de Ritter sur les géographes est évidente en Allemagne dès la première moitié du xixe siècle, et même en France, elle est plus sensible que celle de Humboldt. Le grand mérite de Ritter est d'avoir senti et nettement formulé les principes que Humboldt avait appliqués, plutôt qu'énoncés dogmatiquement. Le principe de coordination générale est celui qu'il a le mieux mis en lumière. La position mondiale ( Weltstellung) est pour lui le premier fait à envisager dans l'étude d'un pays quel qu'il soit. Il ne sentait pas moins vivement le principe de causalité, mais il faut avouer qu'il n'a pas toujours su l'appliquer. Trop souvent sa géographie physique reste descriptive et sans lien avec les faits sociaux et historiques sur lesquels il insiste. Il y a à cela plus d'une raison. D'abord l'œuvre colossale de Ritter, comprenant la description de continents aussi peu connus que l'étaient alors l'Afrique et l'Asie, se heurtait à bien des incertitudes et des obscurités. En outre l'éducation scientifique de Ritter n'était pas à la hauteur de ses conceptions; il n'était ni naturaliste, ni physicien comme Humboldt. C'est une leçon que ne sauraient trop méditer les jeunes géographes. Enfin on ne doit pas oublier que Ritter était resté philosophe dans l'âme. L'homme qui eut le plus d'influence sur lui fut Herder. Ce qu'on a appelé l'idée téléologique domine toute son œuvre : la terre est pour lui le théâtre de l'activité humaine, l'homme y joue le même rôle que l'âme dans le corps.

L'influence de Ritter fut très grande, surtout en Allemagne. Elle est encore notable et le mouvement actuel de délimitation de la géographie s'inspire de ses idées maîtresses.

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