surface de base
de la stabilité relative du niveau de base et de la surface continentale. IL est facile de concevoir telles circonstances qui compromettent cette stabilité. Des mouvements du sol peuvent soulever le continent. Le niveau de base lui-même peut se déplacer. C'est ce qui arrivera forcément pour le bassin d'un fleuve débouchant dans un lac ou dans une mer intérieure ; car tout lac est destiné à disparaître, comme nous l'avons déjà vu, et les mers intérieures s'assèchent peu à peu. Certains auteurs pensent même que le niveau des océans pourrait n'être pas constant.
Quoiqu'il en soit, le moindre changement dans la position relative du niveau de base et de la surface continentale suffît pour détruire les profils d'équilibre établis, ou pour retarder leur achèvement. Un nouveau cycle d'érosion commence. A chaque cycle d'érosion correspond un ensemble de formes topographiques apparentées; souvent les cycles récents n'ont pas encore réussi à détruire les traces des cycles anciens, les anomalies les plus curieuses peuvent en résulter dans la topographie et la disposition du réseau hydrographique.
Mais, pour comprendre mieux ces faits, il importe de compléter
l'analyse des lois de l'érosion, que nous avons jusqu'ici envisagée seulement au point de vue de l'ablation, raisonnant comme si les débris étaient directement entraînés vers la mer. Ce n'était là qu'un artifice pour sérier les questions. En réalité les cours d'eau ne suffisent pas à transporter les débris arrachés aux continents et les déposent, en créant des formes de relief spéciales qui se transforment suivant les progrès de l'élaboration du profil d'équilibre et l'achèvement plus ou moins proche du cycle d'érosion.
Conditions de l'accumulation en montagne; plaines alluviales et cônes de déjection. — Les conditions de l'accumulation des sédiments sont celles qui règlent le transport : la vitesse, le volume des eaux et le poids des débris. La vitesse est peut-être l'élément le plus important à considérer, elle dépend surtout de la pente, aussi l'accu-
Fig. 191. — Schéma montrant l'alternance normale des plaines et des gorges
en montagne.
mulation n'est-elle nulle part un fait plus commun que lorsque la pente des rivières est soumise à de fortes variations, c'est-à-dire surtout dans les régions de montagnes et en général dans le cours supérieur des rivières, où le profil d'équilibre n'est pas encore atteint.
Il y a accumulation toutes les fois que la pente diminue brusquement. Ainsi se forment les plaines alluviales si fréquentes dans les régions montagneuses, alternant avec des vallées encaissées (fig. 191). Ces plaines sont plus ou moins régulières, suivant qu'elles sont dues à l'alluvionnement de la rivière principale, ou, ce qui est plus souvent le cas, à l'alluvionnement de ses affluents.
C'est au début du cycle d'érosion que la différence est la plus grande entre la pente, déjà réduite, de la rivière principale et celle de ses affluents. Ceux-ci peuvent, grâce à leur vitesse, charrier une grande abondance de débris arrachés à leurs vallées en voie de creusement; mais, la pente diminuant brusquement à leur débouché dans la vallée principale, les débris s'accumulent, formant des cônes de déjection semblables à ceux des torrents. La pente du cône, son rayon, sa hauteur relative dépendent de la grosseur des matériaux et par suite de la pente même du thalweg de la rivière affluente. Quand
celle-ci est un véritable torrent, le cône de déjection peut avoir une pente variant de 5 à 15°.
Quand la rivière principale est assez forte, elle recoupe les cônes de déjection, qui prennent l'apparence de terrasses, et travaille à les disperser. Mais souvent elle est impuissante à lutter contre leur envahissement et serpente entre les cônes, qui s'étalent librement.
Le Valais est un des exemples les plus typiques de grande vallée alpine à cônes de déjection. D'après Horwitz [36] le nombre des cônes, depuis le glacier du Rhône jusqu'au lac de Genève est de 295, soit à peu près 2 cônes pour 1 kilomètre, la pente moyenne de leur surface est de plus de 11°, 24 cônes (soit 8 p. 100) ont une pente de 9°. Les cônes recoupés sont fréquents, surtout dans la partie inférieure du Valais, et dans la partie supérieure en amont de Fiesch. Chaque cône porte son village, les habitations fuyant les parties plates marécageuses situées entre les cônes.
On retrouve les mêmes phénomènes dans le Grésivaudan, la Tarentaise, la Maurienne, et en général dans toutes les grandes vallées alpines.
La nature du terrain n'est pas indifférente à la forme des cônes de déjection et à leur stabilité plus ou moins grande. Dans les régions schisteuses, ils sont en général plus surbaissés ; mais, s'ils sont dus à de vrais torrents dont le bassin de réception est déboisé, les débâcles sont terribles. C'est dans de pareils cas qu'on voit déboucher après des averses torrentielles ces fleuves de boue entraînant tout sur leur passage, appelés laves dans les Alpes françaises, Muren dans les Alpes allemandes [Stiny, 36]. Dans les régions calcaires, les cônes de déjection sont généralement en pente plus forte et formés de matériaux plus grossiers. Au débouché des torrents, ils se distinguent à peine des cônes d'éboulis, les fragments rocheux étant souvent à peine roulés, à cause de l'infiltration des eaux.
Instabilité des formes d'accumulation ; plaines d'inondation. —
Les formes d'accumulation en montagne sont aussi instables que les formes d'érosion proprement dites. Leur existence même témoigne de l'état inachevé du profil du thalweg. Elles disparaîtront, quand le creusement linéaire aura fait disparaître les seuils derrière lesquels elles ont pris naissance (fig. 192). Tous les débris sont ainsi progressivement convoyés d'étape en étape vers les points les plus bas et finissent par s'accumuler dans la partie inférieure des grandes vallées, où le profil d'équilibre est définitivement atteint. Ils y forment les plaines d'inondation, où les grands fleuves se traînent paresseusement en méandres répétés. Ces détours incessants témoignent que le thalweg n'est pas, ou plutôt ne peut plus être fixé. Le creusement linéaire rapide assure la fixité du thalweg, falluvionnement, au contraire, a comme conséquence son déplacement
constant. Dans le premier cas, en effet, se développent des formes concaves, l'eau s'enfonce dans le sol; dans le second, se développent des formes convexes, le cours d'eau est comme suspendu en l'air. Il suffît d'une crue subite, qui brise les digues entre lesquelles il coule pour qu'il se répande sur les surfaces voisines relativement déprimées. Il n'y a plus, à proprement parler, de thalweg; les eaux peuvent prendre en même temps plusieurs chemins différents. C'est ce qui se passe à chaque instant sur les cônes de déjection, où les torrents et même les rivières normales changent fréquemment de cours et se divisent souvent en plusieurs bras. Les mêmes faits se produisent dans les plaines alluviales. De grandes îles sont enve-
Fig. 192. — Part du creusement et de Palluvionnement dans l'évolution vers le profil
d'équilibre.
acd f h j l p profil primitif.
acegikmop', profil rectifié par érosion des seuils (crie, glu, klm) et remblayage des
dépressions ou zones de pente plus faible (efg, ijk, mai), abfjq, profil encore plus évolué, l'érosion ayant fait disparaître les plaines alluviales.
loppées par les bras du fleuve, qui fourmillent eux-mêmes de petites îles. Les méandres sont accompagnés de bras morts et de lacs correspondant à d'anciens cours abandonnés. Le bras principal communique souvent avec eux par des rigoles sinueuses, qui servent de déversoirs aux eaux des crues.
Dans certains cas la transformation rapide des plaines alluviales d'inondation a pu être observée d'une façon précise. Le fait le plus facile à saisir est le recoupement des boucles de méandres qui se produisent à la suite des crues, au point où la courbure s'est exagérée jusqu'à ne laisser subsister qu'une langue de terre entre deux méandres voisins. Les levés de la commission du Mississipi en 1885 et en 1894 ont montré de multiples changements du cours du fleuve. On a enregistré, de 1722 à 1884, 12 coupures naturelles de méandres [Brown, 25].
La plaine d'inondation avec méandres, îles grandes et petites, bras morts, lacs latéraux et rigoles adventives, est un type géographique d'une importance exceptionnelle. Il suffît de citer les plaines de l'Amazone, du Mississipi, du bas et moyen Danube, du Congo, du Gange, du Hoang-ho et du Yangtsé-kiang pour donner une idée des surfaces immenses qu'il occupe. Couvertes d'une végétation exubérante, qui semble proscrire l'homme, dans les régions de climat équatorial, les plaines alluviales sont au contraire.
dans les régions tropicales et subtropicales, le siège des groupements humains les plus denses (Chine, Inde). C'est dans les plaines alluviales de la Mésopotamie que semble être née la civilisation qui s'est répandue peu à peu sur toute l'Europe et l'ait le fondement de notre culture actuelle, avec ses plantes alimentaires et ses animaux domestiques.
Les plaines d'inondation se terminent généralement par des deltas, c'est-à-dire par une avancée en pointe du continent, refoulant les eaux où débouche le fleuve (mer ou lac). Nous étudierons plus tard cette forme littorale (ch. xi).
Les plaines d'inondation peuvent se former dans les bassins des grands fleuves, même à l'intérieur d'un continent. Ainsi elles sont particulièrement fréquentes en Afrique (plaine du moyen Niger près Tombouctou, plaine du Nil en amont de Fachoda, plaine du Congo), et même en Europe (plaine hongroise). Elles marquent alors presque toujours la position d'un lac intérieur disparu. Avant que les eaux du Niger aient réussi à s'échapper vers le golfe de Guinée, la dépression de Tombouctou devait ressembler à ce qu'est actuellement la cuvette du Tchad où débouche le Chari. Il en a été certainement de même du Congo et du Nil. L'existence d'un lac quaternaire sur remplacement de l'Alfold hongrois est établie.
Les plaines intérieures sont des formes moins stables que les plaines d'inondation en continuité avec le niveau de base. Elles peuvent être attaquées par l'érosion, si le seuil en arrière duquel elles se sont formées dépasse le profil d'équilibre vers lequel tend le cours d'eau dans le bassin duquel elles sont entrées. Les régions privées d'écoulement vers la mer échappent à cette menace et l'accumulation peut s'y poursuivre indéfiniment. C'est ainsi que des plaines alluviales situées notablement au-dessus du niveau de la mer persistent dans les bassins fermés de l'Ouest des États- Unis, des Andes et de l'Asie centrale. Mais ces plaines sont menacées par l'érosion des rivières voisines qui se jettent dans l'océan, et peuvent, en reculant leur tête de source, percer la barrière fermant le bassin intérieur. Dès que cet événement s'est produit, le drainage intérieur perd rapidement du terrain au profit du drainage océanique, dont le domaine s'agrandit par captures successives. Le bassin intérieur est sillonné de gorges creusées dans les alluvions dont l'épaisseur apparaît souvent surprenante. De nombreux exemples de ce processus sont connus dans les Andes, les montagnes de l'Ouest des États-Unis, l'Algérie, et l'Asie centrale.
Vallées à méandres encaissés. — Les vallées à fond plat et les plaines alluviales ne sont pas les seules formes spéciales qui résultent de. la collaboration de l'érosion proprement dite et de l'accumulation. Tel est aussi le cas des vallées à méandres, dans lesquelles, il est vrai, le rôle du creusement est particulièrement important.
La Meuse traverse l'Ardenne en décrivant des sinuosités répétées, formant des boucles si accentuées parfois que la coupure paraît imminente. Les rives concaves forment des amphithéâtres abrupts couverts de forêts, d'où la roche sort parfois en escarpements. Les rives convexes sont au contraire modelées en pente douce, couvertes d'alluvions, dont la culture a pris possession. Dans toute la région cambrienne, les boucles sont même
les seuls endroits habités,
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les villages s'établissant de préférence à la racine de la boucle (fig. 193). On peut dire que tout le modelé du massif Ardennais résulte du développement des méandres de la Meuse et de ses affluents. Le Rhin et la Moselle prêtent aux mêmes remarques.
Bien que sa vallée soit moins profonde et moins creusée, la Seine présente les mêmes caractères dans la traversée des plateaux tertiaires et crétacés de Paris à la mer (fig. 194).
L'opposition des rives concaves et convexes n'est pas moins nette au point de vue topographique, mais le rayon de courbure des méandres est plus grand, la vallée actuelle plus large et plus ouverte, aussi les conséquences anthropogéographiques sont différentes : la forêt occupe les rives convexes couvertes d'alluvions anciennes, les cultures sont sur les alluvions récentes. La vallée du Neckar, dans le Jura Souabe, est un exemple intermédiaire entre le type de la Meuse et celui de la Seine (fig. 195).
Fig. 193. — Vallée ardennaise de la Meuse, d'après la carte d'État-Major.
Malgré la dureté des roches qui s'opposent à la migration des méandres, il y a des indices de dissymétrie des lobes de rive convexe (buttes 157 et 15'2). Noter la position de Revin (cf. pi. VIII, B).
L'expression de méandres encaissés a été créée par de la Noe et de Margerie [9], pour désigner cette disposition très commune, et la distinguer des méandres décrits par les rivières dans les plaines alluviales, appelés méandres divagants. L'idée a été plus d'une fois exprimée que ces deux formes sont liées et que les méandres encaissés sont le résultat du creusement sur place d'anciens méandres divagants. Ainsi la Meuse ardennaise, par exemple, aurai't dû approfondir sa vallée par suite du soulèvement du massif français, qui formait jadis une plaine voisine du niveau de base. Cette hypothèse n'est pas, semble-t-il, celle qui rend le mieux compte des faits. Si la vallée s'était enfoncée sur place, on ne trouverait pas l'opposition si frappante entre les rives convexes et concaves, ni surtout
les alluvions sur les rives convexes. On n'observerait pas non plus la dissymétrie si frappante des lobes des rives convexes, dont la