ARTICLE IL
De l’Acupuncture chez les modernes.
Le xinkien des Chinois, connu en Europe depuis un siècle et demi sous le nom d’acupuncture (i), y était presque oublié, lorsqu’on lyyZj- Dujardin rappela l’attention sur cette opération ; et cependant ce n’est guère que depuis quelques années qu’elle paraît avoir été mise en pratique par quelques médecins. Sans parler davantage de ceux qui, écrivant sur l’acupuncture, n’ont fait que reproduire ce qu’en avaient dit Ten-Rhyne et Kœmpfer, j’arrive de suite à M. Berlioz, qui, en 1811, envoya à la Société de Médecine de Paris un mémoire qui le fit taxer alors de témérité, et qui pourtant est aujourd’hui d’un grand intérêt (2). On trouve dans ce mémoire l’observation d’une affection nerveuse dont je ne crois pas déplacé de donner ici un extraS.
« Une demoiselle âgée de 24 ans, naturellement maigre, éprouvait, depuis deux an.s, une fièvre nerveuse , survenue à la suite d’une
(1) De acus aiguille, et punctura ponction.
(2) On le trouve inse're' clans un ouvrage public en 1816 et intitule : Mémoire sur les maladies ch roniques, les évacuations sanguines et Vacupuncture, par Berlioz.
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frayeur vive et prolongée; les accès se déclaraient entre une et deux heures de Taprès-midi, et entre huit et neuf heures du soir; ils étaient caractérisés par le froid des extrémités inférieures, une sécheresse très-incommode de tout le corps, la couleur violette des joues, l’éclat brillant des yeux, une douleur de tête ainsi que de l’épigastre, qui semblait comprimé ; il y avait un tel degré d’affaiblissement des forces musculaires, que la tête avait besoin d’être soutenue. Pouls petit et fréquent, loquacité pendant l’accès de l’après-midi, qui durait deux ou trois heures. La maigreur était extrême et la menstruation irrégulière. Le quinquina fut nuisible et le sulfate de zinc sans effet. Une application de glace prolongée faisait cesser les accès; l’opium soulageait un peu, lorsque M. Berlioz songea à l’acupuncture. La malade se servit d’une aiguille à coudre, enduite de cire d’Espagne vers son chas. Elle l’introduisit elle-même perpendiculairement d’abord, puis parallèlement aux parois abdominales. Dès la première piqûre, les accidens cessèrent comme par enchantement, et le calme fut complet. L’opération n’eut pas besoin ■ d’être renouvelée le même jour. Le lendemain et le surlendemain l’accès tenta Vainement de se reproduire. Une espèce de souvenir de l’opération Luttant avec avantage contre l’habitude morbide, on ne pratiqua
l’acupuncture que tous les trois jours. Ce n’est qu’au bout de trois mois qu’on fut obligé de la pratiquer tous les jours, et par ce moyen la fièvre nerveuse fut complètement détruite au bout de six mois. Quelques malaises qui survenaient encore, au réveil surtout, étaient dissipés par l’acupuncture. Les piqûres multipliées causant de la douleur, on fut ensuite obligé de les remplacer par l’usage de l’opium, dont on éleva la dose jusqu’à douze grains. Quelque temps après, l’opium et l’acupuncture n’étaient presque plus nécessaires, lorsque un jour la malade se servit d’une aiguille courte non armée de cire. Elle l’enfonça tellement qu’il fut impossible de la retirer, et les mouvemens de la respiration la firent complètement disparaître. L’aiguille chemina du côté gauche, et déterminait une douleur assez vive quand la malade montai tou descendait un escalier, ou remuait le bras. Une sensation désagréable était éprouvée lorsque les alimens descendaient dans l’estomac. Durant tout le temps que l’aiguille est restée dans la région épigastrique, la malade s’est trouvée complè tement délivrée de tous les accidens nerveux qu’elle éprouvait précédemment; ensuite , à mesure que la gêne et la douleur causées par la présence du corps étranger se sont évanouies, quelques accès de fièvre sont revenus et ont été dissipés par l’opium. La santé s’est ensuite
parfaitement rétablie; il n’y a pas eu de rechute, et l’aiguille n’a plus causé de douleurs. »
de vais donner un abrégé de deux autres observations du même auteujr.
« Un paysan âgé de 4o ans était depuis un mois atteint de toux convulsive (coqueluche) avec douleur àl’épigastre. La toux le fatiguait beaucoup, surtout dans la marche rapide. Une aiguille fut enfoncée à une telle profondeur dans la région épigastrique, que j’ai lieu de croire, dit M. Berlioz, avoir percé l’estomac. Elle fut laissée en place pendant trois minutes; le malade fut aussitôt guéri sans rechute. »
Après avoir dit que l’acupuncture soulage dans les contusions sans ecchymoses, M. Berlioz donne l’observation suivante : « Un homme tombé de dix à douze pieds de hauteur sur un tas de pierres eut toute la partie postérieure du corps tellement meurtrie, qu’il ne pouvait plus exécuter le moindre mouvement. Placé sur le lit, il y gardait la position c[u’on lui avait donnée. Onze piqûres sur la partie postérieui’e du cou dans l’espace d’une demi-heure permirent au malade de lever la tête. La même opération exécutée les jours suivans, et d’après ses instances, sur diverses parties, lui procura la liberté de se retourner seul dans son lit, et bientôt il fut guéri. »
M. Berlioz recommande l’acupuncture dans les
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douleurs suite d’efforts, de travail forcé, dans le rhumatisme vague affectant les muscles extérieurs de l’appareil respiratoire, et caractérisé par l’immobilité du malade, l’inspiration profonde et pénible, et une toux causant des douleurs si vives., que l’expulsion des crachats est impossible. «L’acupunctui’e, dit-il, dissipe sur-le-champ cet état d’angoisse, et l’end aux muscles la liberté de leurs mouvemens dans l’espace d’une à deux minutes. !) Il la recommande également dans les douleurs nerveuses de la tête, dans celles du parqxisme des fièvres intermittentes, quoique dans ce dernier cas elle n’ait pas un effet aussi complet. Enfin il la préconise contre les accidens dépendant du désordre du système nerveux, « où il est peu de remèdes qui jouissent d’une activité aussi prompte, et qui produisent des effets aussi merveilleux. »“
Après les expériences de M. Bretonneau , qui prouvent qu’on peut sans inconvénient introduire des aiguilles jusque dans les ventricules du cœur, pourquoi dans l’asphyxie, comme le conseille M. Berlioz, ne perforerait-on pas cet organe, pour le soumettre alors à un excitant galvanique ou à l’électricité.
Je n’hésite pas à reconnaître avec M. Berlioz , que souvent la douleur n’est que déplacée par une première introduction de l’aiguille, et que ce
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n’est qu’à la quatrième ou cinquième acupuncture que la guéi’ison a lieu; que la piqûre est à peine apparente, et qu’il en sort rarement du sang.
M. Berlioz se sert d’une aiguille en acier, de trois pouces de longueur. « Je l’introduis, dit-il, par rotation , peu à peu (en évitant les gros vaisseaux et les nerfs), et je m’arrête quelques secondes, de temps à autre, pour demander au malade s’il éprouve du soulagement. Quoique l’introduction perpendiculaire soit préférable, celle oblique peut être aussi avantageuse : dans tous les cas, il faut laisser l’aiguille en place pendant quatre à cinq minutes. »
Je dois passer sous silence l’article acupuncture du Dictionnaire des Sciences médicales, puisque M. Bedor, pour rejeter l’acupuncture, se contente de raisonner sans donner le résultat d’aucune expérience.
On trouve dans , le treizième volume du Journal universel des Sciences médicales, une notice fort intéressante sur l’acupuncture, par M. Haime. Ce médecin a pratiqué cette opération , en présence de M. Bretonneau, dans trois cas dilférens dont voici un court exposé.
Première observation. « Une fille âgée de 24 ans, étant née robuste, devint nerveuse par suite d’une menstruation irrégulière, ayant à dix-huit
DE L’ACUPUNCTURE, ans contracté l’iiabitudede l’onanisme ; ilsejoignit à son état empiré des vomissemens habituels et des convulsions générales extrêmement violentes qui furent suspendues par Fusage des bains froids. Bientôt, malgré divers moyens employés, les efforts spasmodiques parui’ent se concentrer sur le diaphragme et sur l’estomac; un hoquet nerveux se déclara, et acquit une telle intensité, qu’on saisissait à peine quelcjues instans de relâche. Des vésicatoires, des ventouses scarifiées sur l’épigastre, des bains froids, ne le suspendant que pour quelque temps, on eut recours à l’acupuncture. J’introduisis, dit M. Haime, l’aiguille au centre épigastrique, perpendiculairement, en la roulant entre mes doigts et en appuyant sur sa tête. Nous ne tardâmes pas à reconnaître avec quelle étonnante promptitude ce remède agit. A peine l’instrument fut-il parvenu à la profondeur de quelques lignes, que les accidens cessèrent comme par enchantement. On laissa l’aiguille en place cinq minutes. Cette opération fut suivie d’un calme parfait et de la cessation du hoquet pendant trois jours. On revint alors à l’aiguille, dont l’effet fut aussi prompt et aussi efficace. On employa ensuite l’acupuncture selon les besoins. Enfin je puis affirmer, ajoute M. Haime, que ce moyen n’a pas manqué son effet une seule fois; la piqûre de l’estomac n’a jamais été suivie
d’inconvéniens; cette profondeur de l’aiguille était môme souvent nécessaire pour faire disparaître complètement les symptômes. La malade ne tarda pas à se rétablir et à jouir, bien que vaporeuse, d’un état de santé satisfaisant. »
Deuxième observation. « Une femme âgée de 58 aus avait déjà été atteinte d’une rbumatalgie, à la partie inférieure du côté gauche du thorax, lorsque, six semaines après, les mouvemens respiratoires devinrent chez elle extrêmement pénibles, le tronc immobile ; la violence des douleurs arrachait âes cris, à la moindre secousse; pouls petit, concentré, sueur froide sur tout le corps. Une aiguille fut à peine introduite dans le point douloureux, que la douleur descendit dans l’abdomen, où elle fut poursuivie par une deuxième aiguille, puis une troisième, qui rendit lârespiration parfaitement libre, et fit que la malade s’écria qu’on lui avait rendu la vie. Les douleurs revenues , mais moindres, les jours suivans, des acupunctures les chassèrent cha'que’ jour, et au quatrième la cure fut radicale. »
Le sujet de la- troisième observation eât un rhumatisme du bras, si violent qu’il arrachait des cris à la malade. Une première acupuncture chassa la douleur dans l’avant-bras, et une deuxième la fit disparaître entièrement. « Je dois déclarer, dit M. Haime, que c’est sans aucun avantage que
j'ai pratiqué cette opération à différentes reprises sur deux membres paralysés. »
M. Haime termine en demandant « si, d’après les médecins qui regardent les douleurs nerveuses cotnme le produit de l’accumulation vicieuse dans la partie qui en est le siège, du fluide qu’on dit parcourir les nerfs , on ne peut pas admettre que dans ce cas l’acupuncture agit en favorisant la libre circulation de ce fluide et en débarrassant ainsi ces organes de la surcharge qui exaltait ou pervertissait leur sensibilité. >»
Churchill, chirurgien de Londres, a depuis pratiqué plusieurs fois l’acupuncture avec succès, dans plusieurs cas de névralgies et de rhumatismes.
M. Demours l’oculiste a imaginé d’adapter à des capsules de verre, à des ventouses, une pompe aspirante qu’on peut enlever à volonté. Au sommet de la capsule se trouve un tube qui, sans admettre l’air, sert de conducteur à une aiguille qu’on fait pénétrer à volonté dans les chairs quand le vide est opéré. Les motifs que M. Demours allègue en faveur de cet instrument sont que la sensibilité de la partie est tellement émoussée par l’action de la ventouse, que l’introduction de l’aiguille ne cause pas la moindre douleur, et qu’elle peut péné trer plus profondément dans les tissus gonflés. Mais la piqûre des aiguilles
cause une douleur si légère , qu’il est bien inutile d’avoir recours pour la tempérer à des moyens si compliqués. Il paraît aussi que dans ces derniers temps M. Demoursaemployé le procédé suivant contre les ophthalmies : il fait un pli à la peau qui environne les paupières, comme s’il voulait y pratiquer un séton, et il le traverse avec un fd métallique dont il rapproche ensuite les extrémités.
M. le professeur Béclard, dont nous aurons plus tard besoin d’invoquer l’autorité au sujet de ses nombreuses expériences sur les, piqûres des artères et des nerfs, M. Béclard, dans son article acupuncture du Dictionnaire de Médecine, conclut en ces termes ; « Quelques médecins ont paru regretter que ce moyen ne fût pas plus souvent employé dans notre thérapeutique. Avant d’avoir fait des expériences sur cette opération, et avant qu’elle eût été employée comme moyen thérapeutique en Europe, j’étais assez disposé à croire cfu’on devait la laisser à ses inventeurs : l’expérience m’a confirmé dans cette opinion. »
Le cent-huitième cahier du Journal des Sciences médicales contient une observation de trismus guéri en Angleterre par l’acupuncture. Elle est de M. F. Finch. Un homme était tombé d’une hauteur considérable , et s’était fait plusieurs plaies contuses sur différentes parties du corps et du crâne.
ün désespérait de le sauver, parce qu’il y avait trisinus et impossibilité d’avaler. L’on introduisit une aiguille dans le muscle masseter et dans le sterno-mastoïdien ; « tous les muscles du cou et de la gorge de ce côté furent à l’instant soulagés de leur contraction spasmodique. Une deuxième aiguille fut alors poussée dans le muscle masseter de l’autre côté, et immédiatement après il y eut aussi du mieux, quoique moins sensible qu’auparavant. Un instant après l’effet fut tel, que le malade prit une forte dose de teinture d’opium et une tasse de chocolat; » au bout de quelques jours il fut parfaitement guéri.
D’après les résultat^qu’il avait déjà obtenus surplus de deux cents malades, M. Jules Cloquet a présenté à l’Académie de.s. Sciences, sur l’acupuncture, quelques réflexions dont voici le sommaire. Il avance que :
1 ° L’acupuncture agit généralement sur les douleurs, quelle que soit leur cause.
2 ° De ces doüleurs, les unes disparaissent sans retour ; d’autres reparaissent après un temps variable, mais presque toujours plus faibles qu’avant l’opération, et elles peuvent être enlevées de rechef par une nouvelle acupuncture ; d’autres douleurs diminuent seulement d’intensité, sans disparaître entièrement; enfin quelques autres
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douleurs ne sont point modifiées par cette opération.
L’introduction de l’aiguille est en général peu douloureuse, surtout quand on pratique l’opération pour des douleurs très-vives.
Un temps variable après l’introduction de l’aiguille, le malade éprouve un engourdissement dans la pai’tie souffrante, ou de légers frémissemens dans le trajet des nerfs.
Il se forme très-souvent autour de .l’aiguille une plaque érythémateuse, d’une couleur rosée plus ou moins vive, le plus souvent arrondie, parfois plus étendue sur l’un des côtés de l’aiguille que sur l’autre, Quelquefois linéaire ou fort allongée. Cette coloration de la peau est trèsvive, et a lieu immédiatement chez quelques malades; chez d’autres elle est moins intense, et n’arrive qu’après quatre, cinq, six minutes, un quart d’heure, une demi-heure. Chez quelquesuns elle n’a point lieu; chez d’autres, elle est remplacée par un bourrelet circulaire, qui soulève légèrement la peau. Le soulagement de la douleur est ordinairement d’autant plus marqué et plus prompt que la plaque érythémateuse paraît plus tôt et est plus étendue.
Quand l’acupuncture agit favorablement, au bout d’un temps variable (d’une minute à une
demi-heure ), la douleur paraît se concentrer sur l’aiguille; les malades éprouvent dans l’endroit où elle est enfoncée, de la chaleur ou de petits élancemens.
Quelquefois de nouvelles douleurs paraissent inopinément dans un endroit éloigné du siège de l’acupuncture; on les fait disparaître parl’introduclion d’une nouvelle aiguille dans le lieu malade.
La douleur que le malade éprouve à l’aiguille est continuelle ou revient à des intervalles va-' riables.
Presque constamment, quand avec un conducteur métallique ou avec le bout du doigt, que l’on a mouillé, on touche la portion sortante de l’aiguille, les malades éprouvent dans la piqûre des élancemens plus vifs, et cela pour le plus léger contact; la douleur pour laquelle on pratique l’opération diminue en proportion.
Si l’on adapte à l’aiguille un conducteur méfallique dont on plonge l’autre extrémité dans un vase rempli d’eau salée, l’action paraît plus vive, plus prompte ; les douleurs ressenties à l’aiguille plus violentes.
Quelquefois M. Cloquet a été obligé de retirer momentanément le conducteur pour calmer les élancemens extrêmement vifs qu’éprouvaient les malades.
Si on laisse le doigt sur l’aiguille, on ne tarde
pas à éprouver soi-même un léger engourdissement au niveau de la première articulation phalangienne; à mesüre qu’on prolonge l’expérience, l’engourdissement s’étend à tout le doigt, à une portion de la main, et jusqu’à l’avant-bras. Dans quelques cas, j’ai éprouvé des contractions musculaires involontaii’es, convulsives, non douloureuses et instantanées, dans plusieurs des muscles de l’avant-bras et du bras. Chaque fois qu’on touche alors l’aiguille, on ressent de légères commotions semblables à celles que produit la pile galvanique. On observe aussi ces phénomènes én touchant l’aiguille avec un conducteur métallique que l’on tient à-la main.
Quelques malades éprouvent des phénomènes généraux pendant l’acupuncture; assez souvent, des sueurs partielles plus ou moins abondantes ; d’autres perdent la sensation de froid qu’ils avaient dans la partie malade ; quelques-uns tombent én syncope, ce qui est rare. Presque tous éprouvent un bien-êü-e marqué, changent complètement de physionomie, passent en peu de temps de l’expression la plus douloureuse, du plus grand abattement, à un état de calme et souvent même d’hilarité remarquable.
Ées mouvemens et les fonctions de la partie ne tardent pas à se rétablir plus ou moins complètement. J '
Quand on a employé des aiguilles d’acier bien polies, on voit que pendant l’opération elles se sont oxidées; leur pointe, à une distance de quatre à cinq lignes, devient d’un bleu violet, brillant, irisé, comme si on l’avait passée au feu; d’auti-es fois toute la portion qui était enfoncée dans les parties molles est noirâtre, terne, rugueuse; celle qui sortait reste claire et brillante, elle n’a rien perdu de son poli. Ces phénomènes d’oxidation sont, en général, d’autant plus prononcés, que les aiguilles ont séjourné plus longtemps dans les parties. Us ont lieu, mais sont peut-être moins marqués et moins constans, lorsqu’on enfonce des aiguilles dans des muscles vivans exempts de douleurs. On ne les observe pas quand on fait l’expéi’ience sur le cadavre froid.
L’acupuncture instantanée ou faite pendant une ou deux minutes n’a en général que des effets peu marqués ou nuis. Ce n’est ordinairement qu’après un laps de temps qui varie de trois minutes à deux heures, qu’on peut observer des effets favorables. Ces différences rendent raison des diverses opinions des chirurgiens sur l’acupuncture, que les uns ont l’egardée comme très-efficace, et les autres comme un moyen àpeu près nul.
Les effets qu’on ne peut obtenir avec une seule aiguille , on les obtient par l’application
soit simultanée, soit consécutive, de deux, trois, même quelquefois d’un plus grand nombre.
Il ne faut en général retirer les aiguilles que lorsque les douleurs pour lesquelles on a praticfué l’opération, et même celles qu’aurait pu causer l’introduction des aiguilles, ont disparu depüis quelque temps. On doit proportionner la durée de l’acupuncture à la ténacité, à la persistance des douleurs. Lorsque M. Jules Cloquet fit sa communication à l’Académie des Sciences, il n’avait pas encoi’e prolongé l’acupuncture audelà de huit heures ; après ce laps de temps, il n’y a pas de trace d’inflammation au voisinage de Taiguille, si ce n’est dans quelques cas le cercle rougeâtre dont j’ai parléf
M. J. Cloquet a employé l’acupuncture, i° dans des rhumatismes musculaires aigus et chroniques. Il a obtenu des effets très-prononcés; beaucoup de malades ont guéri après une ou plusieurs acupunctures.
2° Dans les rhumatismes fibreux. Mêmes résultats.
3° Dans les rhumatismes articulaires aigus et chroniques. Les effets sont moins prononcés; néanmoins plusieurs guérisons ont eu lieu après un nombre variable d’acupunctures.
4° Dans les nétralgies faciale, dentaire, susorbitaire, cubitale; dans les céphalalgies opi-
niâtres. Les effets ont été prompts dans beaucoup de cas; plusieurs malades ont guéri après une, deux ou trois acupunctures. Chez d’autres la maladie a résisté avec opiniâtreté ou n’a été que peu modifiée par l’acupuncture.
5“ Dans des contusions pi’ofondes, récentes ou anciennes ; il a obtenu des effets en général prompts; un soulagement marqué ou la guérison après plusieurs acupunctures, quelquefois même après une seule.
6° Dans les inflammations, l’ophthalmie, la pleurésie, l’inflammation des intestins, des testicules, les douleurs abdominales anciennes, paraissant entretenues par des inflammations chroniques. Il a obtenu la cessation ou seulement la diminution de la douleur, et des symptômes inflammatoires.
7 ° Dans la paralysie, le tremblement mercuriel ; les effets sont nuis, quand il n’y a pas de douleurs.
8° Dans des crampes, des contractures musculaires ; ici les effets sont en général prompts ; il y a eu plusieurs cas de guérison.
A la même époque, M. J. Clocjuet avait pratiqué en présence des élèves de l’hôpital Saint- Louis plus de quatre cents fois l’acupuncture, dans presque toutes les parties du corps, sans avoir observé un seul accident. Il faut remarquer
que l’aiguille, introduite avec précaution, ne fait qu’écarter les fibres des tissus, et que celles-ci se rapprochent dès qu’on fait l’extraction de l’instrument. Dans le plus grand nombre des cas, il ne s’écoule pas une goutte de sang après l’extraction de l’aiguille.
D’après ce qui pi'écède , M. Cloquet soupçonne qu’il se fait pendant l’acupuncture un dégagement d’un fluide. Il reste à prouver son existence et à déterminer par des expériences rigoureuses si ce fluide qu’il admet provisoirement est analogue au galvanisme, au magnétisme, ou s’il est d’une nature spéciale, et, dans ce cas, quelles sont ses propriétés ; s’il existe dans nos organes à l’état sain, s’il ne devient qu’accidentellement cause de maladies, ou bien, au contraire, s’il se développe sous l’influence de ces dernières?
Le même praticien s’occupe à déterminer positivement, les différences que peuvent entraîner dans les phénomènes de l’acupuncture les diverses espèces de métaux avec lesquels on fabrique les aiguilles; la grosseur, la longueur de ces instrumens, la manière de les introduire, le sens de leur introduction, le tenqas qu’elles demeurent en place, leur nombre, leur isolement ou leur communication par des conducteurs avec différens corps.
I! reste encore à éclaircir, dit le même au-
DE L’ACUPÜKCTURE.
leur, un point de la plus haute importance en pathologie ; celui de savoir si le principe de tonte inflammation n’a point son siège dans le système nerveux, et si l’acupuncture a une influence directe sur cet agent nerveux, en agissant sur lui comme les pointes sur le fluide électrique?
Si la douleur en général, quelle que soit sa cause, n’est point déterminée par une surabondance, une accumulation accidentelle de fluide nerveux dans les parties qui en sont le siège? Si les aiguilles agissent en soutirant cet excès, en rétablissant l’équilibre nécessaire à l’exercice régulier des fonctions? Si les phénomènes paralytiques ne dépendent pas d’une diminution dans ce principe d’action, et s’il n’y aurait pas possibilité d’y suppléer par 1,’introduction directe du galvanisme ( supposé que ces deux agens soient les mômes), parles aiguilles enfoncées dans les muscles paralysés?
M. Cloquet s’occupe d’expéi’iences pour déterminer l’influence de l’acupuncture instantanée ou prolongée, sur les diverses espèces d inflammations, aux divers temps de leur développement : 1 “ pendant la période des douleurs seules; 2 ° pendant la période du gonflement inflammatoire; 5“ pendant la suppui-ation, la formation des exiidations séreuses, albumineuses; 4“ enfin, dans les inflammations passées à l’état
chronique : il fera connaître plus tard les résultats
qu’il aura obtenus.
Le même praticien n’est pas éloigné de croire qu’on pourra parvenir à résoudre cette importante question , de savoir : i° si le sang, par son abondance ou ses qualités particulières, est la cause de la plupart des inflammations, ou si seulement son accumulation est un des effets immédiats du principe d’irritation ; 2 ° si les inflammations et les nombreuses altérations qu’elles entraînent à leur suite, ne sont que des désordres produits par le principe d’irritation ; 3“ si par conséquent il ne deviendrait pas possible de guérir les inflammations plus promptèment, sans affaiblir les malades, en agissant primitivement sur le principe d’irritation, en le soustrayant, au lieu d’avoir recours aux évacuations sanguines; en agissant non sur les effets, sur les désordres produits par ce principe d’irritation, mais sur ce principe lui-même. Si, en un mot, en enlevant directement le stimulus qui appelle le sang dans les parties, on n’agirait pas plus efflcacement, plus promptement qu’en diminuant la quantité de ce liquide par des saignées locales ou générales, qu’en dirigeant ses moyens thérapeutiques sur les conséquences du principe d’irritation.
Telles sont les principales idées qxie M. Cio-
DE L’ACEPÜWCTURE. 39
fjuel. avance, mais avec cette réserve, ce doute philosophique qui doit diriger les recherches dans les sciences d’observation, où les théories ne peuvent être établies qu'après qu’on a recueilli un grand nombre de faits.
Je crois avoir passé en revue tout ce qui a été fait jusqu’à ces derniers temps sur l’acupuncture. Qu’il me soit maintenant permis de me livrer à quelques considérations générales sur l’emploi de cette opération chirurgicale.
On se rappelle queTen-Rhyne recommandede laisser l’aiguille en place pendant trente respiration^, etKœmpfer pendant deux respirations seulement. On aura sans doute remarqué,que, prenant trop fidèlementcesdeux auteurs pour guides, onn’a jamais laissé l’aiguille dans les tissus plus de quatre à cinq minutes, et encore rarement l’y laissait-on si long-temps, pour se conformer peut-être au précepte donné par Kœmpfer, mais surtout d’âprès l’idée, généralement adoptée, que l’acupuncture agissait en irritant les tissus et en déterminant ainsi une dérivation.
N’est-il pas étonnant que M. Berlioz, ayant remarqué qu’une aiguille introduite par mégarde profondément dans , les tissus délivra pendant long-temps la malade de tous les accidens qu’elle éprouvait; n’est-il pas étonnant, dis-je, d’après cette observation , qu’il n’ait pas ouvert les yeux
4 o TRAITÉ
sur l’importance du séjour prolongé de l’aigullle? Mais M. Berlioz, découragé par la manière dont la Société de Médecine accueillit son mémoire , aurait-il abandonné ses expériences ?
D’après ce qui précède on est, je crois, en droit de conclure : i°que jusqu’à M. Jules Cloquet, l’acupuncture pouvait à peine être regardée comme un moyen thérapeutique , quelques observations éparses n’ayant pas réussi à faire apprécier sa valeur; 2°' c[u’on n’avait jamais songé à laisser séjourner l’aiguille dans les tissus un temps suffisant pour obtenir dés effets plus marqués, plus constans et plus nombreux; 5° qu’on n’avait tenté aucune expérience pour fonder une théorie sur son mode d’action.
ITn’est pas étonnant qu’en Asie, des peuples pour qui rester dans l’ignorance plutôt que de déroger aux coutumes antiques est presque une loi ; il n’est pas étonnant que ces peuples superstitieux, frappés de la rapidité des effets de l’acupuncture, l’aient aussitôt regardée comme un remède héroïque et universel. Mais il ne pouvait pas en être de même en Europe, où Ton examine les choses de plus près. Un petit nombre de succès remarquables ne suffisait pas pour accréditer un agent thérapeutique si puissant, et on laissait séjourner l’aiguille trop peu de temps dans les tissus, pour pouvoir multiplier ces suc-
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cès. Aussi regardait-on généralement les heureux effets de l’acupuncture comme une fiction. Il était réservé à M. Jules Gloquet de faire triompher la vérité. Si ce praticien n’avait pas eu à opposer à ses adversaires une réputation justement acquise; si dans un court espace de temps il n’avait pas été à même de multiplier ses expériences, il eût sans doute rencontré beaucoup plus d’obstacles, qui, je le.pense bien, ne l’auraient pas arrêté : il met trop de zèle et de persévérance dans ses recherches, pour se. laisser décourager.
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