‹ Traité de l'accent appliqué à la théorie de la versificationChapitre 4 sur 33 · XVIII I · texte numérisé non relu

XVIII I

çais. Loin de vouloir introduire un nouveau système, je regarde l'alexandrin de Boileau comme bien supérieur à celui de CKénier et à celui de Voltaire. Mais est-ce à dire que le rhythme soit juste dans tous les vers de nos bons poètes?

•■ „Les duretés qu'on peut remarquer dans un ,,vers tiennent^ me dit-on, à Taccumulation de cerr plaines lettres ou de syllabes dures, par exemple „dans ces vers, dont la mésonancc n'est pas con- „testable:

'„ L'une s'étend en croix sur les flots allongée; L'autre ouvre ses bras lourds et se courbe en croissant. —

— Et quoiqu'encore à Tâge oh l'avenir sourit —

— Vu trois fois un drap noir semé de blanches larmes."

„ N'est-ce pas surtout la lettre r et aussi le t „et le c, trop répétés, mal distribués, quî rendent „ces vers dîsharmonieux? Vous voyez donc bien „que cela ne tient pas à l'accent. —

„Dans ces vers-là, je le concède; mais dans

ceux-ci de Cinna^ IV. 3.: ^

„ Faites son châtiment de sa confusion; Cherchez le plus utile en cette occasion."

il n'y a aucune dureté syllabique; et cependant une oreille sévère peut -elle être satisfaite de la

cadence de ces deux vers? le rhythme nen est-il pas plat et incomplet? Ne sont -ce pas deux lignes de prose, malgré la justesse de la rime et TexactitiYde de l'hémistiche ? A quoi cela tientil, sinon à la violation dune loi essentielle du rhythme? Il y a donc là un principe inconnu; Richelet et Boiste n ont donc pas tout dit sur les lois naturelles de notre versification; ils ne les ont donc pas complètement connues: cest pourquoi ils n'ont pu en tirer toutes les règles auxquelles obéit le grand poète, et qu'il serait utile de formuler pour les débutants et les myopes. Le talent le plus ferme a ses moments de faiblesse, bonus quando dormitat Homerus.

Ces règles, si vous me permettez la comparaison, serviraient de lunettes au poète dans les moments où sa vue s'obscurcit un peu, où son tact s'émousse. Les deux vers de Ck)meille que je viens de citer, ne renferment aucune dureté' syllabique; ils sont rigoureusement conformes aux règles connues, et cependant ils ne satisfont pas loreillc. Il y a donc forcément un certain arrangement des mots dans le vers^ qui est de pre-

mière importance pour que le vers soit justement cadencé; et que serait-ce d'autre qu'une certaine symétrie des syllabes éclatantes, c'est- à -dire acceniuécs?

„0n a remarqué que dans les poésies de M.

V. Hugo la strophe souvent est bien cadencé, tandis que chaque vers en particulier ne satisfiait pas l'oreille. D'où vient cela? C'est que la cadence de la strophe dépend beaucoup, dans son -ensemble, du mouvement de la pensée et de la phrase, tandis que celle du vers tient davantage à la symétrie des accents. Les strophes de M. Hugo et les poésies de M. de Lamartine postérieures aux Méditations poétiques, sont remplies de vers qui portent six accents au lieu de quatre ou cinq ; c'est ce qui les rend durs et saccadés et d'une longueur démesurée:

„«/^iiime à voir dans les ekamps croître et marcher

mon ombre/'

Soleils couchants, III.

„n y a là deux vers de six syllabes, et non

pas un alexandrin:

.,iraîme à voir dans les cliamps Croître et marcher mon ombre."

„Cela est plus sensible encore, si Ton prent

deux vers à la fois:

„Pliis loin! Allons plus loin!

j\va. feua: du couchant «ombre, Tn/me à voir dans les champs Croître et marcher mon ombre."

,,N est-ce pas, avec une autre disposition des rimes, le rhythme des vers exasyllabiques» suivants :

„OÂ/ bien loin de la voie Où marche le jt^cheur.

Chemine où Dieu i^ envoie!

EnfajU garde ta /oie; Lis, garàe ta hlaxieJ^ur!^!

La Prière pour tous, 6.

„ Comme aux poésies précitées, l'effet total de la période rhythmique est excellent . dans Corneille, avec un vers imparfait quelquefois maisi par un défaut contraire: ces vers -là ont trop d'accents, ceux-ci n en ont pas assez. Tels sont

ceux que jai cités il y a un instant:

„ Partes son châtint^Ti/ de sa confusion ; Cherchez, le plus ttf/le en cette occasion."

Cinna. IV. 3.

„ jD manque à chacun d eux un accent ; de là,

méjustesse et platitude.

^Quai-je donc fait? J'ai chercbé à déiemiiner le nombre de syllabes accentuées que réclame chaque espèce de vers, et Imtervalle qui doit les séparer; et je croîs avoir suffisamment relevé partout l'indication méconnue donnée par le simple bonsenSy à-savoir que pour obtenir un rkytlime, il faut des toifs forts et des tons faibles, distribués de telle sorte que les syllabes accentuées, je dis accentuées de laccent tomque^ ne soient ni consécutives ni excessivement éloignées Tune de Tau-

tre. Ainsi, quand Racine écrit:

„Je ne me soayîens -plus des \tqons de Nep/i/»^/'

Phèdre, H, 2.

„ Quand Voltaire dit:

y^lSon^ je ne le crois point; ce peuple fier et sage../'

Le Lac de Genève,

la première partie de ces vers est de la prose; il m'est impossible d'y reconnaître, comme au second hémistiche, une cadence suffisante.

„Nous affirmons donc que le rapport du nombre des accents au nombre dcâ syllabes est la véritable base du rhythme français, et que c-est sur ce fondement qu'il faut établir les règles de notre versification."

Nous croyons que les nouvelles règles auront non seulement pour suite d amener une plus grande perCectioii dans le rhytbme et d'accroître ainsi dans la poésie le plaisir des sens, mais qu'elles exerceront en outre la plus heureuse influence sur le fond même du stile. En effet,, l'impossibilité d'éloigner les accents l'un de l'autre, comme on l'a fait jusqu'ici, empêchera entre les mots l'accumulation des particules analytiques, si utiles pour le langage froid et explicite de la prose, si mortelles au stile vif et hardi de la poésie! Elles contribueront ainsi à ramener les allures • pittoresques, si familières à l'ancien français, qui comme

Ta -dit Fénelon *), „ avait je ne sais quoi de court,

„de naïf, de hardi, de vif et de passionné." Et ne sont-ce pas là les qualités qui doivent caractériser le stile de la poésie? Ce même devoir de rapprocher les syllabes accentuées bannira nécessairement aussi des vers les mots longs et abstraits de la science, la plupart en cUion et en

*) Lettre écrite à T Académie française.

ité qui viennent alourdir le vers et glacer la phrase.

Nous n'avons pas tout dit sur les suites heureuses de notre innovation du rhythme; nous y reviendrons à la fin de cet ouvrage.

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