II. — DES CARTES GÉOLOGIQUES
Je viens de dire que nous tendons la main aux géologues, mais (puisse cette considération calmer leur susceptibilité) nous la leur tendons autant.pour recevoir que pour offrir. Ainsi que mon lecteur a pu le constater, nous avons, au cours de ces leçons de géographie physique, fait fréquemment usage de cartes géologiques, indiquant, non plus comme les cartes géographiques ordinaires, le relief externe du sol, mais sa structure interne et sa composition. Et, en effet, les indications de ces cartes géologiques ont un immense intérêt et une utilité capitale pour le géographe. Elles sont plus qu'intéressantes, plus qu'utiles : elles sont absolument nécessaires. Et non seulement elles ne contredisent jamais les cartes géographiques, mais elles les corroborent et les complètent toujours.
Cela devait être assurément, et il était aisé de prévoir l'accord
DBS GA.RTES GÉOLOGIQUES 17
de documents, diffc'irents, il est vrai, et établis par des spécialistes différents, mais établis avec un soin égal et une conscience également scrupuleuse. Cependant il n'en est pas moins agréable et rassurant de constater ce bon accord, et c'est ce que nous allons faire ici même, en rapprochant et réunissant les preuves de cet accord, éparses un peu partout dans les deux livres précédents.
Premier exemple : Les cartes géographiques nous apprennent que Tîlc de Madagascar est un bloc abandonné par l'Amérique méridionale sous l'Afrique australe, dans les passages de la première de ces deux pointes sous la seconde, au cours de la lutte de l'ancien monde contre le nouveau. Ce résultat a beau être démontré par la structure orographique et par les formes de Tîle de Madagascar et des deux pointes contondantes africaine et américaine, il a beau être confirmé par la disposition des fonds sousmarins et des seuils qui prolongent sous la mer la Terre de Feu, ou qui enveloppent le bloc madécacbe, il a beau être corroboré par le sens des indentations des côtes africaine, américaine et madécacbe, en un mot par toutes les indications que peuvent fournir les cartes géographiques, malgré cela, toujours il resterait un doute dans Tesprit de beaucoup de mes lecteurs sur la réalité de cette parenté surprenante de Tîle de Madagascar avec l'Amérique du Sud. Mais Ton constate sur la carte géologique que leur constitution géologique est la même, et que les couches rocheuses de la Patagonie se retrouvent dans Madagascar dans le même ordre, ou plutôt dans l'ordre inverse, à cause du renversement produit par le changement d'orientation de l'Afrique et de l'Amérique; dès lors, il faut bien se rendre à l'évidence. C'est comme quand, dans les vicissitudes d'un combat, vous vous trouvez nez à nez avec un corps ennemi, là où vous vous attendiez à trouver un régiment ami. Votre surprise est grande, certes, mais l'uniforme est là qui vous dessille les yeux, et vous ne demandez pas de preuves plus convaincantes, telles que coups de fusil ou coups de baïonnette, qui ne manqueraient pas de vous être servis en abondance. Vous admettez le fait d'abord et ce n'est qu'ensuite que vous vous préoccupez de savoir comment ce singulier mélange d'amis et d'ennemis a bien pu se produire. J'espère donc que les géologues voudront, après examen, reconnaître la similitude des uniformes de Madagascar et de la Patagonie, c'est-à-dire des roches qui les revêtent. Et cette constatation pourra les amener à reconnaître qu'il y a eu lutte et chassé-croisé des deux pointes américaine et africaine, passages alternatifs de l'une et l'autre pointe.
18 GEOLOGIE
tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de la pointe adverse. De découverte en découverte, ils iront loin, dans le chemin qui s ouvre devant eux, et je suis persuadé qu'eux et nous finirons par nous entendre.
Autre fait similaire. Nous avons constaté, dans la leçon sur l'orographie de la France, que le massif des Maures est un bloc étranger au milieu qui Tentoure, et abandonné dans le saillant alpin par le saillant pyrénéen. Celui-ci a lutté contre Tautre saillant. Il l'a frappé de front après Tavoir frappé et limé par en dessus et par en dessous, et dans une pénétration directe il l'a fendu en deux et a laissé entre ses deux branches une partie de lui-môme, le massif des Maures.
Telles sont les indications des cartes géographiques seules. Mais, si vous consultez les cartes géologiques, non seulement vous constatez alors que ce massif des Maures est un bloc cristallin isolé, entouré des sédiments de toutes sortes qui ont été bourrés dans la fourche alpine, mais vous voyez encore deux autres blocs semblables, Tun dans les Alpes-Maritimes, le bloc du Clapier, lautre dans les Hautes-Alpes, le bloc de FOisans. Et enfin vous constatez que la Corse elle-même et la Sardaigne sont aussi d'autres frag^ ments semblables, non encastrés il est vrai dans le saillant alpin^ mais rejetés au large, dans le bassin de la Méditerranée. Donc tous ces blocs sont parents, tous sont également les produits de la lutte et de l'usure des deux saillants ibérique et alpin. Voilà ce qu'apprennent les cartes géologiques. Vous voyez par là de quelle utilité elles sont pour le géographe. Pourrait-il s'en passer ? A la rigueur, oui, il le pourrait; il pourrait deviner la parenté de la Corse et de l'Espagne, mais il pourrait aussi se tromper et attribuer à ces blocs sarde et corse une fausse origine. Et c'est ce que j'ai fait, c'est l'erreur que j'ai d'abord commise, en considérant,, dans le Livre 1", la Corse et la Sardaigne comme des terres mauritaniennes. L'examen des cartes géologiques me permet heureusement de rectifier cette erreur.
Mais pourquoi n'avoir pas fait plus tôt cet examen, ce qui m'eût évité cette rectification, et à mon lecteur une variation d'opinion désagréable? Je dois le confesser sans détour: je ne l'ai pas fait, parce que, dans l'injuste suspicion où je tenais les cartes géologiques, j'ai cru pouvoir me passer d'elles, et vous voyez que je me suis trompé. Les deux sciences, géographie et géologie, se doivent un mutuel appui. Toute querelle, toute défiance leur est nuisible à toutes deux.
DES CARTES GEOLOGIQUES 19
Autre exemple : La carte géographique montre que la Grande- Bretagne forme au-dessus de la France un agrégat confus de blocs soudés et cimentés ensemble, dont la provenance exacte est inconnue, mais qui ont été en tous cas arrachés à la pointe européenne par la pointe terre-neuvienne et entassés au-dessus de la France par cette pointe ou truelle terre-neuvienne. Cet agrégat referme Ventrée d'une cavité circulaire creusée par la môme pointe terre-neu vienne dan$ le flanc de TEurope, cavité qui s'étend de la pointe Saint-Mathieu à la presqu'île de Stadtland (Norwège), en passant par les côtes de Bretagne, de Normandie, de Belgique, de Hollande, de Danemark et de Norwège. Voilà ce qu'indiquent les cartes géographiques. Les mêmes cartes nous montrent d'ailleurs qu'un phénomène pareil se passe dans le Labrador, à l'entrée de la baie d'Hudson. Bref, les indications de ces cartes géographiques sont fort curieuses, et elles paraissent à peu près suffisantes à elles seules pour fournir les éléments d'une discussion.
Mais considérez maintenant la carte géologique de la Grande- Bretagne. Vous y voyez des blocs, le Cornouailles, le pays de Galles, l'Irlande, l'Ecosse, de structure et de composition analogues à celles de la Bretagne française, pressés les uns contre les autres et cimentés entre eux par deslimons ou des sédiments. C'est la confirmation pure et simplede ce qu'indiquent les cartes géographiques. Mais les cartes géologiques ajoutent quelque chose de plus : c'est que les sédiments qu'on trouve en Angleterre et qui cimentent ensemble le Cornouailles, le pays de Galles et l'Ecosse sont les mêmes que ceux que l'on trouve dans le bassin parisien, mais seulement avec une orientation différente. Tandis qu'en France ces sédiments s'entassent dans le bassin parisien en couches concentriques demi-circulaires, formant un vaste amphithéâtre ouvert du côté de la Manche, en Angleterre ils tapissent le revers du pays de Galles et des Peunines et forment des gradins tournés vers la mer du Nord. D'où il suit que ces couches sédimentaircs ont prolongé jadis les couches françaises et qu'elles ont été relevées vers le nord par la pointe terre-neuvienne et ramenées en bloc contre l'Europe. Donc l'Angleterre, l'Ecosse, le pays de Galles, le Cornouailles, Tlrlande, touf cela forme une chaîne, très disloquée et désagrégi^e, il est vrai, mais enfin une chaîne encore assez compacte qui prolonge au nord la chaîne française, c'est-à-dire la Bretagne, l'Auvergne, la Lorraine et enfin le Danemark. Cette chaîne anglaise est reployée au-dessus du massif occidental de l'Europe, comme la Mauritanie est reployée sous lui. 11 y a symé-
20 aéoLooiE
trie en quelque sorte de part et d'autre de la crevasse gasconne, qui marque la ligne suivant laquelle la pointe européenne a été entamée, fendue par la pointe terre-neuvienne, et a fait la fourche. Tels sont les résultats de l'analyse des cartes géologiques. On voit qu'ils ne le cèdent guère en importance aux indications des cartes géographiques. Ils les confirment, les complètent, les développent et apportent tous les éclaircissements nécessaires, toutes les réponses aux questions laissées jusque-là en suspens.
Faute d'avoir consulté ces cartes géologiques, j'ai commis des erreurs dans la leçon sur l'Europe, en tout ce qui concerne la Grande-Bretagne, que j'ai prise pour une partie de la lèvre supérieure du cirque européen. C'en est bien une en effet, mais une partie rapportée. L'Ecosse n'a jamais adhéré k la Scandinavie. Elle eh a été rapprochée, rabattue vers elle. Et si la Grande-Bretagne a lutté contre la Scandinavie, c'a été faiblement et dans les derniers temps, dans les derniers moments de la lutte des continents ; jamais elle n'a passé au-dessus ni au-dessous de la Scandinavie. Jamais elle n'a pénétré dans le Skager-Rack ni dans la Baltique, ni encore moins dans les golfes de Finlande, de Riga, de Bothnie. Toutes ces fautes et d'autres encore, je les eusse évitées si j'avais jeté un coup d'œil sur la carte géologique d'Europe, chose que je n'ai pas faite par une injuste prévention contre cette carte.
Je le répète : toute hostilité, toute défiance des géographes à l'égard des géologues, ou inversement, ne peut que leur être préjudiciable à tous, et j'en ai fait, comme vous le voyez, l'expérience forttristc.
Autre faute que je n'eusse pas commise si j'avais eu plus de confiance dans les cartes géologiques. J'ai dit dans le Livre !•'' (Leçon sur VEvrope) que le Harz est l'extrême pointe recourbée et arrachée du Thuringer-Wald, que cette chaîne thuringiennc, en frappant devant elle, s'est brisée à sa pointe à peu près comme la pointe dalmate, ou comme la pointe européenne, et qu'en, conséquence le llarz est une autre Istrie ou une autre Mauritanie, ou une autre Corse, en un mot un bloc arraché à une pointe percutante, dans les chocs que cette pointe a portés devant elle.
Effectivement cela est vrai, le Harz est bien un bloc détaché d'une pointe percutante, mais cette pointe n'est pas la pointe thuringienne, cVstla pointe lorraine du Winterberg. Lorsqu'en effet
DES CARTES GEOLOGIQUES 21
on regarde la carte géologique, on voit que les Ardennes, TEifel, le Hunsrûck, le Taunus, le Westerwald, le Winterberg et enfin le Harz ont la même composition géologique. Et au contraire, le Thuringer-Wald est une chaîne à part, dépendante de la Bohême, et de structure et de composition géologiques autres que les Ardennes et le Harz. Donc le Harz est une terre lorraine, dépendante du massif occidental de l'Europe et arrachée à ce massif par les coups de lime ou de ciseau que ce massif a reçus sur sa bordure orientale, coups qui lui ont été portés par la chaîne de Thuringe. Ce n'est donc pas le Thuringer-Wald qui a été privé de son extrême pointe, de ce bloc du Harz, c'est lui au contraire qui a retranché ce bloc de la Lorraine. An total, ces petites rectifications sont sans grande importance, mais enfin elles prouvent l'excellence des cartes géologiques, et c'est pourquoi j'insiste sur elles, au risque de fatigue^ mon lecteur.
Autre exemple encore : Nous constatons sur la carte géographique que le Schwarz-Wald, ou Forêt-Noire, est une chaîne jumelle de celle des Vosges et qui a été séparée de cette dernière par les coups de la pointe thuringienne, poussée par la Bohème, elle-même poussée par les Tatra et les Karpathes, elles-mêmes poussées par l'Anatolie. Bref, les indications de la carte géographique sont aussi surprenantes qu'importantes, car on voit là une chaîne qui est fendue en deux comme une bûche par une hache, dans le sens de sa longueur ; et, bien que le phénomène ne soit pas précisément nouveau, il est toujours remarquable. Or la carte géologique montre que les deux moitiés de la chaîne, j*allais dire de la bûche ainsi fendue, sont absolument identiques : mêmes granités, mêmes grès, mêmes couches de toutes sortes, mêmes fossiles de toutes espèces, se retrouvent à droite et à gauche de la vallée alsacienne dans la Forêt-Noire et dans les Vosges. Aussi l'ancienne union de ces deux chaînes vosgicnne et forestière est un fait certain et dès longtemps connu. Tous les géologues l'ont signalée, mais ils n'ont pas deviné la cause de la division des chaînes. Et, en effet, cette cause est profondément cachée et ne peut guère être révélée que par les cartes géographiques. Ainsi ils ont commis de leur côté la môme faute que je commettais du mien, en ne regardant pas ou peu les cartes géographiques, dont ils n'attendaient sans doute rien d'utile. Nous n'avons rien à nous reprocher les uns aux autres, comme vous le voyez.
Autre exemple encore : Nous voy()ns sur la carte géogra-
phique que le Jura est une avanl-chaîne des Alpes, qui louche les Alpes vers le sommet du faisceau alpin, et qui va ensuite en s'écartant d'elles de plus en plus. Nous constatons qu'elles forment un arc Idgèrement concave vers les Alpes, qu'elles tournent vers elles leurs pentes abruptes, que ce versant abrupt paraît avoir été limé par une lime puissante, que ses contreforts sont très courts et couchés dans un sens uniforme. Bref, nous devinons à tous ces signes que le Jura est l'œuvre des Alpes, que c'est une moraine gigantesque, ou un ourlet puissant soulevé devant les Alpes par les Alpes elles-mômes, que celles-ci ont, en oscillant toujours dans le môme sens, gauche-droite, soulevé cet ourlet jurassique à leur pied en tassant et truellant des limons, des calcaires et d'autres matériaux meubles. Voilà ce qu'indiquent les cartes géographiques.
Mais, s'il en est ainsi, les couches sédimentaires qui composent le Jura doivent être disposées par rang d'âge, les plus anciennes loin des Alpes, les plus récentes près des Alpes. Prenons la carte géologique : nous voyons qu'en effet il en est bien ainsi. Près des Alpes on trouve le Jura supérieur ou port landien, puis le Jura moyen ou oxfordien ou oolithique, puis enfin, loin des Alpes, du coté de la vallée de la Saône, le Jura inférieur ou bathonien. C'est la vérification la plus complète qu'on puisse imaginer de ce que nous avaient appris les cartes géographiques ; car vous remarquerez que, d'habitude, ce n'est pas ainsi que sont disposées les couches de sédiment, au pied des grandes chaînes primitives. Loin d'augmenter en âge en s'éloignant de l'axe granitique de ces chaînes, comme cela a lieu dans le Jura, elles augmentent d'âge en se rapprochant de cet axe ou noyau granitique. Et ainsi nous avons la certitude que le Jura est bien l'œuvre des Alpes, qu'il a bien été soulevé par les oscillations de ces dernières, qu'il est une moraine .frontale géante qui s'étend à leur pied, absolument comme ces lignes de cailloux et de boues qui bordent le front de nos glaciers alpins ou autres. Ainsi, dans la nature, tout s'enchaîne et tout se ressemble ; les poussées des glaciers suspendus aux flancs des Alpes sont l'image affaiblie des poussées exercées par la masse entière de la chaîne, et le résultat est le môme ; chaque glacier alpin a son Jura, et les Alpes tout entières ont leur moraine frontale, comme un simple glacier.
Je sais bien que les théories des géologues sur la formation du Jura et sur celles des sédiments en général sont tout autres que