II. - LES TERRES CONVIGTES
CONTINENT AUSTRALIEN. — NOUVELLE-ZÉLANDE. — ILES MALAISES. — MADAGASCAR
Je donne le nom de continent au bloc australien, à l'imitation ,de beaucoup de géographes, parce qu'effectivement il le mérite. Son étude doit être faite à part. Sachant dès à présent les causes qui l'ont façonné, et transporté à la place qu'il occupe, cette étuâe sera extrêmement simple. Je rappelle ce qui a été ditprécédeiAment.
1® Le bloc australien a dans le principe, alors qu'il était uni à l'Afrique et la prolongeait, reçu les coups du continent Sud- Américain, avec la pointe duquel il a lutté par sa pointe sudorientale, que prolonge la Tasmanie ;
2* La Nouvelle-Zélande est une partie de la pointe américaine abandonnée par cette dernière dans les parages de l'Australie au cours de sa lutte avec celle-ci.
En conséquence, la pointe australienne sud-orientale est désagrégée, un gros bloc, la Tasmanie, en est détaché. Les deux faces du continent qui aboutissent à cette pointe ont été travaillées et arasées par la pointe adverse. L'une de ces côtes est plate, sauf dans la région voisine du saillant, où une partie des Alpes australiennes a été reployée et l'a un peu protégée. Une grande baie s'est creusée dans le reste de cette face. C'est la baie australienne. Le fond de cette baie s'est crevassé, et deux grands golfes, séparés par une grande langue de terre (les golfes Spencer et Saint- Vincent), s'y sont déclarés. La crevasse s'est même prolongée dans l'intérieur, ce qui a déterminé la production d'une série de
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cuvettes lacustres, lac Torrens, lac Eyre, lac Gardner, etc. Un assez gros bloc, Tîle Kangarou, a été arraché du rivage, etc. Tout cela est sans grand intérêt.
Mais sur Tautre rivage les choses changent. Celui-ci est bordé par une chaîne très puissante, les Alpes australiennes, qui est l'accident équivalent delà chaîne du Cap africain, c'est-à-dire que l'Afrique australe de cette époque était bordée, comme celle d'aujourd'hui, d'une chaîne puissante qui prolongeait et terminait la grande arête faîtière du globe.
Bien entendu, le versant maritime de cette chaîne est énergiquement arasé et ses contreforts, tous fauchés très courts, sont reployés vers le nord ou le nord-est, et il en est de même des caps. Les grands ports de Sidney, de Brisbane et autres ont été aménagés par cette cause ; par exemple, les îlesMoreton etStradbroke, qui isolent la baie de Brisbane de l'océan, ont été disposées parallèlement à la côte par l'outil percuteur qui la parcourait de bas en haut. Et ainsi des autres.
Mais, à mesura qu'on approche de la longue presqu'île d'York qui termine l'Australie au nord, on voit avec étonnement la» chaîne bordière s'effacer et l'on se demande ce qu'elle a pu devenir.
Au nord de la presqu'île d'York, une grande terre, la Nouvelle- Guinée, montagneuse celle-là et traversée dans toute sa longueui par une grande chaîne, surmonte l'Australie comme un couvercle
Une anse profonde, le golfe de Papouasie, se creuse dans son rivage et raccorde sa courbe à celle du rivage australien. La chaîne axiale de la Nouvelle-Guinée se prolonge ensuite au sudest en formant une longue presqu'île effilée et terminée par un alignement d'îles étiré, l'archipel de la Louisiade. Si l'on jette les yeux plus au sud-est, dans la direction decet archipel, on trouve un grand fragment allongé, la Nouvelle-Calédonie, accompagné d'une poussière insulaire, les îles Loyauté. Descendant encore plus au sud-est, on trouve la longue presqu'île d'Aukland qui termine la Nouvelle-Zélande et qui constitue presque un fragment détaché.
Conclusion : la Nouvelle-Zélande a parcouru très certainement tout le trajet que nous venons de suivre ; elle a arasé la côte australienne, creusé le golfe de Papouasie dans la terre des Papous, et, revenant ensuite en arrière, elle a érodé la chaîne axiale de la Papouasie et semé derrière elle les îles de la Louisiade, les îles Loyauté et la Nouvelle-Calédonie.
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Ces îles appartiennent -elles à la Nouvelle-Zélande ou sont-ce des fragments de la Nouvelle-Guinée ? peu importe, elles indiquent le trajet de retour de Toutil néo-zélandais après un de ses chocs contre l'Australie.
La carte hydrographique montre le sillon tracé dans ce parcours : c'est la mer de Corail et la fosse de la Gazelle. Toutes deux sont des fosses profondes et allongées ; l'une domine les iles Loyauté et s'étend jusqu'au fond de Tanfracluosité qui sépare la Nouvelle-Guinée de l'Australie, l'autre achève le parcours et se creuse sous les îles Loyauté et la Nouvelle-Calédonie.
Si maintenant mon lecteur reporte les yeux sur l'Australie, il verra, à hauteur du point où la côte orientale s'infléchit vers le capSandy,Ia chaîne bordière se reployer vers Tintérieur, accusant la pénétration qui a infléchi le rivage.
A partir de là, plus de chaîne à proprement parler, mais des débris de chaînes qui se raréfient à mesure qu'on s'avance vers la presqu'île d'York, qui est basse étirée, et s'allonge vers la Nouvelle-Guinée comme un appendice de matière visqueuse, qui s'étire démesurément avant de se rompre.
Maintenant mon lecteur comprend, j'en suis bien sûr, ce qui s'est passé sur ce théâtre. L'outil percuteur s'est enfoncé dans* l'Australie et a tranché la chaîne bordière qui s'étendait jadis sur tout le pourtour du continent. Il a relevé vers le nord la partie supérieure de cette chaîne, qui est devenue ce que nous appelons la Nouvelle-Guinée, puis il est revenu en arrière et a redescendu.
Ainsi tout s'élucide ; cette chaîne, que nous cherchions en vain dans l'Australie, n'y est plus, mais elle n'en est pas loin, elle est reportée un peu au nord de l'Australie ; id bordure de chaînes qui enveloppait le bloc australien en est détachée sur une certaine longueur de son circuit. Toute la moitié de la côte orientale qui en est privée s'allonge Vers la terre où cette chaîne se trouve, c'est-à-dire vers la terre des Papous.
Mais aussitôt mon lecteur aperçoit la conséquence : ce qui s est passé de ce côté-là de l'Australie, sur sa face orientale, s'est aussi passé sur la face septentrionale, où la chaîne manque aussi. Actuellement cette chaîne décollée du continent australien constitue l'archipel malais. Sumatra, Java, Sombava, Florès, Timor, Célèbes, renferment la chaîne dorsale de l'Australie.
Cette chaîne a été séparée, comme nous venons de le voir, de l'Australie sur sa face orientale par l'éperon néo-zélandais. El
elle a été séparée de la face septentrionale du même bloc australien par un autre éperon, par Madagascar. Celui-ci, en effet, a retranché l'Australie de TAfrique, nous le savons déjà. Mais comment l'en a-t-il retranchée? Cela demande un éclaircissement complet.
Nous trouverons cet éclaircissement, non en considérant le couteau, qui, lui, n'a guère plus souffert qu'un bistouri entrant dans une plaie, ou qu'une lame de guillotine coupant le cou d'un condamné, non en regardant TAfrique qui a eu à soutenir encore par la suite d'autres luttes et a souffert d'autres avaries, mais en regardant le membre coupé, l'Australie.
Sa côte occidentale présente deux faces :
1** Une face dirigée du sud au nord, droite lisse ou à peu près lisse, avec .quelques lambeaux seulement qui s'en détachent comme des fibres musculaires du cou d'un décapité ; cette face commence au cap Leuwin et se termine au cap Nord-Ouest;
2° Une face dirigée de l'ouest-sud-ouest à Test-nord-est. Cette face commence au cap Nord-Ouest et se termine au cap Arnheim, au-dessous de la Nouvelle-Guinée. Cette deuxième face est accidentée et présente un fort ressaut au cap Londonderry, et un autre moins fort à l'île Bathurst. Elle est plate, mais dominée au nord par Tarchipel malais, qui, lui, renferme une chaîne puissante, prolongement de la chaîne axiale de la Nouvelle-Guinée.
Les caps de cette partie de la côte australienne sont inclinés et couchés sur la côte dans le sens ouest-est. La courbe initiale à partir du cap Nord-Ouest et la courbe générale indiquent non pas un seul coup pénétrant, mais plusieurs coups de l'outil percuteur.
D'autre part, les îles de la Sonde qui regardent cette côte présentent un alignement régulier, des côtes unies, avec quelques caps seulement couchés vers l'ouest (caps Genteng, Benkoeleng, etc.). Une avant-chaîne insulaire précède Sumatra. Au sud du détroit de la Sonde, un seuil qui porte les îles Kéeling se détache aussi de Sumatra et s'allonge vers Madagascar. Concluons :'
L'Australie a été retranchée de l'Afrique non par un coup du couteau madécache, mais par plusieurs coups. Le premier a pénétré à une certaine profondeur dans l'Afrique, produisant la section droite qui s'étend du cap Leuwin au cap Nord-Ouëst. Les suivants sont allés plus loin. La chaîne bordière de l'Afrique a opposé une grande résistance. Elle ne s'est laissée trancher.
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qu'après plusieurs coups, et le couteau, glissant contre cette chaîne et faisant loffice de coin, Ta séparée de TAustralie sur une très grande longueur. Comme, d'autre part, elle était séparée déjà de ia face est du même continent, elle a formé au-dessus de FAustralie un alignement à part, constitué par les îles de la Sonde, Sumatra, Java, Florès, Timor, Ténimber et la Nouvelle- Guinée. A cet ensemble il faut aussi ajouter Célèbes et les autres Moluques, et cela pour des raisons que mon lecteur trouvera lui-même bien aisément en regardant la carte.
Mais Bornéo et les Philippines, avec la presqu'île de Malacca, sont des dépendances de l'Asie et forment un feston au-dessous du cirque asiatique, comme le feston japonais ou comme ceux des Kouriles, des Riou-Kiou, etc.
Vous voyez que l'analyse nous conduit à modifier un peu ce que nous avons dit dans la leçon sur l'Asie, à savoir que les îles Malaises étaient des dépendances de l'Asie, arrachées, comme Bornéo et Malacca, au flanc de l'Asie et formant un feston audessous d'elle. Et c'est bien ce que nous devions dire en commençant. Au fond le résultat définitif est le même, mais les voies et moyens sont autres. Ces terres déportées, comme je les ai appelées, ces terres convictes, se sont ployées et adaptées au nouveau milieu dans lequel elles se trouvaient brusquement transportées, elles ont pris les inflexions et la courbure des terres voisines. Une d'elles, Célèbes, a eu pour cela beaucoup à faire. Elle s'est mise en quatre, on peut le dire, pour y parvenir, mais elle y*est arrivée, et maintenant c'est une brave et bonne terre comme les autres ses voisines, comme Bornéo par exemple, qui na eu que très peu à souffrir du voisinage de la convicte^ quelques renfoncements, quelques reploiements de chaînes, voilà tout, pour se garder de sa nouvelle voisine. Elle lui a faitle gros dos, et l'autre le lui a rendu avec usure.
Par contre, Célèbes fraternise avec la Nouvelle-Guinée, sa compagne et sa voisine, et elle lui ouvre tout à fait son cœur. La Nouvelle-Guinée l'écoute attentivement. Elle allonge le cou de son côté comme une tortue qui sort la tête de sa carapace, et semble prêter grande attention aux discours de Célèbes qui, en parlant^ gesticule.
Que peuvent bien se dire ces deux commères ? Elles ont sans doute à se faire part de beaucoup d'impressions sur le nouveau pays oîi elles se trouvent, ou sur l'ancien qu'elles ont quitté. Mais leur conversation doit surtout rouler sur l'émotion qu'elles
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ont ressentie quand elles ont vu passer la lame de la guillotine tout près d'elles. Ce sont de ces choses qu'on n'oublie pas.
Soemba et Timor inclinent vers TAustralie qui a aussi apparemment quelque chose à leur dire sur le même sujet ou sur un autre, car elle allonge la langue de leur côté. Cette langue est l'île Melville et la presqu'île Cabourg.
Sumatra ne s'est pas bornée à des causeries amicales avec l'Asie, sa nouvelle voisine. Elle a plongé sa pointe dans l'Indo- Chine, creusé le golfe de Martaban et attiré à elle la traînée des lies Andaman et Nicobar. Il se peut même qu'elle ait approfondi le golfe du Bengale et étendu ses coups jusqu'au Dékan et jusqu'à l'île de Ceylan.
Tels sont les incidents survenus en Asie depuis l'arrivée des terres convictes. Quelques détails maintenant sur les principales de ces terres.
L'Australie se sent de son origine. Arrachée à la terre des Bocrs, elle en a tous les caractères. C'est une Afrique australe changée d'orientation. Sa chaîne bordière, ses fleuves, ses déserts intérieurs rappellent ceux de la pointe méridionale africaine. Ses montagnes et tout son saillant sud-oriental abondent en or et autres métaux, comme la terre du Cap africain. Ses fleuves ont un cours maigre et coupé de cascades comme le fleuite Orange. Bref, c'est une autre Afrique méridionale, mais une Afrique méridionale plus dilatée, plus crevassée et dans un état de désagrégation plus complet. Sa pointe extrême, la Tasmanie, en est détachée. Son relief général est faible et, sans la grande arê'te qui la borne à l'orient, on pourrait dire que l'Australie est une terre en voie de dissolution et de désagrégation complète. Des crevasses innombrables, que remplissent de grands lacs amers, la traversent dans tous les sens. La meilleure partie d'elle-même, son épine dorsale, en a été arrachée presque en totalité et gît auprès d'elle. Vis-à-vis une de ses vertèbres, et à la place qu'elle a occupée jadis, se creuse un grand golfe, le golfe de Carpentarie. Cette épine dorsale elle-même est reployée et brisée en son milieu, et la vertèbre centrale, Célèbes, est en quelque sorte broyée et ses débris sont épars autour d'elle. Puis l'ordre se rétablit et Florès, Sombava, Java, Malacca vont en augmentant de grandeur et de compacité. Toutes ces îles sont traversées dans leur longueur par la même chaîne axiale qui traverse la Nouvelle-Guinée et Célèbes. Cette chaîne est volcanique et ses volcans sont en activité permanente.
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Un détroit fameux, le détroit de la Sonde, sépare Sumatra de Java et donne accès dans l'intérieur du feston indo-chinois qui, lui aussi, s'ouvre à celte place. Ce détroit renferme une île volcanique, l'île Karakatoa, célèbre par une éruption récente d une violence exceptionnelle.
La Nouvelle-Guinée se termine à Test par une longue pointe infléchie vers la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle-Zélande. Son rivage inférieur, porte la trace des coups qui l'ont détachée du bloc australien. Ce sont les baies symétriques dites golfe des Papous et baie d'Arrou. Son rivage supérieur porte aussi, mais d'un seul côté, du côté de l'est, la trace d'un coup qui l'a érodée et en a enlevé une esquille, la Nouvelle-Bretagne. Un autre coup plus ample du même outil a détaché de la même côte d'autres débris et les a semés sur son trajet de retour. Ce sont les îles de l'Amirauté, les îles Salomon et les Nouvelles-Hébrides. Un coup plus ample encore a arasé la côte jusqu'à l'extrémité occidentale de l'île et a dessiné au retour l'arc incurvé des Carolines, des îles Marshal, Viti, Tonga, Kermadeç. Ces coups ont précédé, bien entendu, ceux qui ont séparé la Papouasie de l'Australie, creusé la mer du Corail et tracé l'alignement des îles de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie.
Cette mer du Corail doit son nom aux innombrables bancs coralliens qui tapissent ses parois et son fond et qui se prolongent tout le long de la côte australienne jusqu'aux environs de l'île Fraser, c'est-à-dire du point où la côte australienne change légèrement son orientation et infléchit sa courbe.
Dans cet enfoncement plein de débris rocheux enlevés aux parois de l'Australie ou de la Nouvelle-Guinée, les coraux ont élu domicile, car la limaille rocheuse accumulée dans cette mortaise est le terrain qui convient le mieux au développement des polypes coralliens, de ces petits êtres industrieux qui édifient les arborescences coralliennes. Ainsi cette limaille rocheuse remplit encore un but, et rien n'est perdu de ces débris que les révolutions du globe ont transportés de l'un à l'autre hémisphère, presque aux antipodes de leur position primitive: pour l'homme, les gros morceaux; pour les animaux inférieurs, les blocs de moindre ressource ; pour les oiseaux, les écueils, les rochers, la poussière des autres blocs; pour les animalcules microscopiques enfin, la poussière de cette poussière. Et comme de tous les blocs qui constituent la part de l'homme le meilleur ne vaut rien ou pas grand*chose, au moins en apparence,
comme de plus ils sont éloignés du monde habité et pour ainsi dire perdus au milieu de Tocéan, et que pour toutes ces raisons rhomme civilisé pourrait bien n'y pas venir de son plein gré, Dieu se charge de Vy faire venir, qu'il le veuille ou non ; et il confie les terres convictes aux mains robustes des hommes convictes. Du reste ils y trouveront d'heureuses surprises et d'agréables compensations pour peu qu'ils veuillent travailler. Ces terres en apparence déshéritées et d'un aspect effroyable deviendront, s'ils le veulent, les plus productives de l'univers. Travaillées, retournées d'avance par des socs puissants, elles offrent à fleur de sol toutes les richesses et surtout l'or, le métal tentateur, qui a été, pour la plupart de ces hommes, la cause de leurs fautes. Comme vous le voyez, Dieu fait bien les choses, et ceux qui, contre toute évidence, s'obstinent à nier son intervention dans nos affaires et même son existence sont réellement bien aveugles.
Quelques mots sur la Nouvelle-Zélande. Cette terre, qui a été l'instrument des actions exercées non seulement sur la côte orientale de l'Australie, mais encore sur sa côte méridionale, est démesurément allongée, renforcée dans son intérieur d'une chaîne puissante qu'on appelle Alpes, mais qu'on ferait mieux d'appeler Andes, car elles sont un fragment des Andes, et qui est, comme la chaîne des Andes méridionales, volcanique, désagrégée en blocs puissants et d'un aspect imposant, et présente de magnifiques glaciers, dont quelques-uns s'étendent jusqu'à la mer.
Cette terre est rompue en deux tronçons. Le tronçon supérieur, qui est le plus petit et le plus désagrégé, détache vers le nordouest un long appendice, la presqu'île d'Aukland, presque détaché du corps de l'île et qui est l'extrême pointe, l'avant-garde de la Nouvelle-Zélande du côté de l'Australie orientale et de la Nouvelle- Guinée. Cette presqu'île d'Aukland a porté ses coups de ce côté. Mais il existe aussi une autre pointe, le cap Est, qui est plus courte que l'autre, il est vrai, mais très solide, et qui a joué le môme rôle que l'autre pointe, mais dans une autre phase de la lutte des deux terres, dans la phase des passages de la Nouvelle- Zélande sur la côte australienne méridionale. L'anse comprise entre ces deux cornes, qu'on .appelle baie de l'Abondance, a été burinée par la pointe orientale de la Nouvelle-Guinée. Cela résulte nécessairement de ce qui a été dit ci-dessus, puisqu'à un moment donné la pointe d'Aukland a parcouru le golfe des Papous. Il y a donc eu à ce moment-là encastrement et jeu de la pointe des Papous contre celle de l'île d'Aukland.
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L'étirement excessif de la presqu'île d'Aukland s'explique assez par les tractions exercées dans les allées et venues du ciseau néozélandais sur cette pointe désagrégée. Refoulée contre Tile, elle s y est enfoncée deux fois au moins, creusant des poches rentrantes très profondes, mais elle est restée adhérente à l'île, très faiblement d'ailleurs.
La grande île d'Aukland tend à se diviser par le milieu dans le sens longitudinal; les actions qu'elle a reçues du côté du nord tendent à séparer les deux branches de la fourche qui la termine, et celles reçues du côté du sud, c'est-à-dire les pénétrations de l'autre grande île, tendent aussi à entr'ouvrir cette île sur son autre tranche. Les rivières et les chaînes de l'île sont disposées en conséquence et déjà l'on voit le sillon suivant lequel l'île s'en- Ir'ouvrira. Ce sillon renferme un grand lac, le lac Taupo.
I^ principale chaîne de l'île d'Âukland longe sa côte orientale et aboutit à la branche droite de la fourche. Ce fait est remarquable. Il prouve encore une fois de plus l'analogie de cette terre néo-zélandaise avec la Patagonie, la Terre de Feu et les autres terres américaines.
L'autre île est compacte, montagneuse, allongée; c'est le gros de cette avant-garde américaine dont l'île Au kl and représente la tête et la presqu'île d'Aukland la pointe, et le cap Nord l'exlrôme pointe. Ses deux longs rivages sont érodés et même crevassés de Bords ey certains endroits, comme ceux de la côte norwégienne. Le rivage oriental a été érodé non seulement par la pointe australienne, c'est-à-dire par la Tasmanie, dans la première phase de la lutte de la Nouvelle-Zélande avec l'Australie, mais aussi plus tard par l'île d'Aukland, qui a chevauché contre l'autre et a glissé contre elle jusqu'au milieu de sa longueur environ, détachant de cette côte un fort appendice, la presqu'île de Banks.
Inversement l'île du Sud a glissé contre celle du Nord, non pas seulement jusqu'au cap Egmont, mais jusqu'au bout, jusqu'au cap Nord ; l'anse qui se creuse plus bas, entre le cap Egmont et le détroit de Cook est le résultat d'un autre coup, qui a produit la saillie du cap Egmont. En réalité, cette saillie doit être retranchée d'Aukland, si l'on veut comprendre la forme primitive de l'île du Nord. Cette forme était celle d'une fourche.
Le manche de cette fourche a pénétré de son côté dans l'île du Sud et y a creusé deux entailles. Il a, de plus, désagrégé et pulvérisé la saillie comprise entre elles, cl reployé la chaîne et les rameaux terminaux dé la chaîne axiale de l'île. Cette chaîne tend à s'en-
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tr'ouvrir suivant le prolongement de la baie de Tasman« Elle s'infléchit ensuite fortement et Ton trouve au point d'inflexion une brèche qui met en communication les deux versants. Puis elle redevient droite et compacte. Enfin, en approchant de la tranche inférieure de Tile, elle se désagrège, s'épanouit en rameaux, et tend de nouveau à faire la fourche. Ces rameaux enserrent plusieurs lacs et d'innombrables torrents.
La base de Tîle est crevassée, et un gros bloc, Fîle Stewart, en est arraché. D'autres débris, mais beaucoup plus petits, sont éparpillés plus au sud sur le seuil qui relie la Nouvelle-Zélande au continent Antarctique.
Quelques débris se remarquent aussi sur la droite, à quelque distance de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande. Ce sont les Mascareignes de la Nouvelle-Zélande. Elles occupent, par rapport à elle, la même position que les Mascareignes par rapport à Madagascar. Parmi elles sont les îles Antipodes, situées à fort peu près à Topposite de Paris.
Voilà ce qui concerne la Nouvelle-Zélande, maintenant occuponsnous d'un autre bloc, situé sur un autce théâtre, mais qui a joué le même rôle que la Nouvelle-Zélande. Occupons-nous de Madagascar.
C'est un bloc allongé parallèlement à la côte d'Afrique et qui se termine d'un côté par une corne aiguë, le cap d'Ambre, qui regarde le nord-nord-est, de l'autre par un arrondissement. L'intérieur en est occupé par de hautes chaînes de montagnes parallèles à la direction générale de l'île et par de grands plateaux. Un long et profond chenal, le canal de Mozambique, sépare l'île de l'Afrique. Les Comores, les Amirautés, les Seychelles, les Mascareignes font cortège à cette grande terre. Ces divers archipels sont disposés sur un seuil qui se rattache à l'Afrique au cap Delgado et qui se recourbe sur lui-même en enveloppant Madagascar du côté du nord et de l'est, mais non du côté du midi.
L'île de Madagascar n'est point une terre africaine. C'est un bloc étranger apporté là de très loin. Voici ce que M. E. Reclus écrit à son sujet:
« Quant à la grande masse insulaire de Madagascar, elle est trop (c éloignée du Mozambique pour qu'on puisse la considérer comme « une terre Africaine : son promontoire le plus rapproché est à <( 300 kilomètres du continent et les flots rapides d'un courant « allongent très notablement cette distance, puisqu'il est impos- « sible de traverser le détroit sans dériver vers le sud. Pour le
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« navigateur ordinaire, Madagascar se trouve repoussée pour « ainsi dire deux fois plus loin dans la mer des Indes que si des « eaux tranquilles la séparaient de TAfrique.
« D ailleurs la flore et la faune de cette grande île prouvent « qu'elle fait partie d'un domaine distinct, en histoire naturelle. « Geoffroy Saint-Hilaire y voyait une partie du monde indépen- « dante ; après lui, la plupart des zoologistes la considèrent comme « le fragment d'une ancienne terre continentale, la Lémurie, qui « comprenait aussi Farchipel granitique des Seychelles, Tîle « également cristalline de Rodriguez, peut-être Ccylan et les « Maldives, et qui se serait étendue jusqu'à Célèbes dans TAus- « tralasie. »
Gomme vous le voyez, les géographes s'accordent sur ce point que Madagascar ne peut être une dépendance de l'Afrique. Qu'estce donc ? — C'est une terre américaine d origine.
Et effectivement, supposez, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, supposez que l'Afrique, au lieu de s'allonger comme aujourd'hui du nord vers le sud, dans la direction du pôle austral, s'étende de l'ouest à l'est dans la direction de l'Amérique méridionale, qui, elle de son côté, s'allongera en sens inverse, c'est-à-dire de l'est vers l'ouest. Cette hypothèse n'est nullement gratuite; les choses ont dû être ainsi à un certain moment, cela résulte de ce qui a été dit et démontré dans les leçons précédentes, notamment dans celles relatives à l'Atlantique, à l'Afrique et à l'Amérique méridionale. Nous avons vu dans ces leçons que les deux appendices qui terminent l'ancien et le nouveau coutinent au midi, c'est-à-dire l'Afrique et l'Amérique du Sud, se sont aiguisés et façonnés mutuellement, comme, du reste, tous les autres saillants de la brèche Atlantique, ou, d'une manière plus générale, comme les saillants opposés de toutes les brèches. Les saillants africain et am9ricain se sont croisés et pénétrés l'un l'autre ; chacun d'eux a passé tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de l'autre, et dans un de ces passages la pointe américaine a abandonné sous l'Afrique un fragment considérable, Madagascar.
Si actuellement la Patagonie s'allongeait vers l'Afrique australe et passait encore au-dessous d'elle, il n'y aurait qu'une opinion et qu'un cri sur l'origine évidente de Madagascar et conséquemment aussi sur les phénomènes de pénétration et de croisement qui ont séparé les continents. Mais il a suffi que ces pointes changeassent d'orientation pour nous dérober le phénomène.
Les géologues pourront, s'ils conçoivent quelques doutes,
comparer attentivement les roches de Madagascar à celles de la Patagonie et de la Terre-de-Feu. Du reste, commençons par là. Voici, sur un croquis, les deux terres mises en regard l'une de l'autre, avec Tindication des couches géologiques qui les constituent, du moins d'après les recherches qu'a bien voulu faire à ce sujet, dans les Annales géologiques;, un géologue distingué, M. Wikersheim, ingénieur en chef des mines, à qui j'adresse ici mes remerciements pour la peine qu'il a bien voulu prendre de me renseigner, et pour l'intérêt qu'il témoigne à mes analyses géographiques. L'opinion de M. Wikersheim est que l'analogie de structure et de composition des deux terres est remarquable.
Patagonie
p Primitif
c Secondaire et craie
l Tertiaire
<j Quaternaire
Madagascar
p Pniniuf
j Jurassique et crai ©
i Tertiaire
T Trachvte
Mais je ne suis pas géologue, j'ai eu soin de vous en avertir dès les premières lignes de cet ouvrage, et ce livre est une géographie, non une géologie. Les indications des cartes géographiques seules suffisent d'ailleurs amplement pour éclaircir entièrement le rôle et la provenance de Madagascar. Je résume ces indications :
1° Les chaînes de Madagascar ont leur plus grande puissance dans la partie orientale de Tîle, elles dominent presque à pic l'océan Indien, elles s'abaissent au contraire par étages vers le canal de Mozambique. De ce côté, les rivières prennent un assez grand développement. Bref, Tîle est disposée comme la Patagonie méridionale, mais symétriquement, à cause du renversement produit par le changement d'orientation des pointes africaine et américaine. Dans le voisinage du cap d'Ambre, les coptreforts se reploient comme les dents d'une flèche barbelée. Le cap
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(l'Ambre lui-même est séparé de Tile par une déchirure étroite et profonde, la baie de Diégo-Suarez.
2* Madagascar est entourée d'un système d'iles, les Comores, les Seychelles, les Mascareignes, qui toutes reposent sur le même socle, lequel entoure l'île Malgache sur trois côtés, laissant seulement ouverte la direction du midi. Ce socle sous-marin indique parfaitement bien la trajectoire du bloc madécache dans ses oscillations ascendantes, puis descendantes.
3* Entre ce socle et Madagascar, à Test, à Touest et au sud de cette grande île, se creuse un large et profond chenal dans lequel nie repose, et qui contourne l'Afrique australe.
Ce chenal s'évase ensuite largement dans la direction de TAmérique méridionale. Et celle-ci de son côté recourbe sa pointe, la Terre-de-Feu, vers l'entrée du chenal. Cette pointe se prolonge dans la mer par un long éperon sous-marin qui porto les îles Malouines, la Géorgie du Sud et les Sandwich.
4'' Tous les caps de la côte d'Afrique, depuis celui de Bonne- Espérance jusqu'au cap Delgado, sont rebroussés et eouchés dans le même sens, qui est le sens du trajet parcouru par Madagascar, etc.
D'après cet ensemble de faits, il est permis d'admettre, comme une chose absolument certaine et démontrée, que Madagascar est un bloc qui a appartenu à l'Amérique méridionale, une autre Terre-de-Feu, abandonnée en arrière par l'Amérique dans ses mouvements de va-et-vient.
Mais ce bloc madécache n'a-t-il pu pénétrer jadis dans l'océan Indien beaucoup plus avant qu'il ne le fait aujourd'hui ? C'est possible, c'est môme probable, je dirai même certain, car, en dehors des preuves que nous avons déjà trouvées de ces pénétrations étendues, dans l'examen de l'Australie occidentale et de l'archipel malais, on peut suivre aisément sur la côte africaine, jusqu'au cap Guardafui, la trace de coups plus amples. C'est ainsi que les caps voisins de Zanzibar sont tranchés et couchés nettement sur la côte; l'Ile de Zanzibar et celle de Pemba s'allongent parallèlement à cette côte, et les contreforts des chaînes intérieures du Zanzibar se reploient vers le nord à son approche. Plus loin la côte somalitique est lisse, unie, et les reploiements des fleuves et des chaînes accuse l'action d'un autre outil, de l'éperon indien, qui a, comme nous l'avons vu dans une autre leçon du 1" Livre, lutté avec cette pointe somalitique.
Ainsi, de ce côté, les phénomènes s'enchevêtrent, se superposent
et les causes par conséquent ne peuvent plus être séparées; le total de leurs actions apparaît seul. Leur quote-part ne peut être fixée.
Mais un fait cependant indique que la pointe madécache a pénétré dans la mer d'Oman, car il n'existe aucune liaison sous-marine entre les pointes hindoustane et somalitique, et il en existerait certainement si quelque cause ne les avait tranchées.
Et cette cause, c'est la pointe madécache. La preuve, c'est que les liens ainsi tranchés ont été rejetés par elle sur la droite dans l'océan Indien. Ils s'allongent au-dessous de THindoustan "en longue traînée. C'est le long seuil sous-marin qui porte les îles Maldives Laquedives et Tchagos. Ajouté au circuit des côtes somalitique ^ arabique, persane et hindoustane, ce seuil dessine au-dessus de la pointe madécache une immense courbe semblable à celle du seuil des Comores, des Seychelles et des Mascareignes, c'est-à-dire qu'il démontre une incursion de la pointe madécache dans toute la vaste cavité qu'il circonscrit.
Ainsi donc toute la moitié occidentale de l'océan Indien a été visitée par la pointe madécache, et nous savons déjà, par les analyses déjà faites, que l'autre moitié, la moitié orientale, comprise entre l'Australie et le seuil des Maldives et des Tchagos, a ét<^ sillonnée aussi par la même pointe. Donc tout le bassin de cet océan a été labouré, et sinon creusé entièrement, du moins remanié par elle. Je dis remanié. Les causes premières qui ont pu préparer cette cavité maritime dans le principe se perdent, en effet, dans le brouillard des phénomènes excessivement lointains qui ferment l'horizon géographique. On ne peut que très vaguement les discerner. J'ai essayé toutefois de les indiquer au commencement de cette leçon.
Jetons maintenant les yeux sur Tile elle-même. Cette possession française nous intéresse plus directement qu'une autre. Cependant je n'ai pas l'intention d'en faire une analyse détaillée. Je ne donnerai ce soin qu'à la France. Je me borne à faire remarquer le contraste des deux longues côtes qui la terminent à Test et à l'ouest et qui se raccordent à la pointe. L'une de ces côtes est droite et, à part la baie d'Antongil formée par un appendice crochu qui se recourbe vers la côte, elle ne présente aucune aspérité notable. C'est une vraie lame de guillotine. L'autre, au contraire, est crevassée comme l'est la côte de Patagonie qui fait face à l'Afrique. Plusieurs grandes rivières y aboutissent formant un éventail dispersé comme celui des torrents de la Patagonie. L'une de ces rivières est la Betsibouke, dont nos troupes ont remonté la vallée
LES TfiRRBS GONYICTES 117
pour aller occuper Tananarive. D'énormes baies s'y creusent, surtout dans la partie voisine de la pointe. L'une est la baie de Majunga, qui sert d'estuaire à la Betsibouke. Une grande zone basse et plate s'étend entre la côte et le pied des montagnes, comme en Patagonie. Ensuite commencent les chaînes qui sont non parallèles d'abord à Taxe de l'ile, mais dispersées en rameaux rabattus uniformément vers le sud, et se ressoudant presque entre eux dans bien des cas pour former une nouvelle muraille parallèle h la côte d'Afrique; car c'est l'effet inévitable des passages de l'outil madécache contre cette côte. Aussi l'orographie de cette partie de l'ile est-elle complexe, quoique dans l'ensemble les rides, dans leur nouvelle position après le rabattement qu'elles ont subi, soient redevenues parallèles à la grande arête. Enfin l'on arrive aux pla-, teaux supérieurs et à la grande arête qui domine Tocéan Indien.
Telle est la structure de l'ile dans sa partie centrale et supérieure. A sa partie inférieure, Tile est plate ou presque plate et un méplat montagneux parfaitement net termine la chaîne axiale à hauteur de la Manawara, petite rivière qui coule vers l'océan Indien, au pied de ce méplat. Des rameaux bas et courts remplissent de leurs débris étirés la partie inférieure de l'île, et enserrent entre leurs rameaux des cuvettes sablonneuses et désertes. Telle est, en peu de mots, la structure de notre nouvelle possession madécache.
Si l'on compare cette structure à celle de la Nouvelle-Zélande, ce qu'il est naturel de faire, puisque ces deux terres ont joué successivement le môme rôle vis-à-vis les terres convicles, le rôle de guillotine, et que, encore aujourd'hui, elles occupent respectivement la même place par rapport à l'Afrique australe et à l'Australie, on voit que l'une, Madagascar, est plus compacte que l'autre, mieux conservée. C'est une lame neuve de guillotine substituée à la vieille lame usée et brisée que la Nouvelle-Zélande représente. Mais déjà elle aussi commence à se fatiguer. Son tranchant s'ébrèche surtout près de la pointe, à la baie d'Antongil. Cette pointe elle-même, le cap d'Ambre et la presqu'île de Diégo-Suarez, ne tient plus. De plus, Tile tend à s'entr'ouvrir et à faire la fourche comme la Nouvelle-Zélande ; la vallée de la Betzibouke représente la ligne suivant laquelle Madagascar s'entr'ouvrira. Enfin Madagascar tend à se diviser par le milieu et à former deux îles, comme la Nouvelle-Zélande, car la côte occidentale se creuse vers le milieu de l'île, et deux thalwegs, où coulent en sens inverse deux grandes rivières, se rejoignent
presque au centre de Tîle ; Tun de ces thalwegs, celui de droite, traverse même la principale arête montagneuse de Tîle. Donc la scission de Tileendeux fragments peut être dès à présent prévue.
Voici dans le même ordre d'idées une autre analogie assez curieuse. Par sa structure et sa forme, TAustralie rappelle celle de Tune ou de Tautre extrémité inférieure des deux continents. Dès la première leçon consacrée à Télude de la Mappemonde^ nous avons reconnu l'analogie de T Australie et de T Afrique australe, car cette analogie saute aux yeux. Nous avons comparé les Alpes australiennes aux chaînes du Cap, le fleuve Murray ou fleuve Orange, les déserts australiens aux déserts du Sud africain, et nous avons conclu que T Australie était une autre Afrique australe arrachée à l'Afrique et rejetée loin d elle.
De même on peut dire aussi et avec non moins de raison et de preuves à Tappui, qu'elle est une terre américaine comparable à Tune ou l'autre Amérique, avec cette différence toutefois que son dôme supérieur a disparu. Mais les Alpes australiennes bordent la face de l'Australie qui correspond à la face occidentale du continentaméricain, face longée par les Andes. Ces Alpesaustraliennes, vues surune carte de l'hémisphère austral, prolongent les Andes en droite ligne. La longue péninsule d'York rappelle les appendices aigus que l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud projettent vers le sud, et le golfe de Carpentarie se creuse au point le plus convexe du croissant australien comme le golfe du Mexique se creuse sous l'Amérique du Nord, ou les plaines des Pampas sous l'Amérique du Sud.
Et quant à l'ablation qui a fait disparaître la lèvre supérieure du cirque australien, elle est, nous le voyons maintenant avec évidence, la répétition du phénomène qui a séparé les terres Arctiques de l'Amérique du Nord et les Antilles de l'Amérique du Sud. Mais ici l'ablation est complète. Les saillants africain et américain du Sud ont parcouru la côte septentrionale de l'Australie (aujourd'hui côte méridionale) et l'ont creusée assez fortement, produisant cette anse immense que l'on désigne sous lenom de grande baie australienne.
L'Amérique du Nord et celle du Sud ont bien subi de semblables assauts de la part des éperons européen et africain, qui arment les parties adverses de l'ancien monde, mais elles ont résisté. La pointe groenlandaise et la pointe sénégambienne ont bien entamé les voûtes des cirques nord et sud-américain, mais elles n'ont pas réussi à emporter ces voûtes. Et cependant l'œuvre de démolition
LES TERRES GONVIGTES 119
est fort avancée. Elle Test plus dans le continent sud-américain que dansTautre. Ily a eu pénétration profonde deTéperon africain dans la vallée de F Amazone et Ton peut dire que cette vallée, avec son énorme fleuve, est un bassin déjà à demi maritime, une mer en expectative. Au contraire, l'Amérique du Nord, plus tenace ou plutôt moins violemment frappée, à cause du moindre élan de la masse qui le frappe, a refusé son entrée au blocg roenlandais, et môme s'en est emparé et s'en sert comme d'une couverture contre les nouveaux assauts.
Ainsi donc l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud et l'Australie sont les trois termes d'une série géographique décroissante, les trois fragments superposés d'un J)loc jadis unique.
D'autre part, l'Asie, l'Afrique, l'Australie sont les trois termes d'une autre série géographique décroissante. L'Asie doit être accrue de l'Europe, et l'Afrique diminuée de la cavité saharienne. L'Europe, réduite à ses chaînes méridionales, n'est que la Nouvelle- Zélande de l'Asie, l'outil qui l'entame sur sa face gauche. Les deux longues péninsules indienne et indo-chinoisé représentent les appendices terminaux de l'Australie. L'Inde avec son prolongement sous-marin aigu, le seuil des Laquedives, des Maldives et des Tehagos correspond au cap d'York.
J'ai terminé l'étude du Pacifique. Je ne dois pas omettre, en terminant, de dire que les anciens, jusqu'à Ptolémée, ont considéré la mer Erythrée, notre océan Indien, comme une mer fermée. Le continent antarctique était-il plus rapproché, à leur époque, des latitudes moyennes qu'il ne l'est aujourd'hui? La terre des Antichthones est-elle ou n'est-elle pas un mythe? En tous cas, le jeu des poussées et des tractions, qui, bien certainement, se continue, a pour effet certain de condenser ce continent Antarctique et d'éloigner de plus en plus ses rivages vers le pôle austral.
De plus, il peut se faire que les terres convictes, qui sont des blocs erratiques, ne tenant à rien, aient occupé une toute autre place que celle qu'ils occupent aujourd'hui, et qu'elles aient formé le rivage méridional de cette mer Erythrée. Cette hypothèse est la vraie, comme nous le verrons dans la XX* leçon, consacrée aux géographes anciens.
Je ne dois pas non plus omettre de dire que les théories si connues du célèbre savant Darwin, sur les formations coralliennes, trouvent dans ces mouvements des fonds océaniques, et des continents qui les entourent, une confirmation inattendue.
Tout le monde sait que Darwin a fait tout particulièrement
Tétude des bancs coralliens des îles Kéeling, ces rochers situés au sud de Sumatra et qui sont une des preuves de l'incursion de la pointe madécache dans ces parages. Là et en bien d'autres places, Darwin a constaté l'existence de bancs coralliens à des profondeurs sous-marines de plus de 800 mètres. Or les coraux ne peuvent se développer et vivre qu'à une profondeur de quelques dizaines de mètres au-dessous du niveau des mers. Donc les bancs des îles Kéeling, à mesure que les polypes coralliens les construisaient, s'enfonçaient lentement.
D'autre part, on trouve dans bien des places des bancs coralliens émergés, et cela à une altitude très grande parfois. Donc les fonds sous-marins peuvent aussi s'exhausser dans des limites assez grandes. A quoi tiennent ces oscillations des fonds du Pacifique et de l'océan Indien? Darwin, je crois, n'a su le dire. Mais mon lecteur maintenant le peut dire lui-même avec certitude. Ces oscillations tiennent à la continuation, à l'époque actuelle, des oscillations des continents, oscillations d'abord très violentes et très étendues, qui ont creusé les bassins des mers et des océans, et qui ensuite se sont amorties, mais non encore éteintes complètement. Telles les oscillations d'un pendule près de s'arrêter, et qui met un temps excessivement long à devenir tout à fait immobile. Les bancs coralliens ne sont, en quelque sorte, qu'un des index naturels qui nous permettent de constater ces faibles et lents mouvements du pendule terrestre. Mais quelle doit être leur amplitude, si les variations en altitude se chiffrent par centaines de mètres !
Une autre preuve de ces variations nous est fournie par les éruptions volcaniques et les phénomènes séismiquesqui s'y rapportent. Mais, tandis que la plupart des volcans procèdent par éruptions brusques, il y a dans le Pacifique, à peu près au centre de cet océan, dans les îles Sandwich, un cratère énorme, le Mauna-Loa, qui procède tout différemment. Ce cratère épanche, sans secousse, les laves dont il est rempli, et qui parfois débordent et d'autres fois restent contenues dans l'intérieur de sa coupe. Ce volcan est un vrai manomètre placé au milieu du Pacifique, et qui nous indique, avec une précision et une sensibilité merveilleuses, les dilatations ou les poussées qui s'exercent dans toute l'étendue de son bassin. Tantôt le bassin se contracte par le rapprochement des continents, tantôt il se dilate par leur éloignement, et aussitôt le Mauna-Loa se met à déverser ses laves ou, dans le cas contraire, il cesse de les verser, et les garde dans son cratère.
LES TERRES CONVICTES 121
Ainsi les oscillations des masses continentales sont révélées par plusieurs indices. Mais le meilleur est encore l'indice géographique, l'analyse de la carte. Le plus simple bon sens indique que les causes si puissantes, qui ont, dans le principe, fait osciller les continents d'une manière si formidable, n'ont pu cesser brusquement d'agir, mais que, luttant avec la consolidation progressive et l'épaississement de Fécorcc terrestre, elles produisent maintenant des oscillations moins amples, et qui vont peu à peu en s'éteignant.
Je ne puis pas, puisque le nom de Darwin s'est présenté, ne pas dire non plus que les vues surprenantes de ce savant, sur les moyens qu'emploie la nature pour perfectionner les espèces et les individus, trouvent aussi leur confirmation dans le spectacle que la matière inerte elle-même nous montre, luttant pour la vie absolument comme les êtres animés, et, en luttant, se façonnant, se trempant et prenant une forme précise, définitive, apte au développement de la vie des espèces terrestres les plus avancées. La guerre est la loi de ce monde, car elle est la condition du progrès.
Darwin faisait ses observations sur des poulets, sur des pigeons, sur des cobayes, etc. Sans doute les poulets font ce qu'ils peuvent pour le perfectionnement de leur espèce, et leurs luttes, pour être moins épiques que celles de nos conquérants, concourent au même but.
Mais voici que les continents eux-mêmes entrent aussi en lice. Comme deux taureaux qui luttent pour une génisse, ils se menacent, dans un silence plus effrayant cent fois que tous les mugissements, et puis fondent l'un sur l'autre. C'est un combat à mort, ou plutôt à vie, car de ce combat la vie résulte. Cette poussière insulaire, ces débris des continents vont former les limons que l'Océan rejettera sur eux pour les fertiliser. Ces chaînes inaccessibles des premiers âges vont s'ouvrir, se briser et permettre les établissements des hommes. Quel spectacle ! Et que sommes-nous en ce monde? Un de ces combats continentaux dure des millions d'années; chaque feinte, chaque reculade des deux taureaux continentaux dure des siècles. Mais leurs attaques sont brusques et foudroyantes. Et parfois, très rarement par bonheur, nous en sentons les effets, que nous appelons des déluges. Cependant, de notre côté, nous nous faisons la guerre, ou, si nous ne la faisons pas continuellement, nous nous préparons à nous la faire et les intervalles de nos guerres, les temps de repos dont nous
jouissons sont, par rapport à la durée de ces guerres elles-mêmes, relativement très longs, du moins à Tépoque actuelle. Jadis ils étaient plus courts. On se battait davantage sur la planète. Ainsi font et ont fait les continents. Entre deux de leurs attaques, entre deux déluges, ils vivent en assez bons termes, et leurs oscillations ne sont que de simples révérences qu'ils s'adressent courtoisement. Pendant ces moments d'accalmie, plusieurs Napoléons, plusieurs Alexandres et plusieurs Cyrus ont tout le temps de mener à bien ou à mal leurs plans de guerre et de conquête, qui, bien ou mal réalisés, aboutissent en tous cas à la condensation de la matière humaine, à son amélioration collective et individuelle, en un mot à son progrès.
J'ai terminé la leçon sur Tocéan Pacifique.
XIIP LEÇON
Nous avons étudié, dans les leçons précédentes, d abord la carte d'ensemble de la Terre, c'est-à-dire la Mappemonde^ puis les cartes des diverses parties du monde, des continents et des océans. Nous avons constaté que toutes ces parties, et la totalité du monde terrestre lui-môme, se ressemblent d'une manière frappante, que toutes sont de grands cirques maritimes ou terrestres qui se subdivisent eux-mêmes en cirques plus petits qui, eux-mômes, sont décomposables en cellules plus petites encore. Et ainsi il paraît probable que la grande loi d'analogie énoncée il y a cinquante siècles par Hermès Trismégiste : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, » se vérifie sur la Terre avec une entière rigueur, il paraît probable, dis-je, que, depuis le globe terrestre tout entier jusqu'au grain de sable, tout se ressemble ici-bas, tout est construit sur le même modèle.
Cette probabilité va se changer en certitude par l'étude que nous allons faire de la carte de France.
Nous nous servirons, pour l'examen des détails, de la carte topographique au 1/80000 de l'Etat-Major français ou de la carte chorographique au 1/320000, qui n'est qu'une réduction de la première ; mais nous n'aurons sous les yeux, le plus souvent, qu'une carte géographique ordinaire, figurant non seulement la France proprement dite, mais aussi l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne occidentale, la Belgique, la Hollande, en un mot tous les pays voisins de la France et qui cons-
tituenl avec elle une seule et même région géographique, le massif occidental de l'Europe..
Si mon lecteur veut bien se reporter à la leçon que nous avons consacrée à l'Europe (livre P'), il y verra que cette partie du monde a pour ossature un cirque, terminé et appuyé en ses extrémités par deux grands massifs montagneux : à Torient, r Arménie avec le Caucase ; à Toccident, l'Espagne avec les Alpes. De là le nom de massif hispano-alpin que nous avons donné à ce massif, qui termine l'Europe à l'occident. Mais les sierras d'Espagne et les Alpes ne constituent pas à elles seules tout le massif occidental de l'Europe ; il comprend tout l'éventail de rides qui s'étend de l'Apennin à la Sierra-Nevada, en passant par les Alpes principales, l'Oberland, le Jura, la Forêt-Noire, les Vosges, les monts d'Auvergne, de Lorraine et de Bretagne, les Pyrénées et les autres sierras d'Espagne, et partantes les vallées rayonnantes qui séparent ces diverses chaînes et où coulent le Pô, l'Aar, le Danube, le Rhin, la Meuse, la Seine, la Loire, la Garonne, le Douro, le Tage et les autres fleuves espagnols. Cet immense éventail comprend, par conséquent, non seulement la France, mais aussi l'Espagne, l'Italie, la Suisse et une notable partie de l'Allemagne, la partie qu'on appelle Allemagne du Sud, c'està-dire la Bavière, le Wurtemberg, le pays de Bade, la Hesse, la Westphalie, etc. Il comprend aussi la Belgique et la Hollande, pays qui forment la bordure septentrionale de l'éventail. Et enfin, il comprend aussi, nous le verrons plus tard au*coursde cette leçon, l'Angleterre et même le Danemark. Ces deux terres sont des dépendances du même massif, du mêitie système rayonnant de chaînes et de fleuves qui termine l'Europe à l'occident.
La France occupe à peine le quart de la superficie de cet immense éventail ; elle est située en son milieu même. Elle forme le secteur central. L'Espagne forme un autre secteur presque entièrement détaché, le secteur de gauche. L'Italie forme le secteur de droite, également détaché, mais moins large que le secteur espagnol et réduit presque à un seul rayon montagneux, à une seule palette, l'Apennin.
La disposition en éventail que le massif a prise est due tout simplement, mon lecteur le devine, s'il ne le sait déjà, aux chocs que ce massif a reçus sur ses bords ou qu'il a donnés lui-même. Et, en eff*et, ce massif a joué un rôle capital et a été engagé à fond, et en toute première ligne, dans la lutte que l'Europe a eu à soutenir contre le continent d'en face, c'est-à-dire contre l'Amé-
GÊNER ALITES 425
rique. Sous les chocs de cette dernière, Téperon qui, jadis, armait le massif occidental de l'Europe et le prolongeait vers Toceident s'est recourbé sous lui et forme maintenant un bloc à part, la Mauritanie. Le massif lui-môme s'est écrasé, et les rides, jadis parallèles, qui le constituent ont divergé ; elles ont formé un double faisceau, dispersé à la fois vers l'extérieur et vers Fintérieur du cirque européen. De là cet éventail immense de chaînes, et de vallées qui recouvre toute l'Europe occidentale, et dont la France occupe exactement le milieu.
C'est en France que se trouve le secteur central de l'éventail. A partir du Rhin et de la Meuse, les fleuves inclinent leur cours en sens inverse, à droite et à gauche du méridien. Et les chaînes font de même : à paYtir des Vosges et des côtes de Meuse, les rides inclinent en sens inverse, de sorte que Taxe de symétrie de l'éventail paraît se trouver en Lorraine. Mais on peut aussi le placer en Auvergne, car la régularité de l'éventail n'est pas tellement grande qu'il n'y ait indécision sur la position exacte de cet axe.
Si l'on réfléchit aux effets que doivent produire des chocs ou des poussées violentes sur un faisceau de rides parallèles entre elles et parallèles aussi à la direction des chocs qu'elles reçoivent, on voit que toutes ces rides doivent s'infléchir et former des boucles plus ou moins convexes, les unes, les supérieures, se bombant vers le bas, les autres, les inférieures, se bombant vers le haut; celles du milieu restant[^droites, ou à peu près, mais se brisant tout net si leur limite de résistance est dépassée. Tous ces caractères s'observent dans le maésif hispano-alpin. Les Pyrénées et les Alpes sont à peu près droites, mais elles sont séparées par une brèche, la brèche du Lion, qui s'est ouverte entre les deux chaînes. Au sud, la brèche se propage et traverse toute la moitié inférieure du faisceau. Au nord, elle tend également à se propager, par la vallée du Rhône, dans la moitié supérieure du faisceau, mais elle n'arrive pas cependant à le recouper entièrement. Et il subsiste de ce côté une chaîne ou plutôt un large ruban de hauteurs reployé sur lui-môme et formant une grande boucle, qui unit encore l'une à l'autre les deux moitiés de droite et de gauche du faisceau hispano-alpin. Cette chaîne ou cette ligne de hauteurs est formée par la Bretagne, l'Auvergne et la Lorraine, trois provinces montagneuses ou montueusesdc la France, trois blocs granitiques ou formés de schistes et de sédiments très anciens qui masquent un fond granitique. Ces trois
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terres bretonne, arverne et lorraine sont toutes trois triangulaires; elles forment une chaîne de triangles qui se prolongent, se tiennent et se soutiennent les iins les autres, absolument comme les triangles continentaux forment une chaîne immense qui fait le tour du globe; aussi, sans hésiter, nous appellerons chaîne Tensemble de ces trois triangles lorrain, arverne et breton, et nous dirons que cette chaîne est la dernière du massif hispano-alpin, du côté du nord, et la seule qui soit restée compacte et continue dans la dislocation du massif, lors de sa rupture intérieure, ou, si Ton préfère, lors de la production de la brèche que nous appelons brèche du Lion et qui divise ce massif presque de part en part.
Je ne reviens pas sur le mode de formation, déjà exposé avec détails, de la brèche du Lion. (Voir leçon sur VEurope^ livre V\ p. 138 et 139.) Cette brèche s*est faite du reste, comme toutes les autres brèches, par des chocs, des tractions et des torsions répétées, et les deux saillants qui la bordent, le saillant ibérique et le saillant alpin, aussitôt désunis, ont lutté Tun contre l'autre et se sont ciselés Tun Tautre en passant alternativement au-dessus et au-dessous du saillant adverse, le façonnant ainsi et en étant façonné, le limant et recevant lui-môme son coup de lime réciproque. De tout cela je ne veux retenir ici qu'une chose, c'est que les deux vallées du Rhône et de TEbre, qui se creusent dans Tintérieur du massif au pied des deux saillants alpin et ibérique, ont été excavées par les pénétrations des saillants ibérique et alpin dans l'intérieur de la France et de l'Espagne, et par les dernières de ces pénétrations. C'est pourquoi ces vallées sont si nettes et si ouvertes. Tandis que le saillant ibérique des Pyrénées-Orientales et du cap Creus, passant au-dessus des Alpes françaises, plongeait dans la vallée du Rhône, le saillant alpin et provençal s'enfonçait au-dessous des Pyrénées dans la mer Baléare et dans la vallée de l'Ebre. Ainsi ces deux vallées du Rhône et de l'Ebre prolongent la brèche du Lion et, par une conséquence de leur mode de creusement, elles inclinent leurs pentes vers cette brèche. Ce sont les seules de tout le massif qui jouissent de ce privilège. Toutes les eaux de l'éventail hispano-alpin vont du centre à la circonférence, sauf celles de l'Ebre et du Rhône, auxquelles on peut ajouter, il est vrai, -pour le môme motif, celles de l'Aude, de l'Hérault, de la Durance et des autres rivières ou torrents qui coulent entre les rides ou contreforts des deux saillants ibérique et alpin.
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Mais, à part ces exceptions, que mon lecteur s'explique maintenant, toutes les eaux du massif coulent vers la périphérie. Le Pô, TAar, le Danube, le Rhin, la Meuse, la Seine, la Loire, la Garonne, le Douro, le Tage, la Guadiana, le Guadalquivir portent leurs eaux du centre à la circonférence du massif hispano-alpin, dessinant un large éventail de fleuves et de rivières, dont les vallées fluviales forment les plis, et dont les chaînes de montagnes forment les rayons résistants.
Le pivot de cet éventail est rompu, c'est ce que nous appelons la brèche du Lion. Et pour ce motif les rayons s'écartent, se dispersent en tous sens. Ils n'adhèrent plus les uns aux autres que par Tétofie. Cette étoffe elle-même est déchirée par places. Un profond accroc, la crevasse gasconne, l'entame à gauche ; un autre accroc, l'Adriatique, lentame à droite. Enfin l'on voit à quelque distance le pivot de l'éventail, pivot qui en a été arraché et qui porte encore son gland : c'est la Corse avec la Sardaigne. Ces deux îles, dont nous avons déjà recherché Torigine dans la leçon sur l'Europe, paraissent en efl'et avoir appartenu à Téventail français. Nous exposerons dans cette leçon les raisons qui nous portent à le croire.
Si nous donnons à cet éventail le nom d'éventail français, c'est uniquement parce que la France en occupe la partie médiane. Mais les Espagnols peuvent l'appeler éventail ibérique, les Italiens éventail alpin ou italique. Le nom importe peu.
11 est plus important de voir quels outils, je veux dire quels marteaux et quels ciseaux ont frappé sur cet éventail et l'ont ouvert, puis déchiré et brisé. Il y en a plusieurs que nous avons déjà signalés dans la leçon sur l'Europe. Le plus puissant est l'éperon de Terre-Neuve. Celui-là a creusé le golfe de Gascogne et dans ses coups les plus étendus lia passé alternativement audessus et au-dessous de la pointe européenne. Supprimez par la pensée la Grande-Bretagne : vous voyez, depuis la pointe Saint- Mathieu jusqu'aux côtes de laNorwège, se creuser dans l'Europe une vaste échancrure, une immense baie demi-circulaire, qui n'est très certainement qu'une empreinte du balancier terreneuvien. Non seulement ce balancier a porté ses coups jusque-là, mais il s'est enfoncé dans l'Europe elle-même, en passant sous la Scandinavie, et il a creusé là le bassin de la mer Baltique aujourd'hui obturé et refermé par la péninsule Scandinave. J'ai déjà indiqué tout cela dans la leçon sur l'Europe, mais je ne l'ai pas affirmé et je ne pouvais pas l'affirmer encore au début de cet
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ouvrage. Le moment est venu de coordonner tout et de dire tout.
Or voyez ce qui se passe en Amérique, au nord de la pointe terre-neuvienne qui a lutté avec celle qui nous occupe ici. Là vous voyez aussi se creuser une grande baie, la baie d*Hudson, refermée, à son orifice, par lamas des terres labradoriennes. Cette baie d'Hudson a été creusée, nous lavons dit et prouvé dans la leçon sur V Amérique du Nord, par les coups de la pointe européenne, qui, passant au-dessus de la pointe terre-neuvienne, se sont enfoncés dans TAmérique. Le Labrador n'est qu'un amas confus de chaînes et de sédiments refoulés et bourrés ensuite dans cette crevasse par les coups suivants du môme outil. Eh bien! il en est de mêmedeTAngleterre. La Grande-Bretagne n'est qu'une terre d'apport, un amas de blocs et de limons tassés et agglomérés ensemble au-dessus de la France par la truelle terre-neuvienne ; TAngleterre est le résidu des luttes et des dislocations du massif français et de TEurope occidentale tout entière, le produit de sa ruine et de son usure. Ce tas informe de débris rocheux et de sédiments a exercé, après sa formation, une cer- . taine action sur la France, mais une action bien faible. On peut presque la négliger.
D'autres outils encore ont agi sur Téventaîl français. Tandis que, par devant, il recevait les coups de la pointe de Terre- Neuve, une aulre pointe aigu(S la pointe thuringienne, poussée par la Bohême, elle-même poussée par les Carpathes, la tailladait par derrière. La pointe dalmate elle aussi s'y enfonçait par derrière, à l'orient, et y creusait la vallée du Pô. Enfin au nord la Scandinavie y enfonçait par en haut sa pointe mousse et arrondie et y burinait le bassin qui recèle aujourd'hui les plaines de la Belgique et les eaux ou limons de la Hollande. Si à toutes ces pénétrations extérieures nous ajoutons les pénétrations intérieures des deux saillants ibérique et alpin, nous avons tous les éléments de la discussion de la carte de France, discussion que, après ces prémisses, nous allons maintenant aborder.
Mais quel ordre convient-il d'adopter pour conduire cette discussion? Ce qui précède l'indique assez : puisque l'éventail ou massif français a pour rayons résistants des chaînes divergentes qui forment sa carcasse, il faut décrire d'abord ces rayons. Nous ne décrirons, bien entendu, que les rayons du secteur français proprement dit; puis nous examinerons l'étoffe, les plis de l'éventail, c'est-à-dire les vallées comprises entre ses rayons montagneux.