DÉPÔTS D'EAU PROFONDE
fout autour des continents et des îles non volcaniques, après la zone étroite des graviers, la majeure partie des dépôts littoraux profonds est formée par des vaaes bleues et vertes (1).
Les vases vertes dominent généralement, surtout dans le Pacifique, au voisinage immédiat des côtes, dans les profondeurs comprises entre 200 et 1300 mètres. La couleur des dépôts tient à la présence d'une matière argileuse verte amorphe, mélangée de particules de glaucome. Au delà de 1500 mètres, les vases prennent une teinte bleue ou couleur d'ardoise foncée, avec une couche mince, rouge ou brune, à la surface. Cette dernière seule est à l'état de vase molle, tandis que l'argile bleue est compacte et tenace.
On trouve dans ces dépôts beaucoup de matière argileuse amorphe et des fragments très fins de mica, de quartz et d'autres minéraux, dont la dimension décroît, comme on peut s'y attendre, à mesure qu'on s'éloigne de la terre. Les boues vertes contiennent des moules verdâtres de foraminifères, des pléropodes, des radioles d'oursins et autres organismes calcaires. Dans les boues bleues, où la glauconie est très rare, on rencontre d'assez nombreux restes organiques, pléropodes, larves de gastéropodes, foraminifères calcaires jusqu'à 4000 mètres, foraminifères siliceux et spicules d'épongés à toutes les profondeurs.
Le long de la côte de l'Amérique du Sud, depuis le cap Saint-Roch jusqu'à Bahia, les vases du fond, au lieu d'être vertes ou bleues, sont, rouges. M. Murray attribue cette coloration aux matières ocreuses que les grands fleuves américains versent dans l'Océan.
Autour des lies volcaniques, les vases et les sables littoraux sont gris; quelquefois cependant on y observe du sable noir et une boue ayant plus ou moins la teinte d'un schiste. C'est la présence des morceaux de ponce et de scories qui empêche ces dépôts de prendre la texture argileuse. Le manganèse y est fréquent, surtout quand il se rencontre des débris de laves pyroxéniques, comme aux lies Sandwich et aux Canaries et les coquilles en sont souvent incrustées. Les restes organiques abondent parfois dans ces dépôts ; ce sont , jusqu'à 3000 mètres, des ptéropodes et des hétéropodes et, au delà, des foraminifères. Autour des îles Sandwich, les boues grises s'étendent jusqu'à plus de oOO kilomètres au large.
Enfin il est encore une variété de vase, spéciale aux régions qui entourent les iles de polypiers : c'est la lase corallienne. Elle est formée par une grande quantité de matière calcaire amorphe, avec des débris de coraux et des foraminiières calcaires. Tous les dépôts qui entourent les Bermudes sont de cette nature; à partir de 1800 mettes de profondeur, on voit la proportion de calcaire diminuer et le dépôt prend une teinte rougeâtre et une composition argileuse d« plus en plus prononcées. Môme au voisinage de la côte, la proportion de teritus minéraux non calcaires est très faible dans cette sorte de vase.
(1) Marray : in Proccedings of the Royal Society, XXIV, p, 519.
172 DYiNÀMIQUE EXTERNE.
La vase occupe, dans les mers arctiques, des surfaces relativement plus étendues que partout ailleurs et souvent elle s'approche très près des rivages, en réduisant la zone des sables à n'être plus qu'une bande étroite (1). Ainsi elle est très développée dans les mers de Baffin et d'Hudson et domine jusque dans les nombreux détroits qui entrecoupent les terres arctiques. Ce résultat se comprend si Ton réfléchit que l'océan Arctique est, dans notre hémisphère, celui où les vagues ont le moins de puissance ; d'une part, la surface de la mer est souvent occupée par les glaces; d'autre part, en beaucoup de saisons, la ligne des côtes est elle-même masquée par une bordure de glace, de telle sorte que les dépôts sableux, produits par l'action des lames sur une côte rocheuse, ont ici moins de chances de se produire que dans les autres océans.
En outre, de nombreux glaciers débouchent dans l'océan Arctique et y versent leur moraine profonde, uniquement formée par une boue fine provenant de h trituration du sol sous-jacent. Enfin les diatomées, abondantes dans les eaux d( surface de ces régions, peuvent fournir aux dépôts du fond, par l'accumulation de leurs carapaces, des éléments siliceux très fins qui n'en changent pas le caractère vaseux. Toutes ces circonstances contribuent donc à iraprimei aux dépôts de la zpne arctique une physionomie qui les éloigne de ceux de* régions tempérées ou tropicales.
Galet* sous-marins. — Il arrive quelquefois que, dans certains dépôts littoraux d'eau profonde, on rencontre des galets à une assez grande distance do la côte. Ainsi, dans le Pas de Calais, des cailloux siliceux parfaitement roulés forment des traînées au milieu du détroit, par des fonds qui dépassent 50 mètres. Or ni les vagues ni les courants ne peuvent avoir amené ces galets dans la position qu'ils occupent; leur abondance empêche d'ailleurs d'admettre qu'ils aient été apportés par quelque corps flottant. Une seule explication reste possible, c'est que ces cailloux sont tombés, presque sur place, lors de la destruction de l'isthme qui certainement, à une autre époque, reliait la France à l'Angleterre. Ce sont donc ou des galets côtiers, ou des cailloux de rivière, dont la formation n'a rien de commun avec le régime actuel de la mer où on les trouve. La preuve que ces galets ne sont plus aujourd'hui, dans le détroit, l'objet d'aucun transport, est que leur surface est souvent incrustée de bryozoaires.
Des faits analogues s'observent sur la côte des États-Unis, près de Georgetown, loin des parages où pourrait s'exercer l'action des glaces flottantes et doivent être attribués à la même cause. De même, au nord de l'Ecosse, on trouve sur k fond de gros cailloux roulés qui n'ont pu y être amenés qu'à l'époque du grand phénomène erratique.
Dépôts pélagiques. — Les dépôts littoraux de mer profonde ne s'étendent généralement, comme nous l'avons dit, qu'à deux ou trois cents kilomètres des côtes. Or il y a, dans le Pacifique, des parcours de neuf mille kilomètres sui
(1 ) Delcsse : Lithologie du fond des mers, p. 379.
lesquels on ne rencontre pas une seule terre émergée. Sur l'Atlantique, on peut taire, dans les mômes conditions, un trajet de quatre mille kilomètres. Que se passe-t-il dans ces régions où l'activité des vagues ne trouve plus matière à s'exercer sur aucun objet solide? C'est encore la grande expédition du Challenger qui va nous permettre de répondre à cette question.
Deux sortes de dépôts se rencontrent sous la haute mer. Les uns sont d'origine organique et résultent de l'entassement des dépouilles des êtres qui vivaient sur le fond ou dans les eaux de surface. Ils appartiennent donc à un chapitre spécial de la dynamique externe, celui qui comprend l'étude des phénomènes dus à l'activité physiologique et nous n'avons pas à nous en occuper ici.
Mais les organismes, même microscopiques, tels que les foraminifères et les diatomées, n'existent pas partout et d'ailleurs les courants ou d'autres causes encore mal connues les empêchent quelquefois de laisser tomber leurs dépouilles sur la verticale même du point où ils ont vécu. Il y a donc, sur le fond des mers, dévastes espaces où ni l'action sédimentaire mécanique, ni l'action organique, ne peuvent se faire sentir d'une manière notable.
Argile rouge des grands fonds. Lenteur de son dépôt. — Dans ces conditions, les sondages du Challenger nous apprennent que le fond de l'Océan est tapissé par une argile rouge ou grise, parsemée de nodules concrétionnés d'oxyde de fer et de manganèse. Ces formations sont très vraisemblablement d'origine chimique et nous indiquerons plus loin ce qu'on sait à cet égard. Constatons seulement que, selon toute apparence, l'argile et les nodules de manganèse ne doivent former qu'un mince enduit sur le fond. Ce qui permet de le croire, c'est l'abondance avec laquelle sont répandus, à sa surface, certains débris qui, dans les autres dépôts, deviennent beaucoup plus rares. Ainsi un seul coup de drague, donné, par 4250 mètres, au sud des îles Marquises, a rapporté un jour, sans que l'outil eût pénétré de plus de trois ou quatre centimètres dans l'argile, plus de cent dents de squales et de trente à quarante caisses tympaniques de cétacés. Or, parmi ces ossements, les uns étaient recouverts d'une incrustation de deux centimètres et demi d'oxyde de manganèse, tandis que d'autres offraient des surfaces parfaitement nettes.
De plus, quelques-unes dos dents de squales, appartenant à un Carcharodon, avaient jusqu'à 10 centimètres de largeur à la base, offrant la plus complète similitude avec les dents de Carcharodon du terrain tertiaire de l'île de Malte (1). Ainsi, sur ces fonds exceptionnels, il y avait peut-être accumulation de débris organiques appartenant à des âges très divers et forcés de se mélanger vu l'absence de tout sédiment propre à les recouvrir. D'ailleurs, dans toute la campagne du Challenger, les vases à éléments organiques n'ont donné qu'une ou deux dents de requins et un seul os tympanique, et on n'en a pas trouvé dans
les dépôts littoraux.
(1) WyviUe Thomson : BrilUh Atêocialion. — Americ. Journal, [3], XVI, p. 352.
II semble donc permis d'en conclure que la formation des boues à foramûi fêres, si elle est plus lente que celle des vases bleues, est incomparablement plu rapide que celle de l'argile rouge et que les dépouilles des vertébrés marie peuvent s'accumuler sur le fond pendant de longues suites de siècles sans risque d'être recouvertes par autre chose qu'une faihle couche de dépôt concrétionn manganésifère.
Nous avons dit qu'aucun élément détritique ne semblait mêlé à ces argiles de grandes profondeurs. 11 faut cependant faire une exception pour la pierre ponce dont on rencontre à peu prés partout de menues esquilles dans le Pacifique. L facilité avec laquelle la ponce Hotte sur l'eau et l'importance des phénomène volcaniques dans le grand Océan rendent suffisamment compte de la diffusio exceptionnelle de ce minéral. Les chimistes du Challenger ont également trouv dans l'argile rouge des traces de cuivre ainsi que de très petits globules métal liques de fer et de nickel, attirables au barreau aimanté et recouverts d'un croûte noire vernissée de fer oxydulè. M. Hurray penche pour l'origine cosmiqu de ces globules, qui ne seraient que des poussières de météorites, dont l'abor danec relative tiendrait au long espace de temps pendant lequel elles ont pi s'accumuler sur un fond où ne se produit aucun dépôt. Hais on peut aussi s demander si ces nodules no proviennent pas des roches d'origine volcanique, don le fond du Pacifique est garni, et aux dépens desquelles nous verrons quel'argil rouge parait s'être formée.
R*atiRié de» dépôt, mari». — Si maintenant nous cherchons à résume l'ensemble des notions que nous avons acquises sur la composition des dépots du à l'action propre de l'Océan, nous serons frappés tout d'abord par l'exti-ém variété des sédiments qui peuvent, à la même époque, s'accumuler dans de parages soumis aux mêmes conditions physiques extérieures. Comme d'ailleur nous savons que les faunes marines, du moins celles de surface, peuvent diffère beaucoup suivant les régions, il sera légitime d'en conclure que la dissem blanc des sédiments et des restes organiques ne saurait être, dans tous les cas, ui argument conlre le synchronisme des couches qui les renferment. Du moin celte induction doit-elle conserver toute sa valeur pour les périodes géologique immédiatement voisines de celle où nous sommes.
Ensuite il convient de signaler, d'une part la faible étendue occupée par les dépôt littoraux, surtout par ceux de nature arénacée, de l'autre la lenteur avec laquelli se forment, sur une cote stable, les sédiments de cette catégorie. Quand mêmi les preuves directes de cette lenteur feraient défaut, elle ressortirait avec asseï d'évidence du chiffre minime qui représente l'ablation moyenne annuelle par lei vagues, chiffre qu'il faut répartir entre l'appareil littoral, d'une part, et la zone cotiére de 200 à 300 kilomètres, d'autre part. Nom ne trouvons donc rien, dan! la nature actuelle, qui puisse nous donner l'idée de ces énormes épaisseurs de sédiments détritiques par lesquelles certains terrains sont caractérisés, si ce n'est les érosions exceptionnelles dont les vagues se montrent capables quand 1*
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rivage s'affaisse d'une manière continue. Ainsi de grands mouvements du sol nous, apparaissent comme nécessaires à la formation de puissantes assises de transport. Enfin on remarquera qu'il est certaines parties du fond de la mer sur lesquelles il ne s'accomplit aucun dépôt, soit que les courants y conservent trop de puissance, comme dans la Manche, soit que tout élément détritique ou organique y fasse défaut. Dès lors, l'absence, dans la série sédimentaire, d'assises représentant un horizon déterminé, ne devra pas toujours être interprétée comme une preuve, soit de lémersion du fond de la mer pendant la période correspondante, soit d'une érosion ultérieure. En tout cas, on peut affirmer que la formation de sédiments épais et continus doit exiger à la fois des mers de peu de largeur et des côtes, soumises à de fréquentes oscillations.