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LE GRAND ORGUE ET LES PSAUMES

Déjà le Concile de Trente s’était préoccupé du rôle des grandes orgues dans les cérémonies de l’Eglise. Mais ce fut en 1600 que le « Caeremoniale Episcoporum », édicté sous le pape Clément VIII (1592-1605), entra dans le détail. La quatrième et dernière édition, plus ou moins modifiée, remonte à un bref de Benoît XIV, en 17521. Le Cérémonial est demeuré l’expression de la règle. Peu d’églises en France le respectent ; dans son esprit comme dans sa lettre, il est souvent méconnu. Une singulière anarchie apparaît à l’observateur quand il passe d’un diocèse à l’autre, ou même d’une paroisse à l’autre. Mais cela n’autorise personne à proposer une manière nouvelle de caser l’orgue dans l’office. Ai-je besoin de déclarer que je n’ai nulle envie de limiter l’activité de cette admirable voix instrumentale, de la restreindre en deçà des tolérances que l’autorité compétente lui concède. Je veux dire seulement quelles erreurs musicales guettent l’organiste, comment il peut les éviter, et, lorsqu’il « répond », comment il doit répondre.

Aussi bien un fait nouveau, si l’on se reporte à la date déjà lointaine où Clément VIII fit régler les alternances

1 II est à peine besoin de faire observer que le xvne et le xviii0 siècles ne sont point pour le plain-chant des époques de haute floraison. Et il faut s’en souvenir lorsqu’on lit le Cérémonial.

du chœur et du grand orgue, sollicite de nos jours l’attention des pouvoirs ecclésiastiques. Le Concile de Trente pouvait à bon droit déplorer l’intrusion, dans les églises, d’un art tout profane, et mettre en garde les organistes respectueux de leur fonction contre les fantaisies, en grand honneur alors, construites sur les chansons et les danses mondaines : il n’y avait point encore une littérature de l’orgue appropriée au culte. Elle s’est créée depuis. De nobles artistes, qui furent souvent de grands chrétiens, ont édifié un répertoire digne d’ « orner » la maison du Seigneur. Quelques-uns seulement seront cités : Frescobaldi [j- 1644] et son élève Frohberger [j 1667] ; Scheidt [j- i654] ; Pachelbel [-j- 1706] ; Buxtehude | 1697! 3 J. -S. Bach [-j* 1760] ; les organistes de France tels que de Grigny et les Couperin, admirés et imités par Jean Sébastien 3 tant de vieux maîtres que noLre cher Alexandre Guilmant a ressuscités ; sans parler des Contemporains, et en n’évoquant parmi eux que César Franck [-j- 1890]... Leurs œuvres sont diffusées par une haute lignée d’organistes, dont Lemmens [-j- 1881 j fut le procréateur, et qui a en France essaimé glorieusement. Ces remarquables virtuoses mettent leurs talents au service de la liturgie musicale : il n’est guère de grande paroisse à Paris ou de cathédrale en France qui ne possède un organiste distingué. N’est-il pas légitime que chacun d’eux souhaite d’être, à l’office, autre chose qu’un comparse ou un faiseur de « remplissage »? En accordant à de tels artistes une large et bienveillante hospitalité, l'Eglise fait œuvre belle.

Personne n’a le droit de se montrer moins libéral qu’ellemême. Quelques artistes passionnément cherchent à concilier l’indépendance de l’organiste, là où elle peut s'exercer, avec les nécessités de l’unité musicale, à la Grand’Messe, aux Vêpres Solennelles. Problème ardu ! Et l’on ne veut en ce chapitre que montrer les difficultés rendues sensibles par

l’actuelle restauration du chant liturgique. Les travaux de dom Pothier et de ses collaborateurs, en nous obligeant à remonter aux sources, à pénétrer le sens, à découvrir l’ampleur de cet art lointain, nous incitent à lui rendre son caractère et sa force en l’exécutant « homophone ». Et voilà du même coup une ambiance nouvelle qui, sans amoindi’ir le rôle de l’organiste, en modifie la tenue. Je prie le lecteur de considérer les pages suivantes non comme un exposé impératif, mais comme l’aspiration et, si l’on veut, l'inquiétude d'un musicien épris de l’art propre à l’Eglise, en face des exigences multiples, parfois contradictoires, auxquelles il serait désirable que l’on pût faire droit. Il appartient à l’autorité suprême de régler les cas difficiles. Ne sont présentées ici que des observations « musicales ».

A quels moments le grand orgue peut-il substituer sa voix à celle des chanteurs? Qu’il alterne au Kyrie , au Gloria , au Sanctus , à YAgnus, cela crée sûrement une disparate ; mais de bonnes raisons peuvent justifier ces alternances : quand il s’agit de donner quelque repos au « chœur », on serait mal venu à priver celui-ci d une assistance qu’il réclame. L’inconvénient sera que l’orgue est contraint d’harmoniser et que le chœur a le devoir de se passer d’un accompagnement harmonique : d’où les heurts perpétuels provoqués par ces contacts hétérogènes. — Que le grand orgue, dès que l’intonation de l’Otfertoire a été émise, emplisse les nefs de ses accords, c’est encore une atteinte portée à l’intégrité musicale de la messe, dans ses pièces caractéristiques. Car l’Offertoire est partie essentielle du Sacrifice ; il en est comme le premier acte ; les cantilènes qui lui sont spéciales, et qui comptent parmi les précieuses, sinon parmi les plus anciennes, ne devraient pas être tronquées ; leur

ablation de l’office, par l’activité du grand orgue, qui prend la parole à leur place, est- elle digne de louanges? D’autre part, il est légitime qu'une place soit réservée à l'organiste dans le développement de la Messe. rIl est vrai qu’on ne la lui fait pas large et que si de quelques instants il dépasse le temps concédé, la sonnette d’alarme retentit et l’invite à brusquer les cadences. Il est vrai aussi, et c’est ce qui menace « l’Offertoire » au grand orgue, que le prêtre à l’autel ne peut décemment se soumettre au bon plaisir d’un improvisateur, ni attendre que la strette terminale d’une fugue de concert ait déroulé tous ses méandres.] — Que le grand orgue, dans les hymnes, « joue » une strophe sur deux, c’est un désastre; car les hymnes sont toujours d'un caractère modal « inharmonique », et les empâtements de l’organiste vont le leur enlever. Mais on a le droit, ici encore, d’arguer des répits nécessaires, réclamés par les choristes. L’énumération pourrait se poursuivre et comprendre tous les cas où l’intervention du grand orgue, dangereuse, est défendable — et autorisée.

Or, il est d’autres cas où cette intervention, devenue coutumière, devrait être réputée impossible musicalement. Et ce sont précisément les psaumes qui vont en fournir des exemples.

La Messe, en YIntroit, a conservé un chant psalmique. Si les versets sont en petit nombre, du moins représentent-ils, avec la doxologie consécutive, un psaume abrégé. Celui-ci a pour frontispice et pour conclusion son antienne. Or, en mainte église, après le euouae, au lieu de réitérer l’antienne, on fait un signe à l’organiste. Il en profite aussitôt pour s’émanciper en ritournelles tonales et chromatiques, qui non seulement prennent la place de la troisième et indispensable partie du chant psalmique, mais, dès les premiers « mots musicaux » qu’elles exhibent, effondrent

toute la fragile et précieuse construction modale, qu’on a laissée suspendue dans le vide. Le triptyque du psaume, réduit à un diptyque sans symétrie, n’est plus qu’une bâtisse amputée d’une aile.

A Vêpres, cette anarchie est quasiment la règle. Réitérer l’antienne? Aux quatre grandes fêtes, cela peut passer. Mais aux Fêtes « moins grandes », mais les Dimanches de l’année, « coupons », mes frères, autant de choses que faire se pourra! Réitérer l’antienne? Ron pour les Réguliers, qui en ont le loisir. Quant au Séculier, abhorret. De même qu’il escamote, le matin, les Graduels et les Traits et, le soir, les Complies — ce chant lyrique d’une si haute beauté — et qu’il les a renvoyés au cloître, il expulse l’antienne à la fin des psaumes et de Magnificat. Objectera-t-on que le grand orgue est chargé1 de cette réitération antiphonique? que son emploi, après chaque psaume, n’a pas d’autre sens? Ecoutez l’organiste dans ce rôle, et dites s’il a seulement cure d’improviser, sur le thème de l’antienne, une enfilade d’accords plus ou moins congrus! R est, en France, quelques vrais artistes, dont c’est, en effet, le souci. Encore que peu renseignés, d’ordinaire, sur les capricieuses exigences des échelles modales, ils s’efforcent, ceux-là, de se rattacher au psaume, qu'ils interrompent , et de lui façonner une fin. Combien en est-il de cette trempe et pour qui ce soit une préoccupation de « concorder » à l’office? Une fois faite, en faveur de ces organistes rares, une exception très honorable, que réalisent les autres, qui sont le nombre, qui sont presque la totalité, sinon l'anéantissement du chant psalmique? Ne le privent-ils point d’un membre vital? N’agis-

1 Je ne sache pas que l’on puisse s’autoriser du Cérémonial pour substituer l’orgue à la réitération de l’antienne. In Vespris solemnibus organum pulsari solet in fine cujuslibet Psal/ni. Mais le Psaume à Vêpres est inséparable de l’antienne. La fin du Psaume est la fin de la triade Antienne -f Psaume -f- Antienne, et non la fin des versets !

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sent-ils point envers lui comme un chef d’orchestre qui, à la réexposition d’un Allegro symphonique, après le développement central , substituerait un aimable « caprice » d’un auteur étranger? — Il faut, cependant, en toute justice, ne pas mettre en cause l'organiste lui-même, qui ne saurait être responsable de ces errements. La faute est au clergé qui les tolère ou qui les encourage. Au séminaire, la liturgie intéresse peu les clercs; la musique leur importe encore moins. L’étude du chant ecclésiastique, de son histoire, de son rôle, la pratique de ce chant, passent pour une plus ou moins méprisable besogne. Le prêtre, devenu pasteur, est incapable d’imposer, en son église, une digne orientation à la partie musicale de l’Office. Là où la plus parfaite cohésion devrait régner, il supporte — évidemment parce qu’il ne les perçoit pas — des brisures anarchiques, de déconcertantes contradictions. Souvent il les exige.

Faut-il passer au Magnificat?

Si l’on peut concevoir qu’un ensemble grandiose résultera de l’alternance du chœur et du grand orgue, étant posé en principe que celui-ci, interprète d’un verset sur deux, paraphrasera en variations sévères le thème de l’antienne ou la formule psalmodique, sans jamais perdre de vue ni le mode, ni le ton, ni le style requis, on doit avouer que rares sont les églises où pareille joie soit réservée aux fidèles, avides d’une noble liturgie musicale. Non seulement l’antienne, ici comme ailleurs, ne se réitère point, mais les improvisations à Magnificat, si brillantes qu’elles puissent être, sont presque toujours hostiles à la tenue générale de l’ensemble, parce que rien n’en règle le cours.

Le motu proprio de igo3 a édicté — plutôt il a rappelé — une loi catégorique, relative aux chants à l’église : « Il faut chanter l’Office et non chanter pendant l’Office. » Quel admirable stimulant serait pour l’organiste le décalque de cette loi : « Il faut jouer l'office et non jouer pendant l’of-

fice. » Et qu’on ne voie pas là une diminution du rôle de l’artiste ni de sa liberté! Jouer l’office, c’est, pour un musicien de conscience et de goût, adapter avec rigueur son activité propre aux textes et aux symboles que cet office propose : c’est respecter les antiques cantilènes dont l’Eglise a voulu perpétuer l’usage, et dont tant de ministres de l’Eglise font aujourd’hui si peu de cas ; c’est accepter librement et c’est bientôt chérir une discipline qui, ramenant tout à l’unité et à la dignité, engendre d’elle-même, si elle est appliquée, l’œuvre d’art. De même que, par suite du renouvellement des antiennes, d'un dimanche à l’autre, l’accompagnateur attentif doit modifier l’accompagnement de ses psaumes, pour l’assortir aux exigences de leurs antiennes, de même, et a fortiori , l’organiste du grand orgue, s’il s’empare des thèmes antiphoniques, si richement variés, n’a pas à craindre de rester court. S’il est suffisamment averti, s’il « sait » les modes autrement qu’en les étiquetant par les « tons », s’il connaît leur genèse, leurs relations, leurs dérivations, il peut, en appliquant la polyphonie à ces échelles modales, rencontrer à tout instant les combinaisons les plus imprévues et créer du neuf avec ces vieilles choses. S’il consent à briser avec une invétérée routine, et à condition qu’il soit servi par une technique robuste, il peut, en peu de mois, transformer sa manière et, en s’incorporant, pour ainsi dire, à cet Office que les éditions vaticanes restituent, contribuer largement à la résurrection de splendeurs oubliées. Et son talent personnel y brillera d’un éclat plus vif.

Si l’on est résolu à respecter les Psaumes, tous les Psaumes, où qu’ils soient, cela créera, par ce fait seul, un milieu exigeant. Le chant psalmique étant l’essentiel de la liturgie musicale, consentira-t-on, si on lui rend hommage en le

« traitant » comme il convient, à laisser subsister en son voisinage d’inavouables pratiques?

Je vais supposer qu’en effet celles-ci soient abandonnées, que seule la psalmodie du verset à Y Asperges et à YIntroit , dans la messe, et celle des versets dans les Psaumes vespéraux, comportent un accompagnement de tolérance, et je décrirai sommairement un office1, Grand Messe et Vêpres Solennelles, de style austère à coup sûr, et qui ne sauraient plaire au « paroissien ». Il n’en est pas moins vrai que l’on doive tendre à cette austérité, et, le plus vite possible, la réaliser. Envisageons le cas où les chants communs de la Messe soient les cantilènes homophones du Graduale Vatican et non des pièces de style choral polyphone.

Grand Messe

Entrée du Grand Orgue. — Pourquoi y renonce-t-on en mainte église? Le cortège inaugural de la cérémonie n’évoque-t-il pas le grand chœur instrumental ? Ici l’organiste est libre, mais s’il a souci de l’unité, il pourra bâtir sa courte Entrée sur un des thèmes principaux de la messe du jour.

Asperges ou Vidi aquam. — Antienne à nu. Psaume accompagné [chap. IV]. Réitération de l’Antienne à nu.

Introit. — Antienne à nu. Psaume accompagné. Réitération de l’Antienne à nu.

Kyrie. — Ici, et en tous les chants communs de la Messe, l’idéal serait que deux chœurs se partageassent l’exécution, exclusivement vocale. Il faut reconnaître que la réalisation est presque partout impossible, faute de personnel. Donc l’orgue intervient. Mais que sa voix s’élève seulement au second Kyrie, en réponse. Et que cette réponse se fasse, non en mélodie harmonisée , ce qui produirait avec l’homo-

1 Conforme aux usages tolérés en France.

phonie du chœur une disparate fâcheuse, mais en paraphrase modale1. Cela est difficile, mais de quel intérêt ! Le troisième Kyrie par le chœur. Le premier Christe , en paraphrase, au grand orgue, etc.

Gloria. — Au célébrant répond, non l’orgue, mais le chœur, qui, seul ici, a droit à cette directe réponse. L’orgue n’est qu’un substitut des voix. Au Gloria ses alternances seront encore des paraphrases à peine plus longues que le texte brut; toujours reconnaissables, mais suffisamment « ornées » pour que la polyphonie instrumentale leur soit applicable, et que le retour de la cantilène homophone aux voix ne produise point de heurt.

Postlude après l’Epitre. — Voici une belle occasion pour l’organiste d’improviser sur le thème du Graduel que le chœur escamote ! D’ordinaire, en effet, le Verset alléluiatique seul est chanté. Mais si, par bonheur, le Graduel est rétabli dans ses droits, l’interlude instrumental pourra être supprimé sans dommage.

Graduel. — Antienne à nu. Verset à nu. Réitération de l’Antienne à nu. C’est ici, une fois de plus, un ensemble psalmique qui doit être respecté intégralement — quand on l’exécute !

Verset Alléluiatique. — On l’énonce d’ordinaire correctement, quant aux réitérations. Le verset psalmique de ce chant, comme celui du Graduel, échappent à la psalmodie, sont des mélopées originales et excluent, aussi bien que les antiennes y attachées, toute harmonisation.

1 II faut qu’elle soit « serrée », puisque le Cérémonial, après avoir prescrit qu’un chanteur prononce les paroles « répondues » à l’orgue, ajoute : « et laudabile esset ut aliquis cantor conjunctim cum organo voce clara idem cantaret » [I, xviii]. Toutefois, l’autorité ecclésiastique se montre ici très tolérante et elle n’impose point ce chant simultané : elle ne tient qu’à l’articulation verbale. La paraphrase de l’organiste a donc droit à quelque liberté. Mais il faut qu’elle ne laisse aucun doute dans l’esprit des fidèles et qu’elle soit bien une « réponse ».

Credo. — En deux chœurs alternatifs, bien préférables aux alternances d’un soliste et du chœur. Le chant du Symbole évoque une « affirmation » collective et il n’est pas explicable qu’on se soit départi de l’exécution en masse. Au surplus, il ne devrait pas y avoir plusieurs cantilènes en usage : la plus vénérable, en mode de Sol intense et hyperintense [p. 80 (90)], figure au Graduale Vatican sous le numéro I. Elle est un des chants les plus anciens de la chrétienté, l’un de ceux dont l’usage permanent, exclusif, paraît s’imposer. Elle n’est guère en faveur, car elle n’offre pas au soliste l’occasion de lancer des notes trémulentes qui font frissonner l’auditoire. Elle est comme l’exposé sans fard de la doctrine. Sa mélopée, très simple, est fort belle. Qui donc paraît s’en aviser? Au maître de chapelle qui, un jour cle fête, ferait exécuter cette noble mélodie, malheur !

Offertoire. — Antienne psalmique à nu. Puisque le verset est tombé, il n’y a pas lieu de réitérer l’antienne. Mais ne peut-on la chanter intégralement? A moins que l’officiant ne consente à attendre — ce qui est insolite — l’organiste ne dispose pas d’assez de temps, à l’offertoire, pour exécuter une pièce musicale développée, tout entière. Il est donc préférable qu’à l’offertoire il improvise. Dans ce cas, l’exécution intégrale de l’antienne par le chœur ne le restreindra pas beaucoup. S’il prend pour thème la cantilène de l’Offertoire même, il la développera suivant les exigences du temps qui lui est concédé.

Préface. — Elle fournit l’occasion de protester contre l’harmonisation des Amen, de Y et cum spiritu tuo, de toutes les réponses aux paroles prononcées par le prêtre à l’autel, à quelque moment que ce soit de la messe ou de l’office. Les accompagnateurs ne nous font pas même grâce de ces courtes formules ! Il faut qu’ils les enrobent dans leur affreux bourdonnement. Et de quels accords les affublent-ils ? Ontils le moindre souci d’évaluer avec exactitude le rôle musical

du son qui clôt ces réponses? Or, la seule solution harmonique ici raisonnable est de se passer d’harmonie.

Sanctus. — L’exécution à deux choeurs devrait être préférée à toute autre et le grand oi’gue banni du Sanc/us. Ce chant est trop court et la louange qu’il exprime est trop haute pour que la voix humaine se laisse dépouiller d’une part de son rôle. Toute la pièce doit être exécutée avant la Consécration lorsque le Sanctus est en chant homophone l.

Postlude après la Consécration. — Pourquoi ne pas substituer au chant collectif d’une pièce musicale extraliturgique, O salutaris ou autre, et a fortiori , à la fantaisie d’un solo vocal — de quel goût ! — l’exécution d’une pièce à l’orgue? L’organiste dispose ici de plusieurs minutes. Il est, dans les chorals pour orgue de J. -S. Bach, par exemple, mainte page excellemment attribuable à cette partie sacrée de la messe. Que si l’organiste sait assortir son ministère à la dignité du « Canon » et au style de l’office du jour, il peut alors, en fonds très doux, donner la mesure de sa participation au Sacrifice et de sa compréhension de la liturgie. Croyant ou incroyant, il faut bien qu’il soit respectueux des exigences du culte. Faute de quoi, il n’exerce, mal et méchamment, qu’un métier; et, incapable de s’adapter aux nécessités de l’acte collectif dont il est un des interprètes, il n’a pas non plus le droit de se réclamer de l’art.

Agnus. — Le premier, au chœur; le second, paraphrasé modalement au grand orgue ; le troisième, au chœur.

Communion. — L’Antienne unique à nu.

Postlude. — En quelques églises, le temps consacré à la communion des fidèles est mis à la disposition de l’organiste. Quelle occasion pour lui de résumer en une synthèse

1 L'Édition Vaticane l’indique implicitement par les signes typographiques : ce sont des neumes sur portées.

plus ou moins développée — selon le nombre des communiants — la substance musicale de l’office! Il peut évoquer rapidement les thèmes déjà exploités par lui, en renouveler les allures, harmonique et rythmique, et clore ainsi son rôle à la messe.

Ite missa est. — Le chœur doit répondre, et non l’orgue.

Sortie. — Jusqu’alors, si l’on excepte le postlude de la Consécration — où peut se caser une pièce appropriée, empruntée à Bach ou à d’autres — le rôle de l’organiste a été défini par l’Office lui-même. Son activité a été orientée par les thèmes de la liturgie exclusivement : Saint-Saëns, au nom de la pure musique, a conseillé aux artistes, qui ont l’honneur de remplir cette fonction enviée, de s’exercer à l’improvisation sur les thèmes liturgiques. — Mais la messe est achevée. L’organiste a le droit, à cette heure, de faire une part à l’art moderne. Les pièces d’orgue de haut style où son talent peut se donner carrière fournissent à l’office une musicale conclusion, sans rien compromettre de la gravité qu’il impose. Voulez-vous, d’ailleurs, donner à vos yeux la preuve que partout où l’organiste exécute de belles œuvres, en sortie, il est réputé « sévère » ? Entrez dans une des églises où, en effet, de telles exécutions servent de clôture à la cérémonie : vous y serez témoin de la fuite éperdue des « paroissiens », par toutes les portes.

Dans les cathédrales, où l'office des Heures se poursuit et se chante immédiatement après la Grand Messe, la <( sortie » est ordinairement tronquée. Mais l’organiste peut solliciter et obtenir quelques minutes d’activité, qui lui permettent de donner à la Grand Messe une grande et belle fin décorative.

Vêpres solennelles

Entrée. — Le thème de l’Hymne, transformé mais reconnaissable, pourrait être, à l’office du soir, une introduction

lyrique appropriée. Car les Vêpres sont de pur lyrisme. Leurs psaumes sont des poésies de l’ancienne loi, pleines d’images de l’Orient. Leurs hymnes sont des louanges au Seigneur, en élans mystiques. Annoncer le thème de l’hymne du jour, dès l’entrée, mais en paraphrase, serait un prélude excellent.

Psaumes. — Après réitération de l'Antienne , à la fin de chaque psaume, l’organiste s’emparera du thème antiphonique et le paraphrasera. Il ne sera pas tenu, comme il l’était à la messe, en alternant au Kyrie, au Gloria , etc., de paraphraser modalement . Ici il n’alterne pas, il ne remplace pas, il conclut. Pourvu que sa « coda » psalmique soit apparentée au triptyque musical exécuté au chœur [Antienne -{- Psaume -(- Antienne], la fantaisie de l’artiste pourra s’exercer aux claviers, — réglée, cela va sans dire, par un goût assez pur, pour qu’elle ne produise pas, au sein d’un office, modal par essence, des fractures sanglantes. Affaire de tact.

Le rôle du chœur, en ce qui concerne l’exécution du psaume, a été antérieurement défini.

Hymne. — A deux chœurs, de préférence. Aucune harmonisation. — Si l’orgue alterne, il faut qu’il paraphrase modalement. Pour les raisons dites plus haut, une harmonisation de la cantilène hymnique au grand orgue fera disparate avec l’homophonie du chœur; cette homophonie étant, ici comme ailleurs, posée en principe absolu.

Magnificat. — Il est convenu que l’organiste use et abuse des versets de ce cantique. Et il serait inaccepté de lui marchander le temps, de lui rogner les ailes, au Magnificat. Qu’il vole donc, à l’aise ! Qu’il s’efforce pourtant de ne point s’évader hors de l’enceinte liturgique. Elle est assez vaste et ses enluminures musicales sont assez riches pour qu’un artiste y trouve prétexte aux plus libres improvisations. En deux mots qu’il établisse un lien — celui qu’il

voudra, pourvu qu'il soit évident — entre ses « versets » et l’office.

[Je ne veux parler des « Saluts », cérémonies réglées au gré de chaque paroisse, ou à peu près. Il n’en devrait pas être ainsi, sans doute. Mais les faits sont là, scandaleux, qui paralysent toute initiative et découragent toute bonne volonté.]

Sortie. — Il serait à souhaiter que l’organiste, en une vaste improvisation, résumât les principales fonctions musicales de la journée liturgique tout entière. Que s’il est incapable de ce brillant et noble effort, et s’il préfère emprunter au répertoire de l’orgue un de ses chefs d’œuvre, il en est libre.

En résumé, servir la liturgie, s’y adapter étroitement, « jouer l’Office », et, par ses deux extrémités, l’encadrer en un décor musical homogène, tel est le rôle que l’organiste, soucieux de sa fonction magnifique, doit remplir. L’Office ne saurait être le prétexte d’un concert. Les fugues de Jean Sébastien, les Chorals de C. Franck, les Symphonies pour orgues ne peuvent faire corps avec la liturgie. Qu’à la sortie de la Messe et des Vêpres ces pièces grandioses emplissent les nefs de nos temples, rien de mieux ; et il serait à souhaiter, dans l’intérêt de l’art, que nos virtuoses de la pédale tinssent à honneur d’exécuter en perfection ces ouvrages, chaque dimanche. Mais que ce soit après Vite missa est du matin ou I’euouae du Laudate Dominum vespéral! Alors ils ont le droit de puiser dans les œuvres des maîtres : l’orgue n’est pas un instrument profane. Sa littérature échappe à la frivolité. Construit pour la maison de Dieu, il oriente la pensée du musicien vers des formes compatibles avec la majesté du temple.

Il faut prévoir le cas où les Chanls Communs, empruntés au grand répertoire polyphone, apporteront au sein des chants psalmiques de la Messe l’admirable perturbation de leurs mélodies tonales, superposées. Cette disparate, loin d’être condamnable, est une source de pure beauté. Les chœurs de Josquin, de Lassus, de Palestrina, de Yittoria, de Lotti, et des musiciens qui, parmi les Modernes, ont le sens des fonctions musicales à l’église, ces chœurs, lorsqu’ils interviennent dans un office homophone, prennent par contraste toute leur plénitude. Mais il faut dans ce cas, et pour donner à ce contraste toute sa valeur, se priver même de l’estompage harmonique et contrapontique des versets, à Y asperges et à Yintroit. Tout, en dehors des Chants communs [Kyrie, Gloria , (Credo), Sanctus , Agnus ] doit être présenté en homophonie rigoureuse. A cette condition, l’entrée du Kyrie polyphone, par la sereine émission vocale des accords, sera superbe ; et l’importance du chœur harmonisé, en regard des lignes homophones antérieurement énoncées, s’affirmera pleinement. Que l’office se poursuive, selon les règles sévères de l’art « inharmonique », on peut en être sûr : chaque fois que la voix du grand Chœur s’élèvera, une émotion profonde saisira l’assistance. Hélas ! ces temps ne sont pointaccomplis. Autour de nous, là-même où d’admirables efforts sont tentés par quelques héros de l’art et de la liturgie, l’organiste de chœur, par les flatulences de ses accompagnements incoercibles — il ne ferait point grâce d’un Amen! — anéantit toute modalité et, par là, toute beauté dans les chants psalmiques. Qu’un chœur polyphone intervienne, il n’apportera plus rien de neuf : la grandeur du simple accord parfait, largement posé par les voix, a été escomptée par les placages dévergondés de l’accompagnateur.

Ils ont enrobé le chant homophone — en dépit des répugnances de ce chant à servir de pâture au fabricant d’harmonie — et ils saturent l’auditeur ; et ils abolissent pour celui-ci toutes les joies de surprise que le Chœur polyphone pourrait lui faire goûter

L’austérité des chants psalmiques de la messe, leur caractère modal, sont-ils à l’accès de l’art, contemporain dans les églises, des obstacles catégoriques? Je suis persuadé du contraire. Les Kyrie les plus « modernes » peuvent voisiner avec les vieilles cantilènes. Il suffit que les coupures soient franches. Que signifie l’admission de ces chœurs avec ou sans grand orgue, écrits hier, au sein des vénérables offices du style modal, sinon que l’art vivant n’a pas renoncé encore à louer le Seigneur? Je ne sache pas que le motu proprio défende aux artistes de noire époque, si hésitante sur le parti qu’elle prendra, de mêler leur voix à celle des anonymes musiciens médiévaux. Loin de là : il les convie à cette union, que le goût, la mesure — et la foi — peuvent réaliser. Homophonie rigoureuse, polyphonie opulente peuvent alterner sans dommage, dans une union fraternelle des temps anciens et du présent : il suffit, pour avoir le droit de les réunir en un office, d’attribuer à l’une et à l’autre son rôle et son bien, sans compromis comme sans empiètements.

Types de réponses.

Trois exemples choisis en des pièces particulièrement imprécises, montreront les inconvénients de l’harmonisation appliquée, dans les réponses du grand orgue, à ces mélodies homophones. L’usage des accords — même engendrés par des lignes contrapontiques, et par conséquent aussi peu

systématisés que possible — a le tort de raidir des cantilènes modales infiniment souples et, par nature, fluctuantes. Même si l’on élude la Cadence Parfaite, l’oreille perçoit, par la polyphonie surajoutée, des toniques, des médiantes, des dominantes, tout l’arsenal de la Tonalité, alors que ces fonctions, très enveloppées et presque mystérieuses dans l’homophonie modale, ne doivent pas s’y manifester nettement : il faut qu’une réelle ambiguïté subsiste, qui est le charme de la mélopée antique et de ses dérivations.

Voici un Kyrie en mode de Sol intense, extrait de la Messe Dominator Deus; Graduale, XV. Il ne sera présenté que les trois réponses de l’orgue. Dans cet exemple comme dans les suivants, le texte verbal est surajouté : l’organiste doit, avec le plus grand soin, s’il veut « répondre » avec exactitude, articuler à la partie supérieure le syllabisme des mots, quitte à transformer en « tenues », d’exact calibre, les notes répétées.

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