‹ Traité de géographie physique; climat - hydrographie - relief du sol - biogéographieChapitre 6 sur 162 · I. — LA GÉOGRAPHIE DES ANCIENS · texte numérisé non relu

I. — LA GÉOGRAPHIE DES ANCIENS

On dit souvent que la géographie est une science neuve. Cela est vrai, si l'on veut parler de l'ensemble de recherches scientifiques qui se groupent depuis cinquante ans sous ce nom. Mais la science géographique entendue dans son sens le plus large, comme science de la terre, est une des branches les plus anciennes du savoir humain. Elle répond à l'un des besoins les plus essentiels de la nature humaine, dès qu'on s'élève aU-dessus de la vie sauvage, celui de fixer le souvenir des lieux qui nous entourent, dans un rayon dont l'étendue varie avec nos besoins et nos moyens de locomotion. Les indigènes polynésiens n'ont-ils pas des sortes de cartes géographiques rudimentaires sous forme de bâtons sculptés? [Drœber, 1].

Si le nom de Géographie, rewypoupta, semble avoir été inventé par les Alexandrins, la chose apparaît chez les premiers écrivains grecs, dès que la pensée s'éveille et que le cercle de l'expérience s'élargit au delà de l'horizon du hameau ou de la cité. Il est même curieux de constater qu'on peut reconnaître dès le début, non seulement l'objet et les directions principales de la géographie, mais encore les difficultés et les conditions essentielles du développement, de cette

science.

Les Alexandrins faisaient d'Homère le premier géographe. Il est certain que les poèmes homériques furent goûtés pour l'exactitude de leur peinture de la vie maritime et des conditions géographiques de régions lointaines, non moins que pour leur beauté littéraire. Mais le premier géographe vraiment conscient est Hérodote, c'està-dire le premier historien qui élargit le champ des chroniques locales, et que l'étude d'une grande guerre met en présence de pays aussi lointains que différents. On sait ses voyages en Egypte, en Thrace et jusqu'à l'Hellespont, en Phénicie et jusqu'en Babylonie. 11 représente la tendance descriptive de la géographie, ce que nous appelons la géographie régionale.

En même temps, et même un peu avant, se révélait, dans ces cités ioniennes où s'éveilla la pensée grecque, une autre face de la géographie, celle qui regarde vers la terre considérée dans son ensemble et porte pou*- cela le nom de géographie générale. Les philosophes naturalistes ioniens, dont Thalès de Milet est le nom le plus éclatant, commençaient dès le vie siècle avant notre ère à s'inquiéter des problèmes de la physique terrestre : forme, dimension, position de la terre dans l'espace. Thalès, héritier des connaissances astrono-

miques des Egyptiens et des Babyloniens, proclamait la rotondité de la terre, que notre moyen-âge devait mettre en doute.

Ainsi, dès le début, apparaissent les deux points de vue essentiels de la géographie considérée comme science de la terre : géographie générale et géographie régionale se retrouvent dans toute l'antiquité, semblant se disputer l'attention des savants. Quand on songe à la faiblesse des moyens d'investigation dont disposaient les Anciens, on est étonné que la géographie générale ait pu faire de tels progrès. Née avec les Ioniens, résumée plutôt que développée par Aristote, élargie considérablement par les Alexandrins, elle s'attaque aux problèmes les plus élevés de la géophysique. Non seulement elle prouve la rotondité de la terre, mais elle en mesure la dimension avec Eratosthène (environ 230 av. J.-C). Elle envisage des questions hydrographiques et climatologiques : continuité des océans, théorie des zones climatiques, origine des fleuves et de leurs crues, principalement des crues du Nil. Tout cela est malheureusement tiré de considérations trop étrangères à l'expérience; la vérité s'y mêle à l'erreur, dans des proportions qu'il était alors impossible de démêler. Aussi voit-on de temps en temps des esprits à tendance pratique s'inquiéter et, laissant toutes ces théories, se retourner vers les descriptions exactes des pays connus.

Cette réaction, qui ramène la faveur vers la géographie régionale, est particulièrement marquée avec les géographes romains ou inspirés des idées romaines. Polybe en donne le signal. Strabon, dont nous avons conservé l'œuvre presque entière, est l'écrivain d'après lequel on juge de ce que pouvait donner ce mouvement. On observe que la géographie régionale et descriptive est beaucoup plus humaine, plus attentive à l'ethnographie, aux migrations des peuples, aux mœurs et aux institutions, tandis que la géographie générale est plus physique, plus exacte, ou du moins plus soucieuse de précision mathématique. Ptolémée (iic siècle), qui représente une réaction contre la tendance descriptive, fera porter tout son effort sur l'exposition des notions générales de géographie mathématique et sur la fixation des positions géographiques d'un certain nombre de points.

Il importait de bien marquer cette double face de la science géographique, qui s'observe dès ses débuts. Pendant longtemps le dualisme persistera. On verra ces deux branches d'une même science se développer côte à côte sans se toucher et sans se pénétrer. La géographie moderne existera du jour où le rapprochement et la fusion auront été opérés par des esprits puissants, tels que Humboldt etRitter.

Un second point mérite encore d'attirer notre attention. Le déve-

loppement de la géographie, gêné par ce dualisme, est encore retardé par ce fait qu'il est subordonné à des circonstances étrangères. Dès l'antiquité, en effet, on peut observer que les progrès delà géographie sont liés d'une part à ceux de la connaissance du globe, c'est-à-dire aux guerres ou aux événements politiques, d'autre part aux progrès des sciences.

Tout élargissement important du monde connu donne un nouvel essor à la géographie descriptive. Le plus bel exemple en est donné par les conquêtes d'Alexandre, qui brusquement étendirent l'horizon géographique jusqu'à l'Inde. Les conquêtes romaines eurent le même résultat (fîg. 1).

La géographie apparaît aussi, dès l'antiquité, comme tributaire de certaines sciences : c'est aux progrès de l'astronomie qu'est lié le sort de la géographie générale mathématique ; c'est par des considérations astronomiques que les Ioniens prouvent la rotondité de la Terre et qu'Eratosthène est amené à en mesurer les dimensions. De même la géographie régionale ou descriptive naît avec Hérodote des besoins de l'histoire.

Dualisme de la conception géographique, dépendance de l'évolution sociale et politique ainsi que des progrès de diverses sciences, voilà des faits qui présideront pendant longtemps au développement de la géographie.

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