Chapitre VIII
Des voyelles, des diphthongues et des voyelles furtives.
42. Les consonnes, comparées avec les voyelles, forment la charpente du mot et en sont les éléments stables considérés en sémitique comme constitutifs, \£o£] ou V^Q^I oroi^a; c'est pourquoi ils figurent seuls en principe dans l'écriture et à ce titre, sont appelés aussi l^^ko les lettres écrites. Les voyelles, au contraire, sont le mouvement, \Lo\ ou l^-mJ, qui met enjeu et anime le corps des consonnes groupées en vocables.
Les trois voyelles simples a, i, ou, avec leur division en brèves et en longues, apparaissent a la base du vocalisme en sémitique; mais il est de leur nature mobile qu'au lieu de rester pures, elles se colorent des diverses nuances qu'un son peut recevoir et sont assujetties a des altérations bien plus profondes et plus variées que celles qui affectent les consonnes et dont nous avons rendu compte dans les chapitres IV à VI ].
1. En sémitique l'arabe littéral fait seul exception : il conserve pures les trois voyelles primitives ou du moins en néglige les nuances, n'attachant de valeur réelle qu'à leur quantité; ceci tient i la nature de leur rythme, inséparable de la déclamation de toute poésie. Ce rythme après s'être transmis d'âge en âge dans les tribus nomades d'Arabie fut appliqué aux lectures publiques du Coran et ainsi s'explique comment le vocalisme primitif s'est maintenu dans l'arabe littéral, tandis que l'arabe vulgaire se rapproche davantage de l'araméen. L'arabe littéral né du Coran est donc en face de l'arabe vulgaire une langue savante ; mais il serait contraire a toute logique de prétendre avec M. Wetestein (Sprachliches aus der tyrischen WK*u dans la ZeiUchr. d. D. M. G., XXII, p. 194) que les dialectes vulgaires offrent l'état primitif de la langue et que le syllabisme des anciennes poésies et du Coran n'est qu'artificiel, créé pour les besoins du rythme. L* poésie et le rythme se plient nécessairement aux conditions linguistiques
43. Au premier degré de ces altérations se place l'obscurcissement des voyelles. Les brèves aiguës », ou s'émoussent et s'obscurcissent en e, o, tandis que les longues offrent plus de stabilité et se maintiennent pures. La voyelle a qui est le son naturel par excellence n'a pas de nuance particulière, malgré une tendance remarquable k s'infléchir en è. Elle reste k la tête de la gamme qui se compose des six voyelles à ë Ô d ï où, k laquelle viennent s'ajouter les sons intermédiaires ë, ô, quand ê} 6 brefs doivent s'allonger.
44. La coloration des voyelles purement euphonique d'abord, devient ensuite un principe linguistique, forme antithèse k la loi de quantité et prend bientôt la haute main sur celle-ci qui finit par perdre toute valeur réelle : les longues ne se distinguent plus des brèves par la durée du son mais par la qualité du timbre; elles prennent un son obtus, et celles-ci, un son aigu. De cette manière a aigu se rapproche de è aigu, avec lequel il permute souvent, § 83, i bref devient è aigu d'une manière absolue; de même ou et o brefs ne sont plus distincts. Les longues se maintiennent pures, avons-nous dit, il en est ainsi au moins dans la prononciation orientale : a,t, ou sont les voyelles longues naturelles, e, o les voyelles longues par position. Si k ces sons on ajoute les aiguës ou brèves primitives à, è, car les nuances 'de ou, o brefs se confondent comme timbre avec celles de ou, o longs, on obtient la gamme de sept voyelles dy à é "è i o ou, en usage non seulement chez les Nestoriens, mais chez tous les Sémites où la coloration a fait sentir son influence, excepté cependant les Syriens occidentaux '. Chez ceux-ci en
du milieu où ils se produisent, quoique une fois créés, ils deviennent un rempart contre le mauvais parler. Si le vocalisme des Hébreux et encore plus des Araméens décèle une période d'altération avancée c'est que leur poésie et .leur rythme remontent k une époque moins lointaine que ceux des nomades arabes.
1. M. J. N. P. Land, professeur a Leyde et l'auteur de l'ouvrage si justement apprécié des Anecdota êyriaca, est le premier qui a reconnu pour l'hébreu que la coloration des voyelles s'est substituée au principe de leur quantité. V. The principe* °f hebrew grammar by J. N. P. Land translated from dutch by R. Lame Pool, London 1876, p. XVI k XVII et 44 et suiv. Mais il considère cette coloration comme un effet du principe de l'égalité de mesure des syllabes : «La quantité des voyeUes, dit-il p. 44, ne se perdit pas d'un coup, mais s'effaça par degrés sous l'influence de
effet la coloration a atteint a long qui a été prononcé o et cette prononciation a entraîné la confusion de o et ou; ils ont confondu en outre la nuance é soit avec è soit avec i, de sorte qu'ils n'ont plus distingué que cinq voyelles a aie ou K
45. Les Syriens occidentaux connurent cependant les mêmes nuances entre les sons aigus et les sons obtus que leurs voisins orientaux, mais ces nuances s'effacèrent dans la suite et laissèrent peu de traces.
La coloration de a obtus en o était un fait accompli, quand les voyelles grecques furent employées pour la notation des voyelles syriaques, v. § 73 ; car dans ce système c'est o grec (omicron ou oméga) qui est le signe de a obtus syriaque. En était-il de même avant l'introduction de ce système, c'est-à-dire avant la seconde moitié du VIIIe siècle ? On serait tenté de le nier, en considérant que Jacques d'Edesse dans les types qu'il inventa (v. notre planche III, spéc. 3 k 6) représentait à par
ce sentiment rythmique qui exige que chaque syllabe, comme chaque pas dans la marche, ait a peu près la même durée. On chercha a remplacer la distinction de quantité dès qu'elle disparut, par une distinction de son.» La coloration n'aurait donc été qu'une conséquence médiate de l'égalité de durée des syllabes. Nous croyons au contraire que la coloration des voyelles est un phénomène euphonique, comme les autres modifications que subissent les consonnes ou les voyelles et que cette coloration substitua une différence de timbre k une différence de quantité des voyelles et entraîna en conséquence l'égalité de mesure des syllabes; il s'est passé k cet égard en araméen et en hébreu le même phénomène que dans les langues romanes. (V. Compte -Rendu de V Académie de* inscriptions et belles-lettres, séance du 19 septembre 1879, lecture par M. Gaston Paris d'un chapitre préliminaire à une étude grammaticale du texte des serments de Strasbourg.) La coloration des voyelles a lieu en effet en éthiopien et aussi en arabe vulgaire sans que la syllabe soit arrivée dans ces langues à l'unité de mesure.
1. La notation de a primitivement long de cette manière à a l'avantage tout en indiquant la prononciation trouble et obscure de cette voyelle ches les Jacobites, de laisser voir au premier coup d'œil sa valeur grammaticale; elle évite en outre une double transcription pour répondre a la différence de prononciation des Orientaux et des Occidentaux. Du reste, même chez les Jacobites, cet a avait un son mixte entre â et <5, comme sous allons le dire sous le paragraphe suivant
On sait que la différence de prononciation qui existait entre les Jacobites et les Nestoriens pour à se retrouve la même pour le qâmes hébreu entre les juifs polonais et les juifs espagnols.
aleph; comme il prenait pour modèle Pécriture grecque, v.§72, on est porté a conclure que â syriaque répondait k à grec qui était écrit par alpha. Cependant on chercherait vainement la cause d'un changement de prononciation aussi brusque.
U est plus probable que, dès une époque reculée a obtus dans le dialecte édessénien tenait le milieu entre a et o, k peu près comme Va long des Suédois, de sorte qu'on pouvait le comparer k un a, si Ton envisageait plutôt sa valeur grammaticale comme le faisait Jacques dans sa grammaire, v. § 76, ou k un o, si on cherchait k exprimer sa prononciation exacte, ce qui était le but des Massorètes syriaques. Cette manière de voir semble confirmée par les transcriptions syriaques de noms propres pris du grec, comme ^oa*^J ou ^^a*^} 'AfpiicKrç, ^gnSnn) ou v^PoôJ 'Ax6Xaç, wwoj^j ou ^»|iVi ÂvBpéaç etc. ; le même échange entre aleph et waw se remarque dans les désinences des pluriels grecs ^osS) ou ^jo)^] de àpyrl7 <jo'dobj>i ou <Jo)a*ltf de 8ia(h5xYi, ^oSJJ ou *-&)'+*) de à^p, où <joo et <*u] répondent k a; grec ,. On exprimait donc cet a tantôt par aleph et tantôt par waw2.
46. Qu'autrefois les Occidentaux distinguaient é obtus de i, récriture en a conservé de nombreuses traces dans des mots comme \s\epierre, \s\\fraude, p^ juste, M? loup, W*3 respiration etc., que les Nestoriens prononçaient képhâ, zéphd, kénâ, débhâ, n'phêM, prononciation conforme k l'écriture avec aleph, tandis que les Occidentaux prononçaient kiphâ, ziphâ, Jdnâ, dtbhâ, n'phiëâ (Barhébraeus, 1. c. p. 239, 1. 11). L'aleph ne fut plus pour ceux-ci une mater lectionis convenable et on le remplaça quelquefois par un youdh qui était plus de saison, commet; plus souvent par respect de la tradition on le maintint, mais on inséra après lui un youdh comme 11*1* \&+\\ Mais en général
1. Il est vrai qu'on a cru "que l'écriture *»&© répond aussi à des terminaisons du pluriel ai; ou s; ; ■ mais il est difficile de croire que le waw ait été pris pour un tel usage; des mots comme vjgfiémnye poUr xoiUiç, ^û^-iViV*? pour 8iaiTT)Tijç, vjgfumoSV»? pour ôioXuatç, %Jgofr iNn^Tna*? pour ôiodKoXîrrj; (v. Payne-Smith, Thés, et Wright, Catalog., 114 a et A), sont de mauvaises écritures qui s'expliquent soit par un génitif ionien toç on la terminaison ordinaire oç. Mais Barhébrteus (II, p. 20, vers 144) ne distingue que les terminaisons ^)7 ou ^ pour les pluriels de cette espèce répondant à des accusatifs grecs.