Schéma montrant l'évolution des versants
montagne, ou d'une gorge creusée dans des roches dures et imperméables (Bretagne, Massif Central).
Le modelé des versants peut aussi se faire par simple glissement des produits de décomposition. Ce glissement (creeping des Américains) est plus actif quand le sol est privé de végétation, ce qui arrive dans la haute montagne et les déserts tropicaux ou polaires, mais il a lieu même dans les régions où existe un tapis végétal continu, herbacé ou forestier.
C'est à ce mouvement qu'on doit attribuer la forme arrondie des collines séparant les thalwegs dans les pays de topographie mûre; les débris, renouvelés constamment par la décomposition du sous-sol, descendent d'un mouvement extrêmement lent, mais continu, vers le pied du versant, où ils sont entraînés par la rivière. L'épaisseur de la couche meuble reste constante aussi longtemps qu'il y a équilibre entre la désagrégation, la descente des débris, et leur évacuation. C'est à cet équilibre, généralement réalisé dans les régions de climat tempéré humide, qu'est due l'illusion de stabilité absolue des formes. La réalité des mouvements du sol sur les versants a pourtant été prouvée par les mesures de Gôtzinger [19] Elle apparaît avec évidence lorsque l'équilibre est rompu, soit par un changement de climat, soit par une dégradation du tapis végétal, qui, sans arrêter entièrement le glissement, y met un frein, d'autant plus puissant que les racines sont plus profondes. Ainsi le déboisement ou la mise en culture des pentes gazonnées ont comme résultat une descente plus rapide des débris, qui
livre bientôt le sol au ruissellement et peut faire apparaître la roche à nu.
Vallées en gorge; vallées normales. — La forme d'une vallée dépend de l'équilibre qui existe entre la rapidité du creusement du thalweg et celle du façonnement des versants. Si le creusement l'emporte, on a une vallée en gorge (figure 188, A). Si le façonnement des versants se poursuit plus vite, la vallée s'élargit progressivement, c'est le type de la vallée normale (B).
Tôt ou tard l'évolution se dessine dans le sens de la vallée normale, mais elle est retardée par la dureté et la perméabilité des roches. Toutes choses égales d'ailleurs, les vallées en gorges sont
Fig. 188. — Schéma de divers types de vallées. A, vallée en gorge; B, vallée normale; C, vallée dissymétrique.
plus fréquentes dans les régions de roches résistantes, où le ruissellement ne peut agir aussi vite sur les versants, et dans les roches perméables, où il est en partie supprimé par l'infiltration.
Le climat aussi joue naturellement un grand rôle. Plus les précipitations sont abondantes, plus le façonnement des versants est rapide. La pente limite qu'ils peuvent atteindre dépend de la tranche d'eau moyenne qui s'écoule à leur surface vers le thalweg. On s'explique par suite cette constatation topographique, que les versants sont, toutes choses égales d'ailleurs, plus raides dans les régions arides.
La température elle-même entre en ligne de compte. C'est dans les pays à climat froid que les glissements superficiels jouent le plus grand rôle dans le modelé des versants.
On a observé au Spitzberg, dans les lies Falkland, le Labrador, etc., des pentes couvertes d'une végétation de toundra, où le mouvement du sol se trahit par des bourrelets parallèles en arc de cercle (planche VI ter). Ce mouvement, pour lequel Andersson [35J a proposé le nom de solijluction, se produit au moment où le sol, profondément gelé, dégèle à la surface. La soliiluction a pu agir même dans la zone tempérée pendant la période glaciaire, et rendrait compte de certains aspects de nos régions. Il est certain en tout cas qu'elle joue encore un rôle actif dans le modelé des versants schisteux en haute montagne.
Vallées dissymétriques. Loi de Baer. — Si pour une raison quelconque le façonnement des deux versants ne se poursuit pas également vite, la vallée sera dissymétrique (fig. 188, type G). Ce cas est très fréquemment réalisé. Il peut être dû à une différence de la constitution géologique des deux versants, l'un étant plus dur ou plus perméable que l'autre (calcaire et argile, granité et schiste), soit à
Fig. 189. — Vallées dissymétriques du plateau de Lannemezan, d'après la carte de France au 1 : 200,000e.
Echelle 1 : 250 000; équidistance : 20 m.
l'orientation par rapport aux vents pluvieux, soit enfin simplement à ce que le creusement du thalweg est plus énergique sur une rive que sur l'autre.
Nous étudierons spécialement dans le chapitre suivant le premier cas; quant au second, il s'explique suffisamment par l'influence du climat sur le façonnement des versants, qui vient d'être noté. Pour comprendre le troisième cas, il faut se rappeler les lois hydrologiques du mouvement des eaux courantes (3e partie, chapitre v). L'érosion dépend de la vitesse de l'eau, or la plus grande v.Uesse se trouve rarement au centre de la rivière, car pour cela il faudrait que
le tracé du "thalweg fût absolument rectiligne. Le fil du courant vient ainsi buter le plus souvent contre une rive. Il en résulte un sapement, qui empêche le modelé du versant attaqué de s'accomplir normalement. Le thalweg lui-même peut se déplacer latéralement : c'est ce qui arrive constamment dans les vallées à méandres, dont nous reparlerons plus loin.
Mais on peut encore imaginer une cause générale qui tendrait à porter l'effort du courant toujours d'un même côté et par suite à rendre les vallées dissymétriques. La rotation de la terre, qui dévie vers la droite tous les mouvements, a été invoquée pour expliquer la dissymétrie d'un grand nombre de vallées, où l'on a cru observer d'une manière constante que la rive escarpée était la rive droite. (Danube, Volga, etc.). C'est la loi connue sous le nom de loi de Baer, bien que ce soit Babinet qui- en ait le premier montré l'application aux cours d'eau [20].
L'étude de quelques exemples montre qu'on trouve aussi bien des cas de déviation vers la gauche que vers la droite. En France, les vallées du plateau de Lannemezan offrent un des exemples les plus curieux de vallées constamment dissymétriques. Mais, d'après L.-A. Fabre [21], la dissymétrie n'est pas toujours de même sens et s'explique par la différence d'orientation des versants, ceux exposés aux vents pluvieux d'Ouest étant attaqués plus vite. La déviation des thalwegs dans les vallées dissymétriques peut amener des captures latérales, dont le plateau de Lannemezan offre justement plus d'un exemple (cf. fig. 253, chap. vu).
Surface de base, pénéplaine, cycle d'érosion. — L'établissement du profil d'équilibre et le modelé des versants sont deux processus qui se poursuivent parallèlement, le premier s'accomplissant généralement plus vite. A partir du moment où toutes les vallées d'une région ont acquis leur profil d'équilibre, le modelé des versants se poursuit seul. L'élargissement des profils transversaux des vallées voisines amène la disparition progressive de la surface topographique primitive (fig. 190). Toute la surface de la région s'abaisse, en se rapprochant de plus en plus d'une surface idéale, tangente au profil limite des versants tel que nous l'avons défini.
A la fin il y aura très peu de différence d'altitude entre les thalwegs et les dos arrondis les séparant. Une pareille surface, s'appuyant sur les profils d'équilibre, qui s'appuient eux-mêmes sur le niveau de base, a été appelée surface de base [de la Noë et de Margerie, 9]. Depuis, Davis a proposé le mot de pénéplaine [23, 24], qui a fait
fortune, en France notamment, grâce à de Lapparent et s'est répandu même en Allemagne sous la forme germanique de Fastebene. Il a l'avantage d'exprimer nettement l'état de la topographie d'une région parvenue à ce degré d'évolution. Ce n'est pas une plaine, mais presque une plaine; ia surface générale est encore en pente, de faibles inégalités du sol subsistent entre les vallées secondaires et dans les régions de roches résistantes. Les plus hautes montagnes du globe, telles que les Alpes ou l'Himalaya, sont destinées à être réduites à l'état de pénéplaine par une érosion prolongée. L'histoire du globe porte la trace d'œuvres aussi gigantesques, qui effrayent l'imagination, mais dont la réalité ne saurait être mise en doute.
Lorsqu'une pareille évolution est achevée, on peut dire que le cycle de V érosion est accompli. Son achèvement dépend évidemment
Fig. 190. — Abaissement progressif de la surface par le développement des vallées.
1-2, stade où lo creusement linéaire et le modelé des versants marchent do pair; 3-4-5, creusement achevé, profil d'équilibre atteint, élargissement du profil transversal des vallées