Chapitre II
De l'écriture en général.
5. Antérieurement au Ve siècle avant notre ère, la Syrie ne connaissait pas d'autre alphabet, que l'ancien alphabet phénicien, commun à tous les peuples sémitiques. A partir de cette époque, les caractères des inscriptions accusent des formes plus cursives qui, progressivement, à travers les six siècles qui conduisent à l'ère chrétienne, aboutissent à l'alphabet à forme carrée. A ce moment, le rameau araméen est divisé en palmyrénien, édessénien, auranite, nabatéen etc. l Les formes des lettres ne sont pas encore arrêtées d'une manière fixe et régulière ; souvent elles varient suivant les temps et les localités. Dans la première colonne de notre tableau synoptique des alphabets syriaques (pi. 2), nous donnons l'alphabet des inscriptions palmyréniennes des IIe et IIIe siècles après J.-Ch., d'après les estampages reproduits par M. le comte Melchior de Vogué. Ce type peut passer pour le chaînon qui relie à l'écriture carrée hébraïque l'écriture d'Edesse, appelée aujourd'hui estrangélâ.
La forme la plus ancienne que nous ayons de cette dernière écriture, nous est donnée par quelques monnaies d'Edesse du Ier siècle après J.-Ch. publiées par M. Scott dans le Numiamatic Chronicle (vol. XVIII, Lond. 1855) et reproduites en partie par M. Land (o. 1. t. I, p. 64 et tab. B). Ces caractères archaïques rappellent assez bien Pestrangélâ des manuscrits; les lettres sont encore souvent isolées, quelquefois cependant jointes entre elles par un trait, comme cela se présente fréquemment en palmyrénien. C'est là qu'apparaissent les premiers essais de la liaison des lettres qui devient générale quelques siècles plus tard et se transmet dans les diverses écritures dérivées de rédessénien.
6. Dans vingt-quatre tables annexées à son premier volume des Anecdota syriaca, M. Land a donné 117 spécimens d'écriture tirés des manuscrits syriaques de la riche collection du British Muséum de Londres. Ces tables avec les 20 autres que M. Wright
1. V. M. Melchior de Vogné : Revue archéologique, av. 1865, p. 329 et Syrie centrale, inscriptions sémitiques, fol. Paris 1868.
a jointes k son catalogue 1 forment les documents les plus complets pour l'étude de la paléographie syriaque.
Les plus anciens manuscrits du commencement du Ve siècle montrent l'alphabet édessénien arrivé à son complet développement. Les lettres sont reliées entre elles dans le mot, k l'exception des 9 suivantes :J?0iol*»^*^; qui s'unissent à la précédente mais non pas à la suivante ; +s> >© ^ affectent k la fin du mot la forme particulière que Ton sait. Déjk l'alphabet palmyrénien possédait un noun final; l'hébreu carré qui exclut les ligatures a de plus un pé final et un sâdé final.
Si on cherche les mobiles qui guidèrent les inventeurs de l'écriture édessénienne, on reconnaîtra avec M. Land (o. 1. p. 64) qu'ils s'ingénièrent k former une écriture gracieuse claire et expéditive. De la recherche de l'art et de celle de la promptitude naissent la liaison des lettres et le trait final qui distingue les trois lettres dont nous venons de parler. Aux besoins de la clarté répond le point diacritique du dâlath et du riê; le premier porte un point intérieur, le second un point supérieur. Les inscriptions palmyréniennes du IIe siècle ont déjk le point du ri&, mais non pas celui du dâlath (M. de Vogué, Syrie centr. p. 3). Ce fait est d'autant plus remarquable qu'il se reproduit en syro-palestinien (voy. notre tabl. synopt.), tandis que l'hébreu carré ne connaît pas un tel point.
7. Les caractères du Ve siècle possèdent donc leur dernière forme; on les trouve aussi bien comme minuscules que comme majuscules; cependant ils n'ont pas encore la plénitude, la régularité, et la symétrie de ceux du VIe et du VIIe siècles. Mais ici il y a lieu d'établir une distinction entre les deux principales fractions des Syriens qui se séparent k la fin du Ve siècle et se partagent la Mésopotamie.
Les Nestoriens plus absorbés par les études scientifiques, paraissent moins soucieux de l'art de la calligraphie, dans lequel les Jacobites excellent. La réputation de ces derniers traverse les siècles : « en troisième lieu, dit Barhébrseus dans son parallèle des dialectes syriaques (Œuv. grcum.} t. II, p. 5., 1. 21),
1. Catalog. of syr. manusc. in British Muséum, acquired aime 1838 by W. Wright part. III, Lond. 1872. Comp. A die ri Novi testament* versiones .... Hafhûe 1789 et J. B. Silveatre, Paléographie universelle, Paris 1841, 1" partie.
si ces deux dialectes, Y occidental et l'oriental, sont comparés dans leur écriture, on ne peut nier, serait-on d'une audace insigne, que l'occidental est plus vivant *, tandis que l'oriental a l'air d'être écrit par des vieillards d'un âge très avancé ». Quelle que soit la partialité de Barhébrseus pour ses coreligionnaires, on ne peut nier qu'il a parfaitement raison, au point de vue de l'esthétique orientale qui envisage la plénitude des traits comme le cachet de la beauté. Chez les Jacobites le qalam arabe devint par la suite un instrument précieux pour la calligraphie; ils savaient le tourner et l'obliquer dans leurs doigts, incliner leur cahier, prendre les positions les plus propres k donner de la grâce aux traits de l'écriture, comme nous l'avons dit sous le chapitre précédent § 4. Le caractère nestorien a des formes moins pleines et moins assurées; il ressemble en effet k l'écriture d'un vieillard qui tremble : qu'on jette un coup d'oeil sur les spécimens du manuscrit addit. 12138 du British Muséum de l'année 899, donnés par M. Land (tabl. XVI) et par M. l'Abbé Martin (Syriens orient, et occident., Paris 1872, pi. 17), et on se convaincra de la vérité de cette assertion. Mais le jugement de Barhébraeus est surtout vrai pour les cursifs en usage chez ces peuples (v. notre tabl. synopt.).
8. Dès le VIe siècle les Jacobites se servent d'un cursif, libre d'allure, indécis dans ses premiers essais, mais qui n'est qu'une modification de l'ancien caractère. L'inclinaison vers la gauche n'est plus aussi prononcée, les angles s'arrondissent; les altérations sont surtout sensibles pour les lettres |î<jiojooîîZ, dont les traits sont déjk tels qu'on les trouve plus tard, mais moins fermes et moins réguliers. Le dâlath ayant effacé son angle et ne faisant plus ventre, prend un point inférieur, au lieu d'un point intérieur; | © et L sont quelquefois liés k la lettre suivante, mais cette licence n'a pas été consacrée par l'usage et n'a été qu'une tentative isolée, ^jo au contraire est toujours uni k la suivante. On n'aperçoit pas encore le prolongement du trait final des lettres % \ qui en remontant le long du trait principal en forme le redoublement; les premiers exemples de ce trait double apparaissent dans les manuscrits du VIIIe siècle (v. Land, tabl. XII, sp. 59 et 62). C'est sans doute k cette