‹ Traité de grammaire syriaqueChapitre 34 sur 209 · Chapitre V · texte numérisé non relu

Chapitre V

Des consonnes dans la composition des racines.

26. L'étude des racines syriaques comparées avec celles des autres langues sémitiques et surtout de l'arabe nous fait remonter jusqu'à Page le plus ancien, où le syriaque n'avait pas encore subi dans ses éléments les profondes altérations qu'il décèle à l'époque où il devient langue littéraire.

Sous le chapitre précédent nous avons constaté, surtout à l'aide de rapprochements, les modifications qui s'étaient introduites dans la prononciation des consonnes syriaques et hébraïques. Cette thèse est aussi confirmée par l'examen des lois qui président à la composition des racines. En effet les muettes apparaissent comme les premières articulations qui expriment l'idée simple et naturelle, les aspirées ou sifflantes au contraire sont les articulations secondaires qui expriment les nuances ou les sens dérivés : lo? être pur, \s>\ être victorieux (v. Lexicon Castelli sous **$*). *~ks ouvrir, ***L3 fendre, Vû^ imprimer, vo^ teindre. Dans un groupe de racines, comme ^n^ égorger, **©? immoler en sacrifice, ^o^ sacrifier à une divinité, la célébrer, où il y a une gradation bien marquée, on admettra en ce qui concerne ^lo? que l'arabe a conservé la prononciation primitive aspirée j{> qui se reflète dans l'hébreu FQî. On pourrait multiplier les racines de cette espèce : 1^ repousser, chasser, d'où ]v disperser (H*lî), 5*J retrancher, d'où ^ réserver, consacrer (1T3); ainsi *£>jo éclairer, fendre la vue s'explique par l'aspiration du ** de »-d^9 fendre; de la même manière, ^oi*» étrangler devient ^* suffoquer, ^so fermer, ]^ù crier, ^Sr> écorcer deviennent avec des nuances de sens souvent difficiles à saisir, ^» Vx ^*2^. En principe donc une muette passe en la muette plus faible de même organe, au moyen de l'aspiration.

27. Un degré d'aspiration de plus et une palatale passe en la gutturale ré qui en est très proche voisine ; ^p^ tordre, ^p,

1. V. Abbé Martin, Syriens orient, et occident., p. 417; La Massore chez les Syriens, IIe partie, p. 202, 203; Wright, Catalogue of syriac manusc, p. 111a, et Barhébrœus, I, p. 242, 1. 10 et suiv.

filer, \as> cacher, ^ ensevelir, ]3&a épaule, *a$± se couvrir (les épaules), ]^£> scruter, l^> chercher, vouloir*.

Le *é s'abaisse ensuite facilement jusqu'au spiritus lenis, comme : 9^s> serrer, po] lier,

28. Un effet contraire est l'endurcissement d'une aspirée ou le renforcement d'une lettre faible pour exprimer un sens énergique, comp. 1^ (°^) presser, ^^ bander, panser, ty puiser (de $£ pendre), **^A verser, *^? troubler (en puisant trop), Jo» désirer (l^S>), r°$ vou^r9 f^l être petit, f^ mépriser (regarder comme peu de chose). Quelquefois ce renforcement n'est qu'euphonique, ainsi dans «j-^ rire, comparé avec vî^° pTOC, la première radicale devrait être *é, voyez § 24 a, mais à cause de la gutturale qui suit, *é s'est changé en la palatale voisine gâmal2.

29. Les continues s'associent, soit entre elles, soit avec les explosives pour composer toute la série des racines qui, à la suite de l'idée mère, rendent les nuances, les sens secondaires et les sens dérivés qui forment le troisième degré dans l'échelle des dérivations. Les liquides et les sifflantes sont les plus malléables et se prêtent à des combinaisons multiples avec les autres consonnes. Mais ces combinaisons ne naissent pas de la simple juxtaposition des lettres appropriées au sens, mais d'une agglutination dans laquelle les articulations se modifient suivant les lois de l'euphonie : une emphatique appelle une emphatique, une sourde suit une sourde, une sonore est attirée par une sonore, toutes les fois que l'association de deux consonnes de qualité différente serait choquante à l'oreille. Ainsi les groupes 4^ «4x> 2s*o s^z ^ ^ sont possibles étymologiquement, mais en araméen ils sont évités et ne se rencontrent guère. L'euphonie s'attaque même aux groupes de consonnes qui n'ont rien de dur et elle est la cause des permutations qui s'observent dans

1. Ainsi en néo-hébreu p"ïp*T ayant pris le sens de diêcuter minutieusement, ce radical est devenu pipi dans le sens de diminuer.

2. Par une cause semblable le ^ de ]^\ terre, mot composé de lettres faibles, se change en qof dans certain dialecte araméen. où on trouve Kp*lK. Ainsi }&*£ bois se compare avec hébreu T9, araméen JttC, arabe sUat, d'autant mieux que l'idée de dur qui est l'idée première de bois, est exprimée par les deux racines <-<ofc et L*J> (comp. t^jLo dur et boit pour crucifier, fTK arbre de ^IK être dur et fort).

Digiti

zedby G00gle

les langues congénères ou dans leurs dialectes. Ces permutations feront l'objet du chapitre suivant.

30. Chaque lettre ayant sa valeur propre ne peut se trouver deux fois dans la même racine ; les racines géminées s'expliquent par l'assimilation des deux dernières radicales. D'autres exceptions à cette règle s'expliquent, soit par le redoublement partiel d'une racine faible, soit par des permutations, soit par la chute d'une radicale faible, ainsi : v«om être épais ou #2# être entremêlé se retrouve en arabe sous la forme c-A-2» ou £*~*y ^a entourer se compare avec y£ rouler, vàY>a> servir une divinité vient de 'TJÛttf la garder, ]o\ convenir de Jo* être égal. On remarquera que la disparition des éléments faibles d'une racine est facilitée par la tendance d'une telle racine à se redoubler, ainsi HM trou, porte ( v>^), se ramène à la racine KU entrer. De cette manière, on comprendra la formation de noms anciens d'animaux, de plantes et d'outils, comme : vé^o- araignée, \*xûqjû cheval, ]auo mite1, \ao pélican, pfO ivraie ob>3> '^°^ mûrier, )h^£± créneaux, \^ clou etc., comp. en hébreu HH ]P¥ 1} H- Quant aux formes comme 1^*^ ?^r^ $$\ \h\nh etc., voyez ci-après § 110 e/.

31 . On se rendra compte du jeu des consonnes dans la composition des racines, si, prenant une idée avec ses sens secondaires et dérivés, comme : être dur} lier, bander, serrer, opprimer, être ferme, droit, juste, heureux etc., on groupe les nombreuses racines qui donnent ces sens : 1° 1#p être dur et lier, V*-0 être dur? $fO être gelé, ^^o être glacé, ^»fO glace, 2#p fixer les yeux ou V esprit, 1#3 être droit, juste; 2° ^ presser, \^> comprimer, *c$* bander, ^^ et ^a^ serrer, ItûP ceindre, couronner, *ûm^ être dur, difficile, ]sa± être opiniâtre, ItPP être noble et riche; 3° îg* cerner, ^qm et ,^m presser, *^om entourer, ^a** V emporter, Via* sevrer, ^fflâ* contenir, empêclter; 4° ^»J lier, 1t#K marcher droit et ferme, imprimer une trace, être heureux, "IT^ être juste, 2Ë* se fixer etc.; 5° 9\j lier, *s$ , comprimer; 6° ^j-^ être solide. Ces racines que le sens rapproche les unes des autres, peuvent sans doute s'expliquer par des modifications successives des articulations : la

1. Le mot î^ftrc cheval est considéré comme un mot étranger par quelques savants, v. Nœldeke, Mand. gramm. p. 147. Il en est peut-être de même du mot ]&& comp. <niç, hébreu W.

palatale qof passe en la gutturale 'ê § 27, celle-ci s'affaiblit en aleph, aleph lui-même se consolide en youdh ou tombe et disparaît, de sorte que la racine 1#p peut en dernier lieu devenir "Ittf ou avec renforcement de la sifflante IJt *. La deuxième radicale, èin, peut permuter avec une autre sifflante plus faible ou plus forte, se fortifier en la muette dentale L ou ^ après une emphatique. La troisième radicale, la liquide r, permute avec la deuxième qui est une consonne faible ou s'aspire, et en s'aspirant s'affaiblit, ou se consolide, suivant les exigences du sens, en une gutturale ou autre consonne. Cette grande latitude dans rechange des consonnes, on peut l'accepter sans crainte pour la formation des racines, car la faculté du langage agit en pleine liberté sur le vaste champ où elle se meut, mais on ne saurait, sans confusion, la transporter dans le domaine des permutations euphoniques. Là tout doit être nécessairement limité par les loiB d'une comparaison étroite et précise.

On pourrait de cette manière distinguer un certain nombre de racines principales autour desquelles se grouperaient une foule d'autres voisines par le sens et la forme. Partout on verrait la langue associer les sons forts aux sons faibles et agir en toute indépendance, sans autre restriction que le principe de la trilittérité dans lequel la racine est renfermée en sémitique. Vouloir remonter plus haut et chercher une couche primaire où la racine n'aurait eu que deux consonnes, c'est tomber dans l'arbitraire2. Si la faiblesse dont les racines sont entachées

Page 1