III. - ALPES
Le rayon montagneux qui limite la France au sud-est porte le nom d'Alpes. Ce rayon est le plus haut, le plus épais et le plus puissant de tous ceux que présente l'éventail. Il s'étend en ligne droite de la brèche du Lion à celle du Danube, c'est-à-dire de Marseille à Vienne sur une longueur de 1.100 kilomètres, une largeur de 150 à 200 et une hauteur de 4 ou 5. La moindre épaisseur de cette barrière est à hauteur du nœud du Saint- Gothard. A partir de ce nœud, les chaînes divergent dans les deux sens, vers l'orient et vers l'occident, et forment un double faisceau: disposition due aux chocs que le tronc alpin a reçus sur ses deux tranches, ou qu'il a lui-môme portés. Du côté de la brèche du Lion, qui est le seul qui nous intéresse ici, la dispersion des rides est due aux chocs que le saillant alpin a portés et reçus dans sa lutte contre le saillant pyrénéen, et aussi contre le massif central de la France. Le résultat de ces chocs est que le tronc alpin est fendu, qu'il tend à s'entr'ouvriret qu'il y a dispersion et même rebroussement des rides et des rivières émanées de ce tronc. Certaines rides s'allongent vers le Rhône sous les noms de mont Ventoux, de monts Vaucluse, de Lubéron, d'Alpines, etc. ; d'autres s'allongent vers le golfe du Lion sous les noms de montagnes de Sainte-Victoire, de la Sainte-Beaume, de chaîne des Maures; d'autres enfin s'allongent vers le golfe de Gênes sous les noms de montagnes de la Cabrière, de la Chens, du Cheiron, de Millefourches, etc. L'Isère, laDrôme, le Roubion, l'Eygues, la Durance, l'Arc, le Gapeau, l'Argens, le Var, la Tinée, la Vésubie, la Roya, etc., coulent entre ces divers contreforts.
Prenez la carte au 1/320000 ou, à son défaut, la première carte géographique venue, pourvu qu elle soit fidèle. Vous verrez audessous de Digne, et plus exactement au village de Mézel, commencer une vaste encoignure ouverte vers le sud-ouest, c'est-àdire vers les Pyrénées-Orientales, et, si vous suivez de l'œil les
rides qui s'échappent du fond de cette encoignure, vous les voyez se recourber les unes vers Test d'abord, puis vers le nord-est, puis vers le nord, les autres vers le sud d'abord, puis vers le sud-est, puis vers Test, et toutes, soit à droite, soit à gauche, se reployer contre le saillant alpin. Ainsi ce saillant a fait la fourche. Il s'est laissé fendre et pénétrer par le saillant pyrénéen. Si vous prenez une carte géologique, vous voyez encore bien mieux les choses. Rien qu'en suivant de l'œil les massifs cristallins, vous les voyez former deux groupes, deux grandes cornes aiguës, qui se raccordent vers le mont Blanc en un seul grand tronc qui se prolonge vers le Saint-Gothard, et de là se continue toujours compact et puissant jusque près de Graz et de Vienne. Mais revenons à la carte géographique, qui nous est plus familière que l'autre.
En regardant de près les rides du faisceau de droite, qui se dirige vers le Var et vers le golfe de Gênes, on remarque sous ces rides un gros bloc montagneux, le massif des Maures, qui parait isolé, entouré qu'il est de toutes parts par la dépression de l'Argens et du Gapeau, et l'on soupçonne que ce bloc, qui appuie sa pointe orientale contre les rides rebroussées de la Cabrière et du Cheiron, a été l'instrument du reploiement de ces rides et qu'il a été abandonné là par le saillant ibérique. La carte géologique confirme ce fait: le massif des Maures est de composition cristalline, comme le saillant oriental des Pyrénées. Celui del'Esterel, qui forme son extrême pointe, est porphyrique. Toutes les autres chaînes de la Provence sont formées de sédiments. Les géologues ont depuis longtemps reconnu et signalé ces différences. Plusieurs ont cru reconnaître une analogie entre les roches des Maures et de l'Esterel et celles de la Corse. Sachant que les Alpes ont reçu le coup de ciseau des Pyrénées, et constatant d'ailleurs que les replis des chaînes avoisinant le massif des Maures et de l'Esterel accusent une poussée ouest-est, on peut considérer comme certaine l'origine espagnole du massif des Maures. Ce massif est un bloc détaché de l'Espagne et abandonné dans la fourche alpine par la pointe ibérique.
Une fois abandonné et encastré dans les Alpes, ce bloc ou massif des Maures a reçu à son tour les coups de l'éperon ibérique. Un grand lambeau rocheux, que nous appelons les îles d'Hyères, s'étend parallèlement à la côte provençale sous le massif des Maures. Ces îles sont de môme composition minéralogique que le massif et leur piédestal sous-marin adhère encore
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à ce massif par un étroit pédoncule, la presqu'île de Giens. Tout cela prouve que les îles d'Hyères sont un lambeau arraché au massif des Maures par l'éperon pyrénéen.
Jusqu'au golfe de Saint-Tropez, les indcntations de la côte se re ploient dans le sens des passages de la pointe pyrénéenne. Puis la côte, protégée par le bloc des Maures lui-même, change le sens de ses aspérités ou les alterne.
La carte géologique montre encore d'autres blocs ou massifs ■cristallins encastrés, comme celui des Maures, dans la fourche alpine et noyés dans des tas de sédiments. Le massif du Pelvoux est un de ces blocs, celfti du Clapier dans les Alpes-Maritimes en est un autre.
Enfin la Corse et la Sardaigne forment encore deux autres blocs de même provenance, mais isolés et rejetés au loin dans la Méditerranée par les oscillations des pointes pyrénéenne et alpine, entre lesquelles ils s'étendaient jadis et desquelles ils ont été arrachés dans leurs allées et venues et les péripéties de leur lutte.
La Corse forme aujourd'hui au-dessous de la France, avec sa voisine la Sardaigne, en quelque sorte le pivot et le gland de Féventail français. La Corse représente le pivot ou, si Ton veut, Tolive du gland de l'éventail et la Sardaigne représente les franges. Le cordonnet du gland est représenté, si Ton veut, par le cap Cor^e.
Dans la leçon sur la Méditerranée (livre I"), nous avons attribué Tensemble de l'archipel sardo-corse à la Mauritanie, dont elle forme, avons-nous dit, une des fourches terminales. Mais les géologues réclament. Ils nous apprennent que les roches de la Corse sont semblables à celles du massif des Maures, de l'Oisans, des Pyrénées-Orientales. J'accepte avec empressement et je rectifie mon erreur. La Corse et la Sardaigne ont appartenu au massif hispano-alpin, et non à la Mauritanie. Voilà ce qui résulte des recherches des géologues. Elles ont (avec d'autres blocs) rempli le vide qui s'ouvre entre les Pyrénées et les Alpes. Pour moi, je me réjouis de cette rectification qui fait de la Corse une terre doublement française, par ses attaches et son origine, et le pivot de la France elle-même. Comment ne pas songer que le grand homme qui a porté si haut le drapeau de la France et qui a été, vingt ans durant, l'arbitre des destinées de la France et de l'Europe tout entière, est un enfant de cette terre, qu'on dit italienne! Or, vous le voyez maintenant, elle n'a rien de commim avec l'Italie, malgré la faible distance qui l'en sépare. Mais elle lui a
porté au contraire des coups terribles, alors qu'elle prolongeait Téperon pyrénéen. Elbe, Plana, Monle-Cbristo et autres blocs, le promontoire de Piombino, etc., sont autant de preuves de ses pénétrations dans la côte italienne. Dans le golfe de Gènes, les caps de la Spezzia et de Porto-Fino sont couchés dans le même sens, ce qui ne peut ôtre dû qu'à l'action de la Corse, alors qu'elle terminait le ciseau pyrénéen. Enfin la cote voisine de Tembouchure du Var présente des aspérités courtes et couchées en sens divers, et la vallée du Var se creuse dans ce versant s'étendanl jusqu'au bloc cristallin du mont Clapier et l'entourant de sa fourche. Les chaînes environnantes sont bouleversées et étirées en courts rameaux qui tombent à pic dans la mer, et toutefois ils se reploient légèrement, accusant le passage curviligne d'une pointe percutante, depuis Cannes jusqu'à Vintimiglia.
La Corse a la forme d'un triangle dont un angle, Toccidental, est arrondi et les deux autres aigus. L'angle nord oriental se prolonge au loin vers le nord par une longue lame rocheuse aiguë, le cap Corse. L'intérieur de l'île présente une chaîne axiale reployée très fortement sur elle-mèm.e dans la moitié supérieure de Tile el qui, en approchant du côté supérieur, fait la fourche, renfermant entre ses deux branches la cuvette de Corté. L'une <les branchesaboutit au cap Corse, l'autre à Calvi. D'innombrables rameaux se détachent de cette chaîne sur son versant de gauche et s'inclinent uniformément vers le sud-ouest. Tous ces traits s'expliquent par le rôle qu'a joué la Corse dans la lutte des deux saillants ibérique et alpin.
Voilà ce qui concerne le versant français des Alpes. Sur leur atitre versant, du côté de l'Italie, les Alpes ont été attaquées par un autre outil, par l'éperon dalmate. Cet éperon, terminé par la pointe aujourd'hui recourbée de l'istrie, a pénétré à plusieui's reprises dans le couloir du Pô et creusé ce couloir ou achevé de le creuser, car il a pu être ébauché par des causes plus grandes- (voir leçon sur YEurope). Chaque coup de la pointe dalmate ou istriaque contre la muraille alpine qui forme le fond du couloir a surélevé cette muraille : de là le contraste si frappant des deux versants des Alpes : l'un faiblement incliné et couvrant de ses contreforts un espace immense, l'autre court et abrupt comme une falaise.
Vous voyez par là que le saillant alpin a été attaqué à la foissur ses deux faces par deux ciseaux puissants. Tel un bloc attaqué par devant et par derrière par deux carriers. Les cols les