DÉPLACEMENT DES RIVAGES
d'après les observations recueillies par M. Debray (i), recouvrent une couche de tourbe contenant des poteries et des niojinaies gallo-romaines. La dernière en date des médailles recueillies à la surface de cette tourbe est de Posthume, c'est-à-dire du milieu du troisième siècle ; c'est donc à cette époque qu'a dû se produire la submersion de la contrée. L'histoire proprement dite n'a pas conservé le souvenir de cette catastrophe; mais des recherches archéologiques ont établi que, précisément à l'époque de Posthume, le nord de la Flandre, jusqu'alors bien cultivé, avait dû être tout d'un coup privé de sa population.
Plus tard, la mer a abandonné le terrain qu'elle avait conquis; ainsi le sol de la Flandre a vraisemblablement subi, depuis le début de l'ère chrétienne, plusieurs mouvements en sens contraires. Ce qui vient à l'appui de cette hypothèse, c'est qu'à Lille, sur les bords de la rivière, aujourd'hui dormante, de la Deule, on observe une couche de tourbe recouverte par une sorte de gravier contenant, avec des galets roulés de craie, des médailles gallo-romaines. Cela signifie que, postérieurement au troisième siècle, la contrée a dû être affectée par un exhaussement brusque qui a momentanément imprimé à la Deule un régime torrentiel. Sans doute c'est cet exhaussement qui a entrahié la retraite définitive de la mer. On sait d'ailleurs très bien que, du temps de César, la configuration du littoral de la Flandre et de l'Artois était très différente de ce qu'elle est aujourd'hui. La mer remontait autrefois jusqu'à Abbeville; plus tard, les vaisseaux abordèrent à Grand-Port; de nos jours, ils ne dépassent pas Saint- Yaler}-. Le MarquenterrCy avec ses cordons littoraux en retraite les uns sur les autres, est un ancien estuaire comblé et M. de Mercey évalue à une vingtaine de mètres la composante vtMlicale de l'émersion qui s'est produite depuis l'époque romaine. 11 est hors de doute que les rochers du Calvados ont autrefois fait partie de la terre ferme. On voit encore, au-dessous des falaises de Longues, deux roches, formant les îles dites des Fillettes, qui n'étaient que la continuation de ces falaises avant que la mer les en eût séparées. On a d'ailleurs découvert, sur les côtes du Calvados, des aqueducs qui conduisaient à des centres de population aujourd'hui submergés, les eaux venant de Port-en-Bessin et d'Arromanches.
C€>tentlii. — D'après les traditions et les histoires locales, recueillies par M. Quenault (2), il y avait au cinquième siècle, entre les îles Chausey et le mont Saint-Michel, une vaste forél qui portait le nom de Scicy ou Scissy. A la même époque. Jersey n'aurait été séparé du territoire de Coutances que par un ruisseau.
Dès le sixième siècle, la forêt de Scissy n'avait plus qu'une demi-lieue de large du côté de la Normandie et autant du côté de la Bretagne. En 709, elle fut presque entièrement détruite avec la plupart des monastères qui s'y trouvaient; cependant, quelques-uns subsistaient encore en 817 autour de flaques d'eau ou mares. Mais, en 860, la mer inonda les marais du mont Saint-Michel et la cata-
(\) Mémoires de la Soc. des scienceê, de l Agriculture et des arts de LHUt 1873. (2) I^s Mouvements de la mer, Coutances, 18C9.
strophe se reproduisit, plus violente encore, en 1224; les vagues marines pénétrèrent jusqu'à sept lieues de profondeur, faisant disparaître, avec les campagnes environnantes, les deux voies romaines de Yalognes à Rennes et de Rennes à Bayeux. Peu de temps auparavant, en 1203, le vaste marais qui séparait Jersey de la forêt de Scissy avait été également envahi par les eaux, et le point culminant de ce marais, dit les ÉcrehouSy s'étant trouvé isolé, fut doté d'un monastère et d'une église, « attendu, dit la charte de fondation, que les habitants ne peuvent plus venir entendre la messe à Portbail en Cotentin. » Il ne reste plus aujourd'hui de cette île qu'un amas de rochers, laissant voir à mer basse les ruines de la vieille chapelle.
M. Quenault a publié, d'après M. Deschamps-Vadeville, une carte copiée, paraît-il, sur un manuscrit de 1406, reproduisant lui-môme une carte plus ancienne. Ce document attribue aux lies Ghausey une étendue de 2 myriamètres. A la place des rochers des Minquiers s'étendait une île de 25 kilomètres sur 8, dont la forme correspondait exactement à celle du plateau actuellement submergé dans ces parages. L'île d'Aurigny faisait alors partie du Cotentin, ainsi qu'une bande de 10 kilomètres entre Aurigny et Jersey. L'isthme reliant Jersey au continent aurait eu alors plus de 20 kilomètres.
Le mémoire de M. Deschamps-Vadeville, publié en 1726, mentionne comme particulièrement désastreuses les grandes marées de 541, 603, "(09, 817, 860, H31, 1224, 1244, 1340 et 1360. C'est cette dernière qui détruisit les villages de La Paluelle et de Bourgneuf. Il est donc à présumer que le territoire de la baie du mont Saint-Michel, autrefois protégé par un cordon littoral, à l'abri duquel la lagune était devenue habitable, a été peu à peu envahi, l'aflaissement du cordon laissant de plus en plus de prise à l'attaque des grandes marées.
En 1735, pendant l'ouragan du 7 janvier, l'agitation de la mer fut si grande dans la baie du mont Saint-Michel, qu'elle fit sortir des grèves une quantité prodigieuse de billes de bois de l'ancienne forêt. On distingua en même temp^ les vestiges de la paroisse de Bourgneuf et jusqu'aux ornières des chemins.
Bretagne. — Le phénomène des vallées sous-marines, que nous avons signalé comme caractéristique des régions affaissées (1), se présente, d'après Jean Reynaud (2), au débouché de la rivière de Pontrieux. Cette rivière prolonge son lit jusqu'à 10 kilomètres en mer par un estuaire immergé qui, sur 30 ou 40 mètres de profondeur, entame le fond plat de la Manche. Ce lit sous-marin est bordé par deux plateaux, dont l'un forme l'île de Bréhat, caractérisée par une formation d'eau douce, épaisse de 10 à 12 mètres et contenant, avec des ossements des mammifères actuels, des fragments de poteries.
En 1811, on découvrit Sous le sable de la plage de Morlaix, à la suite d'une violente tempête, des troncs d'arbres entrelacés, reposant sur une ancienne
(1) Voy. ante, p. MO.
(2) Compte* rendus, XXVI, p. 218.
DÉPUCEMENT DES RIVAGES. 521
prairie, avec feuilles, insectes et coquilles. M. de Fourcy mentionne des forêts semblables sur les grèves au nord de Lesneven.
L'anse Sainte-Anne, à Tentrée du goulet de Brest, après la pointe de Portzic, laisse apercevoir, au pied des rochers, de nombreux troncs de chênes, de bouleaux, d'ifs, reposant sur O^jSO d'une terre noire qui recouvre une argile grise. On y trouve des noisettes et quelques débris d'insectes (1).
Les signes de submersion sont manifestes dans le sud du département du Finistère. La baie de la Forest renferme de nombreux troncs de bois engloutis. Les ^les des Glénans ont de nos jours une étendue sensiblement moindre que celle qui leur est attribuée sur les anciennes cartes et, au dire des pêcheurs, VHaliotis, qui se tient fort au-dessous des basses eaux, arrive plus près qu'autrefois du phare de l'île de Penfret (2).
La baie de Douamenez, où la profondeur de l'eau est aujourd'hui de 14 ou 15 métrés à marée haute, masque remplacement d'une ancienne cité florissante, la ville d'Ys, qui était, du quatrième au cinquième siècle, la capitale du roi Gradlon. Non loin de la pointe de Plogoff, lorsque le vent pousse au large, on distingue encore à basse mer, sous 5 ou 6 mètres d'eau, des pierres druidiques et des ruines diverses. Au seizième siècle, le chanoine Moreau a pu suivre sur cet emplacement les lignes d'une vaste enceinte en maçonnerie et extraire quelques Times funéraires. Il afflrme en outre avoir reconnu deux voies pavées, dont l'une se dirigeait vers Quimper et l'autre vers Carhaix. Du reste, plusieurs anciennes routes encore faciles à reconnaître aboutissent de l'intérieur, sans motif apparent, à divers points de la baie et, si l'on prolonge leurs traces, on reconnaît qu'elles viennent converger en un même point situé sous les eaux, à plusieurs kilomètres de la côte.
D'après les anciennes chroniques bretonnes, la ville d'Ys, constamment menacée par les eaux et défendue à l'aide de digues, aurait été détruite par la mer au cinquième siècle.
Foiton, AiiBis, GtroDde. — Les côtes du Poitou, de l'Aunis et de la Saintonge paraissent n'avoir cessé de s'élever depuis l'époque historique (5). Guérande. Le Croisic, Bourgneuf, les Sables-d'Olonne, offrent sur leurs plages des traces incontestables de soulèvement récent. L'ancien golfe du Poitou, dont l'entrée, il y a 2000 ans, n'avait pas moins de 30 à 40 kilomètres de largeur, no forme plus aujourd'hui que la modeste baie connue sous le nom d'anse d'Aiguillon. La Rochelle, qui doit son nom à la position qu'elle occupait jadis sur un rocher isolé au milieu des flots, ne communique plus avec la mer que par un chenal étroit, souvent obstrué par les vases. Brouage, autrefois port de commerce important, n'est plus qu'une ruine éloignée de la mer.
La péninsule d'Arvert, entre la Seudre et la Gironde, a cessé depuis le moyen
(1) Delavaud, in Qaenault, op. cit., p. 17.
(2) Lebour, in Geol. Maga%ine, 1871, p. 302.
(3) E. Reclus, le$ Continents^ p. 771.
âge d'être un archipel et le sol de Rochefort s'est exhaussé de 1 mètre depuis li» temps de Louis XIY.
En 1818, la pointe de Grave s'avançait dans le golfe de Gascogne à 720 mètres au N. 0. de sa position actuelle. De 1818 à 1830, son recul moyen fut de 15 mètres par an, pour s'élever à 30 mètres dans la période comprise entre 1830 et 1842, enfin à 48 mètres de 1842 à 1846. Une carte de 1650 indique, entre la tour de Cordouan et la côte du Médoc, une distance de 5400 mètres; on en compte aujourd'hui environ 7000. La plage de Soulac est constamment rongée par les vagues, qui ont mis à découvert, au niveau de la basse marée, des bancs d'aiios, dont la formation n'a pu avoir lieu qu'à une certaine hauteur au-dessus de la mer.
Réiflons médlterraMéenoes. — M. de Tchihatcheff estime que, depuis les temps historiques, les rivages de l'Anatolie ont gagné sur la mer une superficie de 480 kilomètres carrés.
Tous les auteurs anciens donnent à l'antique océan d'Hyrcanie une étendue beaucoup plus considérable que celle de la Caspienne actuelle et la plupart d'entre eux considéraient cette mer comme le prolongement de l'océan Glacial.
Le littoral de la Syrie et de la Palestine offre une sorte d'indécision dans les mouvements du sol. Tandis que les plages du golfe d'Iskanderoum gagnent incessamment en largeur, on montre à Beyrouth une tour qui s'enfonce de plus en plus : au sud, l'ancienne île de Tyr est rattachée au continent. Enfin Kaisarieh et d'autres villes de la Palestine sont comprises dans une aire d'affaissement. 11 en est de même du delta du Nil et des environs- d'Alexandrie, ainsi que de la partie de l'île de Crète la plus voisine de l'Egypte. L'aire de dépression s'étend jusqu'au fond de l'Adriatique, où les environs de Venise, aussi bien que ceux de Triesle et de Zara, laissent apercevoir au-dessous du niveau de la mer des travaux exécutés de main d'homme, tels que pavés, mosaïques et sarcophages.
Amérique dn Snd. — Les cùtes du Chili laissent voir, en beaucoup d'endroits, une succession de terrasses marines parsemées de coquilles de l'époque actuelle et s'élevant jusqu'à 106 mètres à Chiloe, jusqu'à plus de 300 mètres à Valparaiso. Les terrasses qui dominent d'anciennes baies ou des embouchures de vallées ne paraissent pas exactement horizontales ; leur altitude est d'autant plus forte qu'on l'observe plus loin des côtes actuelles. Le soulèvement serait donc plus marqué sous les Andes Chiliennes que sous le littoral voisin. On a calculé que de 1817 à 1834, le sol de Valparaiso s'était élevé de 5",20, soit environ 0'»,19 par an (1). Mais de 1614 à 1817, l'élévation totale de la plage n'avait pas dépassé l'",80, en sorte que le mouvement est certainement irrégulier.
On remarque de plus que le phénomène des terrasses ne commence à se manifester, dans l'Amérique du Sud, qu'au delà du 25** degré de latitude méridionale et qu'il est de plus en plus prononcé à mesure qu'on s'éloigne du tropique.
Bassiii du Faclllqae. — D'après M. de Richtliofen, le nord de la Chine est (1) Darwin, in Reclus, let ContinetUs, p. 787.
en Yoîe d'émersion, tandis que le sud est afieclé de submersion. 11 y aurait un axe neutre à la hauteur des iles Tschusan. De même, M. Bi-ough a constaté h submersion des côtes de rAustralie du nord et IVmei'sion des rivages méridionaux du môme continent, avec une ligne neutre par 50» de latitude (1). Enfin les terrasses marines émergées sont, paraît-il, bien caractérisées dans la Nouvelle-Zélande.
Le Pacifique offre un remarquable exemple de submersion, dont nous avons fait connaître les circonstances en traitant des récifs coralliens (2). Nous rappellerons que, dans Tensemble, il parait y avoir mouvement de bascule, avec immersion au nord et relèvement au sud, dont l'axe ou ligne neutre court des îles Pitcairn aux îles Pelew, sur près de 10,000 kilomètres de longueur. Mais la zone affaissée, dont la largeur est de plus de 5,000 kilomèti^s, ne s'enfonce pas d'une manière uniforme et certaines parties sont moins affectées que les autres par ce mouvement, qui d'ailleurs paraît avoir atteint sa plus grande intensité à une époque antérieure à la nôtre.