LA VIE SUR LES CONTINENTS
la prospérité réclamait d'autres conditions. Les phénomènes qui ont déterminé ces modifications sont ceux-mêmes auxquels les continents doivent les contours et le relief qui les caractérisent aujourd'hui. Ainsi, une fois de plus, il nous faut reconnaître que l'état actuel du globe ne peut se justifier que par la connaissance de ses états antérieurs, de telle sorte que, dans tout ce qui touche aux formes visibles de notre planète, qu'il s'agisse du règne minéral ou du règne organique, nous sommes invariablement amenés par l'évidence à reconnaître la part que la Géologie devra réclamer dans leur explication.
Asissaux terrestres. Provinces malaeologlqnes. — L'étude des animaux
terrestres nous conduirait à des résultats identiques avec ceux que nous a fournis
l'examen du monde végétal. Nous nous bornerons donc ici à en mentionner les
faits principaux.
Parmi les divers embranchements du règne animal, celui qu'il importe le
plus de considérer, au point de vue des enseignements que peut en tirer la
Géologie, est l'embranchement des mollusques. D'une part ces animaux ss déplacen 1
très peu et reflètent, par suite, d'une manière assez exacte les circonstances du
milieu et de l'autre, c'est à cette catégorie qu'appartiennent la plupart des restes
fossiles les mieux conservés.
Les zoologistes ont coutume de distinguer, à la surface du globe, des provinces malacologiques, définies par la condition que, dans chacune d'elles, la moitié au moins des espèces appartienne en propre à la province. On est ainsi arrivé à reconnaître l'existence de vingt-sept provinces distinctes. Celle qui comprend la France embrasse aussi la Grande Bretagne, la Scandinavie, la Russie et l'Allemagne. On lui a donné le nom de province Germanique. Toutes les péninsules méditerranéennes et le littoral africain forment, par leur réunion, la province lusitanienne.
rarlienlarités de la répartition des animaux. — Or les différences que
présentent entre elles les diverses régions malacologiques ne trouvent pas, en général, une justification suffisante dans les conditions physiques du milieu. Comme pour les végétaux, il y a des espèces disjointes, que le hasard ou la volonté de l'homme parviennent à naturaliser dans les régions d'où elles étaient absentes. Ainsi la Dreyssensia polymorpha, coquille d'eau douce originaire du Danube, se multiplie aujourd'hui dans les canaux de l'Angleterre, soit que, depuis la jonction des canaux tributaires de la mer Noire avec ceux qui dépendent du bassin de la mer du Nord, elle ait pu arriver jusqu'à la coque des narres anglais qui fréquentent les ports de la Hollande, soit qu'elle ait été directement introduite dans la Grande Bretagne avec des bois de provenance autrichienne. En dehors des mollusques, qui ne connait la merveilleuse rapidité avec laquelle les chevaux, revenus en Amérique avec la conquête espagnole, se sont multipliés dans les Pampas ou bien encore le prodigieux développement des bœufs et des moutons amenés par l'homme en Australie? Un remarquable exemple de la dissemblance des faunes, malgré la similitude
118 l'HYSIOGRAPHIE.
des conditions géographiques, nous est offert par le groupe formé de l'Archipel de la Sonde, des Moluques et des îles voisines de l'Australie. A l'ouest du canal étroit qui sépare les deux îles de Bornéo et de Gélèbes, on voit se développer sur Java, Bornéo, Sumatra, le Cambodge, une faune entièrement asiatique, tandis que celle de Sumbava, de Flores, de Timor, des Moluques, de la Nouvelle-Guinée, offre un type australien bien tranché; même les oiseaux diffèrent nettement dans les deux groupes d'îles (1).
L'île de Geylan, presque entièrement réunie à l'Hindoustan, en diffère grande* ment par la physionomie générale de ses animaux. Haïti et la Jamaïque n'offrent, dans leur faune, aucune ressemblance avec le continent américain, dont elles sont si voisines et la Nouvelle-Zélande forme un monde à part, aussi séparé de l'Australie que de l'Amérique du sud, comme si elle n'était plus que le reste d'un ancien continent peu à peu détruit.
n a remarqué que les îles un peu étendues, telles que Cuba, la Jamaïque, Haïti et Madagascar, ont une faune malacologique spéciale. De plus, celles qui sont les mieux caractérisées sous ce rapport sont les îles que des mers profondes séparent des terres voisines. Au contraire, la Grande Bretagne, qu'un exhaussement de moins de 70 mètres suffirait pour réunir à la France, ne possède, (à l'exception d'une limnée recueillie dans une seule localité de l'Irlande), aucun mollusque terrestre ou fluviatile qui lui soit propre (2). Or comme il y a, en général, un rapport assez intime entre la profondeur d'un détroit et son ancienneté, on peut en inférer que les îles à faunes distinctes sont celles dont la séparation d'avec les autres terres remonte à la date la plus éloignée.
Les espèces isolées abondent aussi parmi les animaux terrestres et la classification du règne animal, quand on se borne aux types vivants, offre des lacunes que la paléontologie seule donne le moyen de combler. Aussi voit-on se justifier tous les jours l'assertion, émise pour la première fois par Forbes, que les diverses provinces zoologiques sont des groupes organiques d'âyes différents, dont les relations mutuelles, dans l'espace, n'ont pas toujours été ce qu'elles sont aujourd'hui.
En résumé, de même que les continents et les océans se sont révélés à nous, à la suite d'un examen attentif, comme des assemblages, plus ou moins hétérogènes, de compartiments distincts, dont on devine que chacun doit avoir son histoire, de même la population animale et végétale actuelle des continents est le résultat des influences multiples que les changements successifs de la terre et des mers ont introduits dans des groupements organiques antérieurs. L'homogénéité n'est pas plus apparente dans les faunes et dans les flores qui nous entourent que dans les formes inertes du globe et, si l'on veut se convaincre de sa réalité, c'est dans la combinaison du présent et du passé qu'il en faut chercher la démonstration.
(1) E. Reclus : La Terre, II, p. 242.
(2) I\ Fischer: Manuel de Conchyliologie t p. 191.
Composition de l'eau de mer. — L'eau de 'mer offre aux organismes un milieu remarquable par l'uniformité de sa composition. Si Ton excepte les contrées polaires, où l'eau douce résultant de la fusion des glaces vient surnager à la surface et abaisse un peu la salure des nappes sous-jacentes, ou bien encore •certaines mers intérieures, comme la mer Noire et la Baltique, où l'apport en «au douce des grands fleuves est supérieur à ce qu'enlève l'évaporation, la composition de l'eau de mer est partout à peu près la même. Elle comporte, sur 1000 parties d'eau, de 34,5 à 37,5 de sels dissous, parmi lesquels le chlorure de sodium entre à lui seul pour 27 parties. Le reste se compose de chlorures de magnésium et de potassium, de sulfates de magnésie et de chaux (ce dernier entrant à peu près pour 1,5 dans le résidu salin total), de carbonate de chaux, ■de bromure de magnésium, enfin d'iode avec quelques traces d'argent et môme -de cuivre.
La densité moyenne de l'eau de mer varie depuis 1,029 pour la Méditerranée jusqu'à 1,014 pour la mer Noire ; elle est en moyenne de l,028àl'équateur et de i,026 dans le voisinage du pôle arctique. La congélation de l'eau salée a lieu habituellement à — 2°,55 ; mais à la faveur d'un calme absolu, on peut abaisser ^ — 3%9 le point de solidification. Comme le maximum de densité de l'eau de mer est à — 3°,67, on voit que le fond de la mer doit toujours être plus froid que la surface.
lépartltion de» orgaal*ine» littoraux. Zone* de Forbes. — La distribution
des organismes dans les mers en raison de la profondeur a commencé à être bien connue à la suite des belles recherches d'Ed. Forbes sur la faune de la Méditerranée. Ces recherches, combinées avec celles de MM. Sars, Âudouin et Mine-Edwards ont permis de diviser le lit de la mer, dans le voisinage des. côtes, en quatre zones principales :
1* La zone littorale ou intercotidale, comprenant la portion du rivage soumise au jeu de la marée.
2° La zone des Laminaires, s'étendant du niveau de la basse-nierjusquâ environ 27 mètres.
3° La zone des Cor câlines, de 27m à 92».
4* La zone des Coraux de mer profonde, s'étendant de 92m à 183lfl (100 brasses «tau delà).
Mac Andrew, dans ses sondages sur les cotes de Norwège, n'avait pas obtenu de coquilles au delà de 365111 de profondeur. Dans la mer Egée, Forbes indique •i20» comme la limite d'existence des animaux vivants et 45501 comme celle au <Jelà de laquelle on ne rencontre même plus les coquilles des animaux morts.
PHlSlOGfUrlUE.
Acceptant [mur un moment re résultai, rayons, quel- sont les caractères prinrijaui des quatre zomrs qui viennent d'être énuméree>.
La urne littorale a une amplitude variable avec le jeu des marées. Elle dépend aussi il»- h tonne île la cote el peut faire défaut si celle dernière est tout à fait abrupt';, n'offrant aucune surface horizontale sur laquelle les animaux puissent s'attacher. Le contour de la côte el la nature des dépôts qui s'y produisent exercciil aussi une sérieuse influence. Celle zone est soumise à des circonstances spéciales, car su» habitants snnl périodiquement exposés à l'air, aux rayons directs du soleil el à toutes les variations de la température. Les espèces ani maies n'y sont pas nombreuses: mais les individus y abondent (If.
D'après MM. I'. Fischer i2i el Vaillant, on peut diviser la zone littorale en trois
I" Région aubier retire, située au niveau des hautes mers d'équinoxe, el caractérisée par Littorina nuiii, L. neritoide» el les végétaux du genre Lichina.
î!" Région littorale, comjirenaiit.au sommet, le niveau des Balanet, au milieu,
la hauteur des hautes mers de syzygies. le niveau de Mytiltu edulù avec les genres Littorina et Patetia, à lu base l'horizon de Murex erinacaa.
"i* Région tublitlorale, au niveau des basses mers d'équinoxe, caractérisée par les genres Haliotu et Pecten et touchant immédiatement aux régions marines |i ri >[i renient dites.
\x nature des csitéccs dominantes varie, dans la zone littorale, avec celle des plages. Ainsi, tandis que les genres Littorina, Patella, Fiaurclla, Haliotu, Sipkonnrio. Purpura, caractérisent surtout les cotes rocheuses, les plages sablonneuses voient dominer les genres Cardium, Tellina. Solen et les plages vaseuses offrent les genres Lutraria el Pullattra.
Certains gastrojtodes, lels que les Cerithitm. Terebra, Katica, Pyramiddla. H|)parlit!imeuf à la zone littorale, mais s'enfoncent sous le sable quand la mer Iraissc. Les végétaux abondent en Europe dans cette ïone. où ils sonl représentés par les genres Lichina, Fiieu», Euteromorpha, Polytlphonia, Laurencia.
Lii zone de» Laminaire» est ainsi nommée à cause des algues du genre Laminaria, (L. dîgitata). qui s'y rencontrent en abondance sur les côtes rocheuses et forment ries forêts en miniature où se réfugient, avec les tâche* et les calmar», les mol lusq lies herbivores, Laïuna, Ristoa, flacetta. Traduit, AjJytia, etc. Quand le sol sous-marin est mou. les bivalves abondent et fournissent une proie facile aux liturinum. Natta. Natica. Sur les côtes sablonneuses ou vaseuses, les Laminaires sont remplacées par les varechs du genre Zoitero.
C'est à la zone des Laminaires qu'appartiennent les bancs d'huîtres (0. eduli»), île nos cotes ainsi que les huîtres perliéres. Cette région est la plus riche sous le rapport' du la vie animale cl celle dont les coquilles offrent les colorations les plus vives. Le* belles algues écartâtes (Ftorideœ), se rencontrent à la partie
supérieure de la zone qui nous occupe. Dans les régions tropicales, les coraux constructeurs prennent souvent la place des algues et servent de pâture à des mollusques carnivores, dont quelques-uns, tels que Purpura et Ovulum, broutent les flexibles Gorgones.
La zone des Corallines doit son nom à une autre famille d'algues, à l'abri desquelles habitent, avec les genres herbivores Fissurella, Emarginula, Pileopsis, Qmnitzia, les genres carnivores, Buccinum, Fusus, Pleurotoma, Natica, Apporrkaï$. Les grands bancs de Pecten appartiennent à l'horizon supérieur de cette une, où Ton trouve aussi beaucoup de genres bivalves tels que Lima, Arca, Huada, Astarte, Venus, Ar ternis, Corbula, Dans la mer du Nord, la zone des Corallines, où abondent les Zoophytes cornés et les bryozoaires, a pour principale production végétale les Nullipores , qui couvrent les rochers et les coquilles de leurs incrustations à l'aspect pierreux. En France, où la zone des Corallines ne s'étend pas au delà de 92 mètres, on y observe surtout de grands Buccins (1).
Cette zone comprend les grandes régions de pêche que fréquentent la Morue, la Merluche, la Plie, le Turbot et la Sole.
La «me des Coraux de mer profonde renferme aussi beaucoup de Nullipores, ainsi que de petits coraux rameux auxquels adhèrent les individus de Terebratula. Dans les mers du Nord, c'est cette zone qui fournit les plus grands coraux. Qculina et Primnoa. Les coquilles y sont relativement plus abondantes à cause de l'uniformité de la température, qui ne se ressent plus que très faiblement des variations extérieures. Les individus sont petits et ont des couleurs peu brillantes. On remarque de plus que cette zone est celle où il y a le plus grand nombre k genres anciens, c'est-à-dire déjà représentés dans les formations géologiques antérieures à l'époque actuelle. C'est là que se rencontrent les Crania, Thelis, &wb, Cryptodon, Yoldia, Dentalium, Scissurella,
La zone des Coraux est aussi caractérisée par les brachiopodes des genres terebratula, Terebratulina , Megerlia, Argiope , Waldheimia, Rhynchonella. Crania, qui s'attachent sur les polypiers, sur les alcyonaires et sur les colonies de bryozoaires (Cellepora).M. Fischer (2) étend cette zone des brachiopodes jusqu'à 500 mètres et y distingue deux parties, dont l'inférieure, ou sous-zone des biwpsis, va de 185 à 500 mètres. Le mollusque le plus remarquable de cet horizon est Nassa semistriata.
ftlypiers constructeurs. — Parmi les organismes marins vivant dans le voisinage de la surface, il en est qui offrent une grande importance à cause de fcur sensibilité physiologique. Ne pouvant s'accommoder que de conditions extérieures très étroitement définies, ils deviennent des indices beaucoup plus précis fie les autres relativement au milieu dans lequel ils se sont développés. De ce [ nombre sont surtout les polypiers constructeurs ou coralliyènes. Nous aurons plus tard à faire ressortir la part qu'ils prennent à la formation de l'édifice ter-
d) Fischer : Manuel de Conchyliologie, p. 184. P/ IW*., p. 186.
122 PHYSIOGRAPHIE.
restre. Pour l'instant, bornons-nous à noter qu'on ne les rencontre que dans les mers où la température de la surface ne s'abaisse jamais, pendant le mois le plus froid, au-dessous de -f- 20°. Ainsi, tandis qu'à la faveur du Gulf Stream, on en observe aux Bcrmudes, par 34° de latitude nord, ils font défaut sous l'équateur même, aux îles Galapagos, à cause du courant froid antarctique qui longe la côte de l'Amérique méridionale. De plus, les polypiers coralligènes ne se développent jamais au delà de 40 mètres de profondeur et il est même rare qu'ils atteignent cette limite. Ce n'est pas à la température que ce résultat peut être attribué, car, entre Tahiti et les îles Sandwich, où les coraux n'existent pas au-dessous de vingt brasses, la surface isotherme de — 20° est comprise entre 100 et 200 mètres de profondeur. Quoi qu'il en soit, la limitation des coraux constructeurs à une zone dépassant à peine celle des Laminaires est un fait bien établi et si, comme tout porte à le croire, il en a été de même dans tous les temps, on pourra, dans l'étude du passé, affirmer le caractère superficiel des dépôts coralliens en place.
Diatomées. — Partout où la densité de l'eau de mer est abaissée par l'introduction de l'eau douce, que cette dernière provienne des fleuves ou de la fonte des glaces côtières, on voit les diatomées, c'est-à-dire des algues simples, à enveloppe siliceuse, abonder dans les eaux de la surface. On peut les recueillir avec un filet, sur les mailles duquel elles adhèrent sous la forme d'une boue jaunâtre. La mer Glaciale, près du Groenland, du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, est couverte de ces organismes; une bande s'étend du Cap Nord à l'embouchure de la Tana ; une autre longe la péninsule des Samoyédes.
M. Nordenskjoeld a reconnu que, près du Spitzberg, ces bandes de diatomées produisent, sur l'océan, des contrastes de coloration très tranchés, l'eau étant ici d'un bleu indigo, là, brune ou d'un gris verdâtre. L'eau bleue est dépourvue de diatomées : aussi est-elle beaucoup moins fréquentée par les crustacés qui se nourrissent de ces algues et sont, à leur tour, mangés par les baleines.
Les diatomées ne sont aucunement spéciales aux régions froides et on les rencontre en abondance à la surface sur les côtes du Japon, de la Nouvelle- Guinée, de l'Amérique du nord, dans la mer d'Arafura, dans les baies fermées et les deltas, partout, en un mot, où la densité de l'eau de mer est amoindrie par l'eau douce. Avec elles sont associés des noctiluques, des péridinies, des larves d'annélides, des mollusques et des méduses.
Organisme* pélagiques. — Tout ce qui vient d'être dit est relatif à la population animale ou végétale des mers dans le voisinage des côtes. Mais on sait aujourd'hui que la haute mer, indépendamment des poissons qui la parcourent, peut être habitée à la surface par de nombreux organismes, auxquels on donne la qualification de pélagiques ou thalassiques. Tout d'abord, mentionnons cette mer d'herbes, située en plein Atlantique et qui causa autant d'étonnement que de frayeur aux compagnons de Christophe Colomb. C'est entre le 16e et le 38»degri de latitude N., d'une part, entre le 50e et le 80° de longitude 0., d'autre part, c'est-à-dire dans le grand remous formé par les courants marins, que se rencontre
cette immense accumulation de varechs, constituant ce qu'on a nommé la mer de Sargasses; chaque tige se termine par une cicatrice et est soutenue à la surface par des vésicules pleines d'air. Les poissons se jouent par centaines au-dessous des frondes entrelacées, qui servent en outre d'asile à des myriades de crabes, de crevettes, de serpules et de coquillages. L'étendue de cette mer de varech n'est pis inférieure à 4 millions de kilomètres carrés et il en existe de semblables dans l'Atlantique méridional ainsi que dans le Pacifique.
Mais en outre les grandes nappes océaniques servent d'asile, à la surface, à de nombreux organismes microscopiques appartenant, les uns au régne animal, les autres au règne végétal. Les premiers sont des Foraminifères, c'est-à-dire des protozoaires, tantôt calcaires, tantôt siliceux.
Les foraminifères calcaires, notamment ceux des genres Globigerina, Orbulina, PMnulina, existent dans toutes les eaux de surface de l'océan, excepté dans les mère, relativement fermées, d'Arafura et du Japon. C'est dans la région tropicale qu'ils abondent et ils sont plus fréquents en pleine mer que pr.ès des côtes. Souvent leur nombre est assez grand pour qu'on puisse les recueillir à l'aide d'une bouteille tenue au bord d'un canot. Les foraminifères siliceux ou Radiolaires {àcanthometra, Polycystina) ne sont pas moins répandus que leurs congénères calcaires dans les eaux superficielles.
Aux foraminifères dits pélagiques sont associées des algues et notamment des diatomées. Les petites formes des diatomées de la zone glaciale et des régions littorales sont rares dans les régions chaudes pélagiques de l'océan. En revanche, on y observe quelques espèces sensiblement plus grandes et qui jouissent de h phosphorescence au même degré que les noctiluques, avec lesquelles on les rencontre; aussi les naturalistes du Challenger ont-ils proposé le nom de Pyroqptw pour ces espèces, auxquelles ils attribuent la phosphorescence diffuse des ttox tropicales.
Cest aussi à la famille des algues que semblent appartenir des organismes très tttnentaires, à carapaces calcaires, désignés sous les noms de Coccosphères et HaUoaphères, et partout répandus dans les eaux de surface de l'Océan, excepté * sud de la latitude de Kerguelen.
Ptorfaees marines. — Telle est, dans l'hypothèse où nous nous sommes placés, c'est-à-dire en admettant la disparition de la vie animale à des profondeurs vrirines de 400 mètres, la distribution des organismes marins, réduite à ses traits les plus généraux. Mais cette distribution demeure-t-elle la même'à toutes h latitudes ou varie-t-elle suivant les océans?
Tout d'abord on remarque que les mollusques marins peuvent être répartis, canne les mollusques terrestres, en provinces distinctes. Une première division, Wrte sur la latitude, est celle qui s'établit entre les régions arctiques, les régions tropicales et les régions tropicales. Ces grandes divisions se répartissent enflûte en \% provinces malacologiques, dont chacune possède au moins la moitié de ses espèces en propre. L'Europe est ainsi côtoyée par quatre provinces, la p.
154 PHYSIOGRÀPHIE.
arctique, sur le littoral de la Norvège, la p. boréale, de l'Islande aux lies Britanniques; la p. celtique, du nord de l'Ecosse au golfe de Gascogne; enfin la p. lusitanienne au sud.
Sur la côte américaine, la province boréale descend jusqu'à la latitude de New- York, c'est-à-dire qu'elle suit le cours des isothermes. Hais cette concordance esl loin d'être générale, et il y a, entre les faunes sud-américaine, sud-africaine et sudaustralienne, par exemple, des différences extrêmement tranchées, qu'il est impossible d'attribuer à la seule influence du climat. Ces différences ne s'expliquent, comme celles que nous ont offertes les organismes terrestres, que par l'influence du passé et c'est ainsi que les provinces actuelles se présentent à nos yeux comme les restes de faunes plus anciennes et auxquelles les variations de la géographie terrestre ont imposé des vicissitudes diverses. Depuis longtemps» par exemple, on a remarqué que la mer Caspienne, aujourd'hui réduite à la condition de mer intérieure ayant sa surface à près de 25 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, offrait par sa faune des affinités zoologiques à la fois avec le lac d'Aral, avec la mer Noire et avec l'océan Glacial. Il n'est donc pas douteux que la localisation actuelle de la mer Caspienne ne soit un fait relativement récent» produit de phénomènes géologiques successifs, et s'il est vrai, comme Taffirne M. 0. Grimm (1), que les affinités arctiques soient celles qui offrent les apparences les plus modernes, il sera pennis d'en conclure que la mer Caspienne était déjà séparée de la mer Noire quand elle communiquait avec l'océan arctique par uu chenal longeant le pied de l'Oural.
Organlttmett des grande» profondeurs. — NOUS avons dit que les recherches
poursuivies par Forbes dans la Méditerranée avaient accrédité l'opinion que la vie était impossible dans les mers au delà de 550 mètres de profondeur. L'excès de pression et l'absence de lumière paraissaient à beaucoup d'esprits offrir une justification suffisante de ce résultat.
Cependant, dès 1818, lors de l'expédition arctique de John Ross et de Sabine, on avait trouvé, dans la baie de Baiïin, par 1830 mètres, une magnifique astérie (Âsterias Caput-Medusx) et de nombreux annélides (Lumbricus tubicola), logés dans une boue verdâtre. En 1860, la croisière du Bull-Dog amena la découverte, faite par le Dr Wallich, de treize étoiles de mer, recueillies à 2300 mettes. En 1862, M. Torell découvrit des mollusques et des zoophytes à 2500 métrée» près du Spitzberg. Deux ans auparavant, lors de la réparation du câble reliant la Sardaigne à l'Afrique, M. Fleeming Jenkin avait trouvé, attachées à un tng* ment du cable immergé par plus de 2000 mètres, une ou deux espèces de polypiers, notamment Caryophyllia borealis; sur d'autres portions du câble adhéraient, de 150 à 2000 mètres de profondeur, des échantillons des genres Grantia, Plumularia, Gorgonia, Alcyonium, Cellepora, Retepora, Eschara, Salicornaria, Ascidia, Lima et Serpula. De son côté, M. Alph. Mi lue-Edwards (2),
(1) American Journal, [5J, XI, p. 500.
(2) Annales des sciences naturelles, 4* série, 1861, XV, p. 149.
examinant les échantillons recueillis lors de la réparation du même câble, y reconnaissait une faune d'annélides, de gastropodes et de lamellibranches, d'autant plus intéressante que quelques-unes des espèces de cette faune n'étaient encore connues qu'à l'état fossile.
Tous ces faits commençaient à ébranler singulièrement l'opinion reçue lorsque le dernier coup lui fut porté par les mémorables campagnes que firent, en 1868, 1869 et 4870, MM. Wyville-Thomson, Carpenter et Gwyn Jeffreys à bord des nisseaux Lightning et Challenger. Ces campagnes furent suivies, en 1870, par l'exploration sous-marine du littoral de la Floride, confiée à MM. Pierce et Pourtalés, puis par la grande expédition du Challenger, continuée de 1873 à 1876 à tarera l'océan Atlantique et l'océan Pacifique, sous la direction de M. Wyville- Thomson. Ensuite vinrent l'expédition anglaise du Valorous (1875), la campagne seindinave du Vôringen (1876) et l'expédition américaine du Blake (1877-1878). Enfin en 1880 un navire français, le Travailleur, s'est livré à des recherches du même genre dans les fosses profondes du golfe de Biscaye et M. Alph. Milne- Ëdwards, chargé de présider à ces travaux, a déjà fait connaître quelques-uns des résultats obtenus avec la participation de MM. Vaillant, de Folin, Marion, Fischer et Périer.
BéMdtatB des recherches les plan récentes. — Le premier fait mis en
lumière par ces diverses expéditions 6. » abondance et la variété de la vie organique dans les profondeurs des océans, si longtemps regardées comme inhabitables. Ainsi, à 4450 mètres au-dessous de la surface, au large de la baie de Biscaye, on a recueilli avec la drague des spécimens vivants et bien nets de tentes les grandes divisions des invertébrés. Quant aux poissons, il n'y a pas de limite à leurs pérégrinations et on en a capturé jusque par des fonds de 5300 mètres. Les ophidiens et les genres Coccia, Sternoptyx, Stomias sont ceux qui (■missent s'aventurer le plus bas.
la pression n'est donc pas un obstacle à la vie, ce qui se conçoit si Ton réfléchit
pe les animaux marins étant organisés pour être entièrement pénétrés par le liquide
Priant, il n'y a pas, entre l'intérieur et l'extérieur de leurs organes, ce défaut
'équilibre qui affecte les. animaux terrestres lorsqu'on les plonge dans l'eau. La
<*fc chose à craindre pour les êtres marins serait donc l'écrasement possible
de leurs tissus; mais ces tissus possèdent une telle élasticité que ce résultat ne
* produit ni sur les os des poissons, ni sur les parties molles des divers
ùnaux. Seules les carapaces calcaires paraissent quelquefois attaquées, au delà
de 4500 mètres. Du moins, à partir de cette limite, voit-on disparaître les fora-
«Miftres à enveloppe calcaire; la disparition semble progressive et s'annonce
par la ténuité et la fragilité de plus en plus grandes de ces petites coquilles.
Il reste cependant une difficulté à résoudre. On sait que la plupart des réactions physiologiques ont besoin, pour s'accomplir, de l'intervention de la lumière. Or comment imaginer que les radiations lumineuses puissent pénétrer à de telles profondeurs? Et pourtant, les animaux recueillis dans les grands fonds sont loin
136 PHYSIOGRAPHIE.
d'être tous aveugles et dépourvus de couleurs. 11 en est, au contraire, dont le système visuel est parfaitement développé et dont les teintes sont assez riches.
Sans prétendre que la question soit complètement résolue, on peut dire que la difficulté (qui d'ailleurs ne portait que sur l'explication d'un fait, incontestable en lui-même) est devenue beaucoup moindre depuis qu'on a reconnu la phosphorescence de certaines espèces recueillies dans ces parages. La première constatation en estdueàM.Wyville-Thomson(l). Quelques-uns des dragages du Porcupine ayant été faits la nuit, par 1000 mètres de profondeur, dans un point de l'Atlantique riche en étoiles de mer de l'espèce Ophiacanthaspinulosa, on s'aperçut que les houppes de la drague remontaient illuminées par des lueurs du vert le plus éclatant, produites par les mouvements de cet échinoderme, et l'on put même constater que les lueurs étaient d'autant plus vives que les individus étaient plus jeunes. Dans la même campagne, cette propriété de la phosphorescence (ht retrouvée dans la Plume de mer rose dite Pavonaria quadrangularis; cette espèce développe une lueur d'un lilas-pâle, semblable à la flamme du cyanogène et assez vive pour éclairer parfaitement toutes les parties d'une tige accrochée à la drague. Enfin le fait a été entièrement confirmé, en 1880, par les recherches du Travailleur. La drague ayant ramené, vers minuit, de grands Gorgoniens du genre Im9 on put constater que toute la partie du sarcosome située entre les zooïdes émettait une lumière intense. En agitant ces animaux, on produisait comme une pluie de feu, permettant, par une nuit obscure, de lire des caractères très fins (2). Plusieurs crustacés aux yeux phosphorescents ont été recueillis, dans ces mêmes grands fonds du golfe de Gascogne, entre 1000 et 2000 mètres.
Ainsi il n'est peut-être pas téméraire de penser que les astéries, d'une part, les plumes de mer et les gorgones, d'autre part, qui forment sur les grands fonds de véritables forêts en miniature, peuvent produire, par leurs mouvements, la quantité de lumière nécessaire à l'accomplissement des actes physiologiques. Du reste, il est à remarquer que les protozoaires, qui dominent dans les profondeurs, où ils peuvent servir de nourriture à des animaux plus élevés, absorbent les aliments par toute la surface de leur corps gélatineux et de même qu'ils tirent directement de l'eau de mer la silice ou le calcaire nécessaires à leurs carapaces, de même ils y peuvent puiser la matière organique par laquelle leur corps s'entretient, sans avoir besoin d'une intervention spéciale de la lumière. Quoi qu'il en soit, la facilité avec laquelle les actes physiologiques s'accomplissent au fond des mers ne peut faire l'objet d'aucun doute et chaque coup de drague donné dans les grandes profondeurs atteste l'étonnante richesse de la vie organique dans ces abîmes encore à peine explorés. Quelques exemples suffiront pour en donner une idée.
Dans la mer des Antilles et le golfe du Mexique, de 1877 à 1879, il a été recueilli, jusque par 5500 mètres, 214 espèces de crustacés, dont 153 nouvelles
(1) The depth8 of the sea.
(2) Alpb. Milne-Edwards : Association scient, de France, août 1880.
pour la science. Certains groupes que' Ton avait crus étrangers aux mers américaines sont au contraire extraordinairement abondants à ces grandes profondeurs (1). La variété des formes zoologiques est si grande, qu'elle rend presque impossible l'application des classifications jusqu'ici les mieux établies. Les types de transition abondent et on trouve des intermédiaires entre des groupes jusqu'ici considérés comme tout à fait distincts. Dans l'Atlantique, la drague ramène jusqu'à vingt échantillons à la fois d'échinodermes, étoiles de mer ou holothuries, ainsi que des oursins, des crinoîdes et de très beaux types d'épongés siliceuses, dont les spicules ressemblent à du verre filé. Sur les plateaux sousmarins de la Floride, à 1400 mètres de profondeur, on trouve une faune très riche d'invertébrés, parmi lesquels les huîtres, les mollusques et les annélides ont des yeux bien développés. Quand on songe que ces recherches sont encore à leur début, il est permis d'en attendre une ample moisson de découvertes nouvelles. Hais celles qui sont déjà enregistrées suffisent pour montrer à quel point l'on s'était trompé en croyant que la vie, dans les mers, était concentrée au voisinage immédiat de la surface.
Il y • cependant certaines profondeurs exceptionnelles d'où la drague n'a pas encore rapporté d'organismes vivants, si ce n'est peut-être quelques annélides et des foraminifères, le plus souvent à enveloppe siliceuse. Les foraminifères arénacés de ces grands fonds sont intéressants par le fait que leur coquille est composée d'une agglutination de petits fragments minéraux d'origine volcanique, empruntés au fond sur lequel ils vivent. Aucun polypier (à l'exception de Fungia symmetrica, trouvé jusqu'à 5400 mètres), ne dépasse 3000 mètres. Le Challenger n'a jamais recueilli de ptéropodes, d'hétéropodes ni de gastropodes pélagiques au-delà de 4000 mètres, tandis qu'ils abondent dans les profondeurs inférieures à 3000 mètres. Quant aux foraminifères calcaires des genres Globifma et Pulvinulina, qu'on avait crus d'abord confinés dans les eaux de surfce, les observations de H. Brady (2) ont établi qu'il en existait certainement fa espèces vivantes dans les grands fonds.
Lorsqu'on promène la drague par des fonds de 5500 mètres et plus, comme la fait le Challenger dans le Pacifique, on ne recueille guère que des dents de ifudet et des caisses tympaniques de baleines, c'est-à-dire les débris de vertébrés fri n'habitaient pas à ces profondeurs et les conditions dans lesquelles se présentent ces accumulations de dents et d'ossements permettent de croire qu'elles *nt le produit d'un très long espace de temps. En effet, parmi ces échantillons, H en est d'absolument intacts, tandis que d'autres sont recouverts par une incrustation d'oxyde de fer et de manganèse, dont l'épaisseur peut varier depuis celle d'une feuille de papier jusqu'à plusieurs centimètres. Certaines de ces àesala paraissent d'ailleurs appartenir à des espèces éteintes. Chose remarquable ; il en est qui portent, à leur surface, des incisions rectilignes tout à fait sein-
(1 ) Alph. Milne-Edwards : Comptes rendus, XCU, n" 8. (S) J<mm. of microscopical science, XIX, p. 84.
128 PHYSI0GRAPH1E.
blables à celles qu'on y pourrait tracer avec un outil tranchant. C'est évidemment l'œuvre de la dent d'un poisson Carnivore et le fait est bon à retenir, des incisions de ce genre ayant souvent été présentées comme la marque d'un travail exécuté de main d'homme.
Zone abysnaie. — Les grandes profondeurs océaniques forment, au point de vue organique, ce que les zoologistes sont convenus d'appeler la zone abynale. Les mollusques y sont encore abondants entre 500 et 2000 mètres; mais, dans les eaux plus profondes, le nombre des espèces paraît très restreint (1). En général, les coquilles de la zone abyssale sont de petite taille, peu colorées, à test blanc, translucide et mince. Les organes visuels sont très rarement dépourvus de pigment, bien que la cécité ait été constatée chez quelques espèces. Les formes dominantes, en fait de mollusques, sont les Scaphopodes, les Gastropodes Tectibranches, des Rhipidoglosses, des Lamellibranches, enfin des Brachiopodes, parmi lesquels Terebratula Wyvillei descend jusqu'à 5300 mètres.
On peut distinguer, dans la zone abyssale, deux sous-zones (2), la première, s'étendant de 500 mètres à 1500 ou 1800 mètres, c'est-à-dire jusqu'à la profondeur où s'établit à peu près partout la température de -f-4° et la seconde, comprise entre 1500 ou 1800 mètres et 5000 mètres. Cette dernière est la "zone fcitthaïe de M. Gwyn Jeffreys.
Dans les dragages profonds, on rencontre souvent des coquilles vides, qui proviennent sans aucun doute des zones supérieures et même de la zone littorale. Ces coquilles ont pu être entraînées et dispersées sur le fond par les courants. Mais il est plus probable que les poissons qui se nourrissent de mollusques ont été les agents de cette dissémination.
Uniformité de la faune aby»»ale. Son caractère polaire* — L'abondance
de la vie dans les profondeurs de l'Océan, au moins jusqu'à 4000 ou 4500 mètres, n'est pas, à beaucoup près, le seul résultat que les récents dragages aient mis en évidence. 11 en est d'autres, encore plus importants pour la Géologie et sur lesquels il convient d'arrêter notre attention. Le premier est la frappante uniformité de la faune profonde en quelque lieu des mers qu'on l'observe. Ainsi le polypier que nous avons déjà cité, Fungia symmetrica et qui habite aussi bien à 60 mètres qu'à 5400 mètres, se trouve à la fois dans l'Atlantique nord et dans l'Atlantique sud; on le rencontre près de la barrière de glaces qui limite l'océan Indien, ainsi que dans tout le Pacifique et jusqu'aux environs des Holuques. De même, un crinoîde connu près des côtes de Norwège, Rhizocrinus Loffotenti** existe dans l'Atlantique, près de la Grande Bretagne comme au voisinage des Açores et se retrouve devant Montevideo. Le Challenger a recueilli les mômes formes profondes dans tout le Pacifique, alors que, suivant les latitudes, les organismes de surface différaient sensiblement. Enfin les espèces ramenées par le Travailleur du fond des fosses du golfe de Gascogne sont celles qui ont été
(1) P. Fischer : Manuel de Conchyliologie, p. 187. (2)lbid,p. 189.
trouvées au nord de la Scandinavie, sur les côtes du Groenland et aux îles Shetland.
La cause de cette uniformité est facile à découvrir. Elle réside tout entière dans l'égalité de température des grandes profondeurs océaniques. Nous avons déjà montré qu'au-dessous de six cents mètres, toute la masse de l'Atlantique et du Pacifique possédait une température comprise entre -f- 5° et zéro. La composition de l'eau de mer étant à peu près la môme partout et les influences littorales, déterminées par la nature des côtes, ne pouvant pas se faire sentir dans les régions profondes, on peut dire qu'il y a, dans ces parages, quelle que soit la latitude ou la longitude, identité complète dans les conditions du milieu ; de là cette identité de faune, qui fait que les provinces zoologiques marines n'ont de signification qu'en ce qui concerne les zones littorales superficielles.
lais cette température uniforme, toujours maintenue aux environs de zéro, entraine une autre conséquence ; c'est le caractère polaire des faunes profondes. Ainsi les organismes marins et spécialement les échinodermes, qu'on rencontre près de la surface, sur les côtes de la Norwège et du Groenland, se retrouvent, entre l'Ecosse et les îles Feroê, à 1000 mètres de profondeur, c'est-à-dire dans une zone dont la température est comprise entre -f- 1° et 0°. De même, au large de l'Ecosse, de l'Irlande, des côtes de France et de celles du Portugal, les échinodermes Scandinaves abondent entre 1600 mètres et 1000 mètres. Les remarquables Alcyonaires du golfe de Gascogne, qui comprennent des Gorgonides et des Pennatul ides, sont des types des mers arctiques.
Cela ne signifie pas que les régions arctiques doivent être considérées comme les centres de distribution de ces espèces. Cela veut dire seulement que leur apparition au voisinage de la surface n'a lieu que dans les contrées polaires, parce que c'est là que la zone superficielle réalise les conditions de température qui, partout ailleurs, sont spéciales aux grandes profondeurs. Aussi est-il exact dédire que, dans les mers largement ouvertes, la distribution de la vie est déterwnéepar la température.
Cette liaison des régions polaires de surface avec les profondeurs des basses latitudes n'est pas moins frappante dans l'hémisphère méridional. Ainsi, de lexamen des espèces recueillies entre les îles Malouines et Montevideo, M. Wyîille-Thomson a conclu que la faune d'eau profonde se propageait des mers antarctiques dans l'Atlantique. De môme, entre l'île Juan Fernandez et Yalparaiso, les dragages manifestent une richesse de vie plus grande que celle qui, d'ordinaire, caractérise l'océan Pacifique; or l'ensemble de cette faune, dans le chenal profond qui longe le pied de la chaîne des Andes, est encore, sous le •"& degré de latitude, frappant par les analogies qu'il révèle avec la faune antarctique des îles Crozet et Kerguelen; plusieurs espèces, notamment les oursins de la famille des ananchytes, sont identiques dans les deux régions. Aussi *• Wyville-Thomson regarde-t-il le chenal sud-américain comme une des grandes voies par lesquelles se fait la migration vers le nord des espèces australes. » umisjrr, trait* de géologie. 9
130 PHYSIOGRAPHIE.
En résumé, l'océan se partage, au point de vue organique, en deux zones distinctes : une zone superficielle, comprise entre la surface et 500 mètres, caractérisée à la fois par l'abondance et par la variété des espèces ainsi que par Fétendue limitée des provinces zoologiques ; et une zone profonde, où règne la plus grande uniformité dans la distribution des êtres.
La zone profonde offre, de nos jours, un caractère boréal ou austral, c'est-àdire polaire. Mais il n'en faudrait pas conclure que les espèces qui la peuplent ne puissent s'accommoder que d'une température très froide. Les organismes marins possèdent, à cet égard, une assez grande élasticité et de même qu'un froid de — 5° ne parait gêner en rien l'existence des siphonophores ni celle des méduses cténophores, de môme la température des profondeurs océaniques pourrait s'élever de plusieurs degrés sans porter préjudice aux animaux qui s'y rencontrent.
Ancienneté relative des types d'eau profonde. — Enfin le résultat le plus
important, au point de vue géologique, de l'exploration des profondeurs maritimes est la constatation de V ancienneté relative des faunes de mer profonde. Quand on compare la population animale des grands fonds avec celle de la sur face ou des rivages, il semble, dit H. Àlph. Milne-Edwards (1) « qu'on ait sous les yeux deux faunes distinctes, n'appartenant ni au même temps ni au même climat. Les animaux littoraux se rapportent à des types plus élevés en organisation ; ceux des profondeurs ont un caractère plus ancien ; quelques-uns d'entre eux présentent avec les fossiles de l'époque secondaire d'incontestables affinités, d'autres rappellent l'état larvaire de certaines espèces actuelles. » Ainsi, dans le golfe du Mexique et la mer des Antilles, on a trouvé jusqu'à 3500 mètres des représentants du genre Willemœsia, ces singuliers macroures qui reproduisent presque complètement les formes des Eryon du terrain jurassique, mais qui sont aveugles et que le Challenger avait déjà recueillis dans sa seconde campagne, aussi bien dans l'Atlantique que dans le Pacifique. Sur les côtes de la Floride, les coraux et les échinodermes d'eau profonde ont entièrement le faciès de ceux des faunes tertiaires et crétacées. Dans l'Atlantique et, plus tard, dans le Pacifique méridional, on a trouvé un oursin à plaquettes mobiles, Calveria hystrix, étroitement allié à un type de la craie blancbe.
Les enennes, assez rares dans le terrain crétacé, plus rares encore dans le tertiaire, n'étaient connues jusqu'à ces derniers temps, dans la faune actuelle, que par deux espèces des Antilles, appartenant au genre Pentacrinus. Or, un seul dragage, opéré en 1870 par M. Gwyn Jeffreys dans le milieu de l'Atlantique nord, a fourni, par 2000 mètres de profondeur, vingt échantillons d'un nouveau Pentacrinus (P. Wyville-Thomsoni) deux Âpiocrinides, type jurassique déjà bien dégénéré dans le Bourqueticrinus de la craie et, en outre, le Rhùbbcrinus Loffotensis.
(1) Comptes rendus, XCII, p. 584.
LA VIE DANS LES MERS. ift
Sur 42 genres de polypiers recueillis dans la grande campagne du Challenger, 20 sont connus à l'état fossile. Parmi ces derniers, il en est 8 des formations secondaires, savoir 2 du terrain jurassique et 6 du terrain crétacé. De ces 20 genres anciens, 13 étaient connus dans la faune actuelle ayant l'expédition du Challenger, qui en a ainsi augmenté la liste de 7, soit plus de 50 0/0; et cette addition est d'autant plus significative que, sur ces 7 il est 3 genres dont l'origine est antérieure au terrain tertiaire;
On se rappelle qu'en parlant de la zone des coraux d'eau profonde, nous avions dit que cette zone, la dernière de la série de Forbes, était celle qui contenait le plus de genres anciens. Voilà donc ce résultat généralisé dé ta façon là plus remarquable et il semble dès lors que les grandes profondeur» océaniques soient comme le refuge à la faveur duquel les espèces d'ancienne date ont le mieux réussi à prolonger leur existence.
Il n'y a pas lieu de s'en étonner; car plus on remonte dans le passé et moins l'organisation des types est élevée ; or le caractère auquel se mesure le degré de perfection d'un type organique est, on le sait, la différenciation de plus en plus grande des fonctions et cette différenciation est toujours en rapport avec ta variabilité des conditions physiques du milieu. Il n'est pas douteux que les circonstances extérieures de lumière, de chaleur, de relief, etc., ne soient aujourd'hui, en chaque lieu du globe, plus variables qu'elles n'ont été à d'autres époques ; et en même temps il y a de nos jours, selon toute vraisemblance, plus de différence qu'il n'y en a jamais eu entre les conditions des pôles et celles de la zone équatoriale. C'est pourquoi, tandis que les organismes de surface devaient refléter fidèlement ces variations dont ils subissaient l'influence, c'est dans la profondeur, au sein d'un milieu invariable, que les êtres moins différenciés ont dû aller se réfugier. Ceux-là sans doute auront le mieux résisté dont ^organisation pouvait le moins être affectée par la basse température qui règne et qui probablement régnera de plus en plus dans ces régions.
Orgaal»me« des mers Intérieure*. — La distribution des organismes d'eau profonde étant déterminée par la température uniformément basse qui prévaut <kns les grandes nappes océaniques, on peut s'attendre à ce que cette distribulion ne soit pas la même dans les océans largement ouverts et dans les mers intérieures, ne communiquant avec les premiers que par des seuils situés à une kiMe profondeur.
k petit nombre de documents que l'on possède à l'heure présente ne permet P*s encore d'en donner une démonstration décisive et il convient d'attendre, pour se prononcer, que des dragages profonds aient été exécutés dans les grandes rows intérieures, telles que la Méditerranée, dont une très petite partie seulement * été déjà explorée à ce point de vue.
Cependant les indices recueillis permettent de croire qu'il y a, entre les me\s fermées et les océans, de notables différences sous le rapport de la faune. Ainsi le bassin oriental de la Méditerranée, à partir du seuil sous-marin qui relie la
132 riIVSlOCRAPillE.
Sicile à l'Afrique, parait être, au-dessous de 366 mètres (200 brasses), d'une rare pauvreté organique. Ce lait, constaté lors de la campagne du Porcupine, justifierait jusqu'à un certain point les conclusions de Forbes, qui se trouveraient ainsi exactes pour le bassin particulier que ce savant avait le mieux exploré.
M. Carpenter a cherché la cause de cette différence, d'abord dans le grand nombre de particules fines que l'eau de la Méditerranée orientale tient en suspension, ensuite dans la forte proportion d'acide carbonique qui se trouve dans les parties profondes de ce bassin. Il est certain que l'eau de la Méditerranée est chargée de matières solides liés lines, attribuées par les observateurs au limon du Nil, et dont le dépôt s'opère avec une grande lenteur, tandis que la décantation de l'eau des fonds vaseux, dans l'Atlantique, se fait toujours avec facilité.
De plus, l'acide carbonique \ est toujours abondant. Tandis que, pour 100 parties de gaz dissous, les ean\ de surface de l'Atlantique contiennent 25 d'oxygène et 21 d'acide carbonique, les eaux du fond renferment en général 19,5 du premier gaz et 28 du second. Quant à la proportion'd'azote, elle s'abaisse de 54 à 52,5. Une fois, par exception, la quantité d'acide carbonique s'est élevée à 48; mais jamais la proportion d'o\\gène n'est tombée au-dessous de 16. Or pourvu que l'oxygène subsiste en quantité suffisante, la vie animale peut s'accommoder d'une proportion d'acide carbonique égale à la moitié du gaz dissous.
Dans la Méditerranée, l'analyse des eaux provenant de 3000 mètres et 5600 mètres de profondeur, dans le bassin oriental, a donné à M. Carpenter seulement 5 parties d'oxygène pour 05 d'azote et 60 d'acide carbonique. La proportion du premier gaz au dernier, qui. dans l'Oeéau, ne descend pas au-dessous de i-J, s'était donc abaissée jusqu'à ,'j. ce qui suffit à expliquer la pauvreté organique des grands fonds méditerranéens. Quant à la cause qui détermine cet excès d'acide carbonique, il serait pour l'instant, prématuré de vouloir la deviner. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de faire ici un rapprochement qui nous a élé suggéré par la lecture «les ouvrages consacrés aux explorations sous-marines.
Les recherches de MM. Jacobseu et Buchanan ont établi que c'est surtout au sulfate de magnésie que l'eau de mer doit la propriété de retenir l'acide carbonique, au point que ce gaz ne s en sépare qu'incomplètement par l'ébullition dans le vide (1). Or, taudis que l'eau de l'Océan contient 1,20 et celle de la Manche 2,49 pour 1000 de sulfate de magnésie, on eu constate, en moyenne, 7,02 pour 1000 dans la Méditerranée. Celte seule cause pourrait suffire pour expliquer l'abondance de l'acide carbonique dans cette mer. Quoi qu'il en soit, nous pouvons toujours retenir, tl*^ observations qui précèdent, ce fait important par ses conséquences géologiques, qu'à la même époque et avec des conditions de surface identiques, deux mers également profondes peuvent différer singulièrement l'une de l'autre par la population organique de leurs fonds.
BathybliiM. — Nous ne saurions quitter ce sujet saus dire uu mot du Bathybiu*,
(I) Wyville-Thomson : Les abitur» de ht ,„r,>, Tiaduct. Lortet, 1875, ii3.
LA VIE DANS LKS MKRS. 133
ce prétendu organisme dont une interprétation hâtive des premiers dragages atlantiques avait fait admettre l'universelle répartition sur le fond des mers.
L/eau recueillie dans l'Atlantique, à plus de IO0U mètres de profondeur, et conservée dans des bocaux, s'était montrée chargée, en abondance, d'une matière floconneuse, agitée de mouvements qui l'avaient tait considérer par MM. Huxley e\ Haeekel comme un protoplasme doué d'une sort*» de vie diffuse. On avait crée pour ce nouvel être le nom de Bathybius el. Ie> coccosphères, ou plutôt leurs carapaces calcaires, dites coccolithes et rhabdolithe*. se montrant enchevêtrées dans les flocons du protoplasme, avaient été regardées d'abord comme une dépendance organique du Bathybius. C'est ainsi que M. Guembel écrivait (1) : « Les coccolithes (Bathybius) se rencontrent dans toutes les mers et à toutes les profondeurs t. Il semblait donc que partout, le fond des océans fût tapissé par une sorte de gelée vivante, premier effort de la matière brute, au dire de quelques savants, pour conquérir l'organisation.
Lors de la grande campagne du Challenger, les naturalistes de l'expédition ayant constamment échoué dans leurs tentatives pour observer le Bathybius, on commençait à douter, tout ou moins, de la généralité de sa distribution. Les chimistes, d'ailleurs, ne réussissaient pas davantage à découvrir des parcelles de matières organiques dans l'eau des grands fonds, une fois «pion en avait extrait les êtres bien spécifiés, animaux ou végétaux, qui pouvaient s'y rencontrer. Cependant, les échantillons de l'eau du fond, conservés dans des bocaux à la faveur de l'esprit de vin, laissèrent bientôt apparaître nu précipité floconneux ayant toutes les apparences du Bathybius. M. Buchanan (1\ le soumit à diverses expériences el reconnut qu'il ne contenait pas de matière organique, mais se composait uniquement de sulfate de chaux amorphe, dont la précipitation était due à l'alcool employé. 11 s'assura que cette gelée pouvait è\\v de nouveau dissoute et, à laide d'un volume moindre d'alcool, précipitée derechef, mais cette fois à I état d'aiguilles possédant la forme cristalline caractéristique du gypse. Néanmoins, à l'état gélatineux, le précipité se colorait par les dissolutions de carmin el diode, preuve évidente que cette faculté de coloration, longtemps regardée comme une propriété de la matière organisée, n'est autre chose qu'un simple phénomène de capillarité. Aussi le Bathybius a-l-il définitivement disparu de la science, dans laquelle il n'avait fait d'ailleurs qu'une courte apparition et il demeure établi que les organismes marins, si rudiuieutaires qu'ils puissent étre^ appartiennent tous, jusqu'ici, à des êtres parfaitement spécifiés.
(1) iïeuts Jahrbuch fur Minéralogie, 1870, p. 757».
(2) Proccedings oflhe Hoyal Society, XXIV.