DES CARTES GÉOLOGIQUES
-celles que vous venez de lire, mais les théories ne sont rien ou peu de chose, les faits, c*est-à-dire les cartes, sont tout.
Autre exemple encore : La carte géographique de la France montre trois vallées : la vallée de la Garonne, le bassin parisien, la vallée de TEscaut, de la Meuse inférieure et du Rhin inférieur, ou bassin belge et hollandais, qui sont ou paraissent être trois empreintes successives frappées dans le massif occidental de l'Europe par le même outil, à savoir par la pointe américaine <le Terre-Neuve, oscillant comme un balancier et pénétrant à plusieurs reprises dans la paroi européenne. A chaque coup de ce balancier qui va en se ralentissant et en s'abaissant de plus en plus, une nouvelle empreinte plus basse et moins profonde que les autres est frappée, et les autres empreintes sont effacées ou obturées en partie et rejetées vers le nord. Voilà ce qu'enseignent les cartes géographiques, et ces révélations sont déjà assez intéressantes.
Mais la carte géologique va maintenant les compléter. En effet, dans Tintérieur de chaque empreinte on trouve des couches successives de sédiment plaquées contre les parois de Tempreinte comme par une truelle puissante animée d'un mouvement circulaire. On trouve non pas une couche, mais trois, quatre, cinq, six, dix couches de moins en moins anciennes et de moins en moins puissantes cpmme étendue et comme épaisseur; les plus anciennes s'étendent jusqu'au fond du bassin soit parisien, soit belge, soit gascon; les moins anciennes n'arrivent qu'au milieu ou dépassent à peine l'entrée. Chacune s'étale d'ailleurs sur les couches déjà truellées et forme un ourlet léger au-dessus d'elles, absolument comme doit faire une couche de mortier frais qu'on étend avec une truelle sur d'autres couches de mortier déjà sec, étendues par la môme truelle. Ainsi donc la carte géologique confirme les enseignements de l'autre carte, et elle nous apprend, de plus qu'elle, ceci : que chaque bassin est l'œuvre non pas d'un seul coup de la pelle ou de la truelle terre-neuvienne, mais de trois, quatre, cinq, dix coups. On ne sait pas au juste de quel nombre de coups. L'architecte ou le maçon qui a maçonné ces bassins s'y. est repris à bien des fois pour achever son œuvre. Il ne l'a pas faite en un jour, comme vous le voyez, mais il a procédé comme nos maçons qui cimentent une vasque ou un bassin de pierre en appliquant sur le fond autant de couches de ciment qu'il faut pour le rendre étanche.
Autre remarque : Si l'on compare l'âge des couches dans un
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même bassin, on voit qu'il est conforme à ce qu'on peut attendre, les plus fraîches comme date sont près de Tentrée, et les plus vieilles n'apparaissent qu'au fond, c'est-à-dire à la circonférence du bassin. Gela va de soi-même. Mais comparez maintenant Tâge des couches des trois bassins, vous constatez que le bassin belge renferme les couches primaires, c'est-à-dire les couches les plus anciennes conmie âge de toute la série stratigraphique ; ce sont des roches siluriennes, dévonienhes, cambriennes, qui forment les Ardennes,rEifel, leTaunus, le Westerwald, le Harz; puis viennent les fameuses couches calcaires carbonifères, plaquées contre les Ardennes, dans le fond du bassin belge. Ce sont les forêts de Tàgeprimaire, qui sont devenues houille, c'ost-à-dire bois réduit en bouillie et en pâte ligneuse sous l'action de la truelle terre-neuvienne, et mêlée avec deslimons calcaires. Enfin, à l'entrée du bassin, on trouve des limons quaternaires, pas même stratifiés, et en outre quelques dépôts tertiaires, plaqués et refoulés dans le bassin non par la pointe terre-neuvienne, mais par la pointe du Kant anglais. Ainsi donc on voit nettement la série des événements dans ce bassin belge. C'est dans l'âge primaire, à une époque fabuleusement éloignée, que ce bassin a été creusé. Puis est venu le tour du bassin parisien. Il renferme les strates de l'époque secondaire principalement et quelques strates (les dernières) de l'âge tertiaire. Et toutefois ce bassin renferme aussi quelques couches de houille, ce qui prouve simplement qu'il y avait encore des forêts assez vastes et fournies à l'âge secondaire pour donner lieu çà et là à quelques gisements de houille.
Puis enfin est venu le tour du bassin gascon ; du moins la presque totalité de son étendue est recouverte par des terrains tertiaires miocènes ou pliocènes. Et cependant on trouve tout au fond du bassin des ourlets apparents de terrains jurassiques fort anciens ou de terrains crétacés. Qu'est-ce à dire ? Cela veut dire que la truelle terre-neuvienne a pénétré à l'époque secondaire dans ce bassin gascon, sinon aussi souvent que dans le bassin parisien, du moins assez souvent pour y laisser des traces bien visibles de ses passages. Donc la carte géologique nous apprend que cette truelle terre-neuvienne a visité alternativement les deux bassins parisien et gascon, passant de l'un dans l'autre, sans renoncer définitivement à aucun. Et, en efl*et, c'est bien ainsi que les choses se passent toujours dans les affaires de toutes sortes et de tout ordre qu'on voit se dérouler dans ce monde. Les minéraux font comme les hommes; ils ont leurs
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habitudes, auxquelles ils renoncent difficilement. II y a dans les roches une résistance, un ressort qui ne se vainc pas du premier coup. Ainsi, après avoir détaché des Pyrénées la chaîne armoricaine et arverne, et s'être enfoncé sous cette chaîne dans le bassin gascon, Téperon lerre-neuvien n'est pas toujours nécessairement rentré dans ce bassin gascon. A peine cet éperon s'en était-il retiré que ce bassin s'est refermé. La chaîne armoricaine est revenue vers les Pyrénées avec une violence et une ténacité toutes bretonnes, et le bassin parisien a de nouveau offert son entrée béante aux coups de la pointe tcrre-neuvienne. Celle-ci y est rentrée, ou a pu y rentrer, et ce n'est qu'après bien des alternatives et bien des coups que le golfe gascon a été définitivement adopté par la pointe terre-neuviennc, et que le bassin parisien a été définitivement rejeté et mis de côté^
Tels sont les enseignements des cartes géologiques, ou du moins quelques-uns, les plus apparents, ceux qui sont sensibles pour moi, qui ne suis pas géologue. Il est certain qu'un géologue y lirait bien d'autres choses encore et de plus curieuses. Mais bornons ici ces exemples ; ils suffisent pour prouver à mon lecteur que les cartes géologiques se lisent aveclamême facilité que les cartes géographiques, et que leur lecture conduit exactement aux mêmes résultats. C'est tout ce que je me proposais de démontrer.
1 Les couchesi jurassiques du bassin gascon peuvent aussi y avoir été truellées par la truelle alpine.