DE L'HOSPITALITÉ
l/assisUince dans rantiquité, chez les Grecs et les Romains. — Temples d'Ësculape et des Asclépiades ; Gynosarge, Gésuries, Xcnodochies. — L^assistance à Tavènemcnt du christianisme. — Constantin, Justinien. — Childebert fonde le premier établissement hospitalier en France. — Charlemagne. — Ordres religieux hospitaliers. — Maladreries et léproseries. — Saint Louis. — François I"^ — Vincent de Paul, Louis XIV. — Louis XVI, Tenon, Cochin. Vionnot, OeaujoD, Nerker. — L'assistance en 1789 et les travaux de la Constituante : Rapport de M. de La Hochefoucauld-Liancourt. — La Convention. — L'assistance publique à Tclranger : Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Norwège, Autriche-Hongrie, Belgique, Italie, Espagne.
L'assislance hospitalière a-t-clle été connue des anciens? A quel moment précis a-t-elle commencé à entrer dans les usages ?
Les mœurs patriarcales et hospitalières de la civilisation primitive faisaient considérer comme une vertu privée Thospitalilé envers l'étranger et imposaient comme un devoir les soins à donner aux parents et aux serviteurs.
Dès lors la Grèce et Rome ne sentirent pas le besoin d asiles publics de bienfaisance pour les hommes; quant aux enfants, l'infanticide autorisé par les lois rendait superflue la création d'hospices pour les enfants trouvés.
11 existait cependant chez ces peuples des lieux ayant quelque ressemblance avec nos établissements de secours publics.
Ainsi, les malades étaient portés dans les temples d*Esculape et des Asclépiades, dans le but d'y implorer les dieux et d*y recevoir les soins des prêtres médecins et charlatans qui, dans le paganisme, guérissaient tous les maux infligés à notre pauvre humanité. Sur les colonnes et les murs de ces temples étaient apposés des tableaux relatant les cures merveilleuses que ces empiriques avaient opérées, et ces récits pompeux servaient à la fois d'encouragement aux malades et d'instructions aux médecins.
A Athènes, les malades n'étaient admis à passer dans le temple qu'une nuit, deux au plus, pour y recevoir en songe les incubations ou communications de la divinité (1). Ils devaient, au préalable, faire un sacrifice et offrir des présents aux dieux. Aristophane, dans la comédie de Piutus, raconte une cure opérée dans un de ces temples ; lisez-le et vous verrez combien grande était la crédulité du patient, combien impudente Texploitalion du malade par les prêtres du paganisme (2) :
(( Arrivés près du temple d'Escuiape avec Plutas, alors le plus misérable des hommes et maintenant au comble du bonheur, nous l'avons mené à la mer et nous Tavons baigné. Ensuite nous sommes revenus au temple du dieu ; nous avons mis sur la table des pains et tout ce qu'on a coutume d'y consacrer avant le sacrifice, et nous avons fait brûler sur Tautel un gâteau de fleur de farine. Gela fait, nous avons couché Plulus sur un lit, suivant l'usage, et chacun de nous s'en est accommodé un pareil. Après avoir éteint les lampes, le ministre du dieu nous a commandé de dormir et de ne rien dire, quelque bruit que nous entendions. Pour moi, je ne pouvais fermer Tœil. Ayant un peu levé la tête, j*ai aperçu le prêtre qui prenait sur la table les gâteaux et les
(1) Seuvius dit : Incubaro dicuiUur hi qui donniunt ad accipienda rosponsa,
(2) Aristophane, Piutus^ acte II, scène III.
figues sèches ; il a ensuite fait le tour des autels pour voir s'il ne restait pas de gâteaux; il a mis dans son sac tout ce qu'il a trouvé.
« Le dieu s'est ensuite assis auprès de Plutus. D'abord, il lui a palpé la tête, puis il lui a essuyé les yeux avec du linge très fin. Panacée a couvert la tête et le visage du patient avec un voile de pourpre, en même temps Esculape a sifflé. Ace signal, deux serpents d'une grandeur extraordinaire se sont glissés tout doucement sous le voile de pourpre; je crois qu'ils ont léché les yeux du malade. Subitement rendu à la lumière, il s'est levé radieux. La joie que m*a fait éprouver ce miracle était telle que je me suis mis à battre des mains et à réveiller mon maître. Esculape a disparu incontinent et les serpents sont retournés dans leur retraite. »
Des salles avec des Uts existaient ordinairement aux abords de ces temples et servaient de refuge à ceux qui ne pouvaient rentrer chez eux. A Rome, plusieurs asiles de ce genre avaient été créés pour les étrangers (1).
Un autre genre d'établissement, destiné comme nos hospices à recevoir les enfants trouvés, existait à Athènes dans un ancien temple connu sous le nom de Cynosarge. Mais, là encore, l'assistance était tout aussi incomplète que celle qu'on accordait aux malades. Les enfants bien constitués étaient seuls admis, alors seulement qu'on ne pouvait leur attribuer une origine plébéienne. Le Cynosarge était surtout un refuge pour les enfants des soldats morts sur le champ de bataille, ils y étaient nourris et formés aux exercices militaires.
Désireux d'encourager l'amour de l'art militaire, les Grecs
(!) En Grèce, les prêtres guérissaient les édoppés dans des hôpitaux de ce genre appelés AsclepieSf par Tintervention du dieu Âsciepiusi
avaient créé les Gésuvies, établissements dans lesquels él recueillis les guerriers blessés ou malades (1).
Enfin les Xénodochies offraient à Athènes un asileà Tétri venu pour ses affaires ou attiré par les fêles.
On ne peut guère comparer ces institutions à nos établii ments de bienfaisance, ni rechercher en elles le type originaire nos maisons hospitalières. Le Cynosarge était une véritable militaire, les Gésuries des maisons de retraite ouvertes seulenM aux guerriers invalides, les Xénodochies des hôtelleries dont les! portes s'ouvraient devant les grands commerçants ou les puis-' sanls du jour, seuls alors assez fortunés pour voyager.
Si Tasile public était imparfait et presque inconnu, l'hospilalilé privée était un devoir sacré chez les peuples anciens qui en observaient scrupuleusement les règles, aussi impérieuses pour eux que les prescriptions de la morale.
Les Romains, comme les Grecs, avaient dans leurs maisons un appartement consacré àrexercice de Thospilalité, et, aux jours de fête, les portes de ces asiles étaient ouvertes, sans distinction, aux individus connus comme aux inconnus.
Chez les Romains, la famille, moins dispersée, était étroitement unie. Les vieillards, vrais patriarches, voyaient leurs conseils écoutés et leur vieillesse protégée par leurs enfants. Les esclaves même, bien qu'ils fussent la chose du maître, devaient être soignés pendant leur maladie ou leur vieillesse dans Tinfirmerie domestique et commune à tous, appelée valetiidinaria. En principe, le pauvre ne pouvait exister, puisque Tassistance, qui de nos jours est une charge publique, était une obligation privée incombant au maître.
Mais, malgré les prescriptions du législateur, on voyait des
(i) Les magistrats ou les vieillards qui avaient bien mérite de la patrie étaient aussi reçus dans les Gésuries.
Bi!taitres dénaturés abandonner leurs esclaves infirmes dans l'ile t^Esculape sur le Tibre (1). Là, sans nourriture et sans secours, 38 ne tardaient pas à périr au milieu des souffrances.
Il •ne faut pas oublier que ces crimes se commettaient à une éxK)que durant laquelle régnait à Rome la plus extrême corruption des mœurs, au moment où la vie humaine servait de jouet aux maîtres du monde.
Ces turpitudes n'étaient fort heureusement que le prélude et Tavant-coureur d'une ère nouvelle, qui allait proclamer un dogme nouveau, la charité, et faire admettre cette vertu sublime comme le principe de tout véritable progrès.
Le christianisme, en faisant de la charité la base de la nouvelle société, a imposé cette vertu comme le devoir et comme le plus bel apanage des humbles aussi bien que des puissants de la terre. La charité ! ce mot résume la doctrine sublime du Novateur qui, en proclamant la fraternité des hommes, brisa la chaîne qui rattachait encore l'esclave à son maître. En vain la société romaine chercha-t-elle à enrayer l'élan que produisit le nouvel enseignement; en vain, pour y mieux réussir, accusa-l-elle les préceptes du Christ de battre en brèche la famille et la propriété; la loi nouvelle était celle de la justice, elle s'adressait aux cœurs, elle devait sortir victorieuse de ces attaques, pour rester à jamais debout et plus vivante dans un triomphe éternel.
La civilisation chrétienne a donc rendu l'ouvrier libre; en même temps, elle Ta mis dans la nécessité de pourvoir tous les jours à sa propre destinée, et Ta aussi exposé aux vicissitudes des événements. Rassurez-vous; la civilisation va compléter son œuvie en recommandant à la société une constante sympathie
(i) A Sparte, les Ilotes infirmes étaient abandonnés à leurs maux avec l'assen- (iment de la législation farouche qu'avait créée une république tyrannique.
pour le malheur. Secourir le malheur, compatir aux souffrances du prochain, voilà le dogme imposé comme une nécessité, non seulement à Thomme en particulier, mais à la coUeclivité des individus. Dès lors, le besoin des asiles publics se fait sentir, ils sont comme une conséquence des mœurs modernes.
Constantin, le premier empereur romain qui place la Croi^ sur les étendards, promulgue un édit aux termes duquel le trésor public fournira les aliments et les vêtements aux enfants pauvres jusqu'alors abandonnés ou donnés en gage. A la même époque* Lactance, précepteur de Crispus (l), dédie à l'empereur son livr^ sur les Institutions divines, dans lequel il flétrit les crimes àe famille commis à Rome. « Tout meurtre, dit-il, est un crime, car il a plu à Dieu que la vie de l'homme fût inviolable. Il est donc impossible d'accorder qu'on ait le droit d'étrangler les enfants nouveau-nés; c'est la plus abominable impiété, car Dieu crée les âmes pour la vie et non pour la mort. Comment se fait-il qu'il y ail des hommes qui, ne croyant pas commettre un crime, enlèvent à des êtres innocents et à peine formés la vie qui vient de Dieu et qu'ils ne leur ont pas donnée? Croit-on que ceux-là épargneront le sang étranger, qui n'épargnent pas leur propre sang? Que dirai-je de ceux qu'un reste d'affection porte à exposer leurs enfants ? Peut-on croire innocents ceux qui jettent aux chiens leurs propres entrailles, et qui condamnent leurs enfants plus cruellement encore que s'ils les étranglaient? Il est vrai que les pères homicides prennent prétexte de leur pauvreté et disent qu'ils ne peuvent suffire à élever une nombreuse famille, comme si les biens de ce monde étaient immuables et qu'on ne vit pas tous les jours des pauvres devenir riches et des riches devenir pauvres. Au reste, l'époux qui ne peut nourrir ses
(1) Crispus était fils de Constantin.
enfants doit plutôt garder une grande réserve matrimoniale^ que détruire Tœuvre de Dieu. »
Pendant le premier âge du christianisme, il ne fut pas nécessaire d'ouvrir des élablissemenls publics aux malades et aux indigents. En effet, la fraternité et la charité privées suffisaient encore à venir en aide aux malheureux. Les chrétiens offraient rhospitalilé à leurs frères et tous mettaient leurs ressources en commun. La maison des prêtres était ouverte aux pauvres et aux étrangers et leur table devenait celle des hôtes qu'ils recueillaient. Mais, en même temps que le nombre des croyants devenait plus grand, le dévouement devint moins ardent. Dès ce moment» la bienfaisance individuelle fut insuffisante; dès ce moment, aussi, le génie de la religion nouvelle fit sortir de terre les asiles où sont secourus tous ceux qui souffrent.
Les premiers hospices furent créés pour servir de refuge aux voyageurs et particulièrement aux pèlerins. Sous le règne de Tempereur Constantin, le prêtre Zatique fonde dans ce but un vaste établissement à Constantinople. Saint Basile en fait construire un dans la ville de Césarée en Tan 370. Ces asiles sont désignés sous le nom de ce Xénodochies », qu*ils ont emprunté au paganisme.
Presque à la même époque, une noble dame romaine, Fabiola, delà famille des Fabius, élève à Rome une xénodochie semblable à celles de fOrient. Poussant sa piété jusqu'au dévouement le plus sublime, elle consacre sa fortune et sa vie au service des pauvres et va, en compagnie de femmes, issues de familles illustres, créer en Palestine le premier hôpital de malades.
Bientôt saint Basile et Fabiola trouvent des imitateurs. L'empire romain et ses colonies se couvrent d'établissements appropriés à toutes les nécessités des infortunes humaines. Les malades, les vieillards, les orphelins, ont désormais leur lieu de refuge. Entre tous, le plus complet sera celui fondé par saint
Basile, à Césarée, en Cappadoce ; construction vaste et complète» desservie par des médecins, des infirmiers, des porteurs, etc. « Portez vos pas un peu hors de la ville, dit saint Jean Ghrysostome ; là vous verrez une cité nouvelle, véritable trésor de la piété, formée par la réunion des dons que les exhortations de Basile ont obtenus. De vastes édifices ont été élevés. Rétablissement a été doté de revenus annuels. Tous les malades sont rassemblés dans cet asile que son fondateur appelle le gymnase des pauvres. »
Justinien, dans ses Codes, donne la nomenclature et la destination des établissements de bienfaisance. Les nosocomia étaient affectés, comme nos hôpitaux, au soin des malades; les orpha- /20/ropAia étaient pour lesorphelins; les ptochotrophia recevaient tous les pauvres; les xenones servaient de refuge aux voyageurs; les gérontocomia étaient destinés aux vieillards ; les brephotrophia aux enfants trouvés.
Justinien reconnait ces établissements dans la législation civile ^t en confie la direction aux évéques.
En prenant cette mesure, l'empereur a compris que les ministres de la religion chrétienne supporteront mieux que personne tout le poids d'un pareil fardeau; il a compris qu'ils étaient seuls à la hauteur d'une pareille tâche ; et ses prévisions ne sont pas déçues. Habitués à l'exercice de la charité, les évéques appoxteront à la direction des hôpitaux ce zèle et ce dévouement que leur inspire la religion d'amour et de charité qu'ils servent* Les fonda mis à leur disposition par la libéralité des fidèles,. et qu'ils consacraient, dans les premières années du christianisme, à recevoir les pauvres dans leur propre maison, seront désormais consacrés aux établissements charitables ; ils serviront au soulagement des misérables et ne changeront pas de destination. .
ce Les monastères, dit de Gérando, en s'établissant au iv* et au v"* siècle, suivirent cet exemple, se firent une loi semblable. Le
concile d'Aix-la-Chapelle rappelle que chaque monastère doit réserver un local spécialement affecté à servir d'asile. L'empereur Justinien fît construire, sur le chemin qui conduisait au temple de Jérusalem, un hospice pour les pèlerins, et un hôpital pour les pauvres et les malades ; la direction en fut confiée aux religieux parabolaires. Cette règle s'était perpétuée dans les congrégations religieuses jusqu'aux derniers temps, et la plupart des couvents établis dans les campagnes avaient un hospice ouvert aux pèlerins munis de la patente de l'évéque. »
Ainsi s'élèvent les premiers établissements destinés à secourir les malheureux; dotés par les princes ou les particuliers, ils sont administrés par le clergé qui, pouvoir législateur dans les conciles, assure déjà les fondations des généreux donateurs. Les portes de ces asiles sont ouvertes aux indigènes comme aux étrangers. La charité ne fait aucune distinction; tous ceux qui souffrent sont secourus par le génie de la bienfaisance, grâce auquel les œuvres hospitalières résisteront bientôt à l'invasion des barbares et des soldats de Mahomet.
Au moment de la chute de l'empire romain, alors que les barbares victorieux menacent de détruire tout ce qui a été fait pour le bien des pauvres, la doctrine du Christ adoucit les mœurs des vainqueurs; les établissements de bienfaisance survivent à l'invasion; ils ne tardent pas même à se multiplier dans la Gaule qui, sous la domination des Francs, devient le centre de la civilisation nouvelle.
Le premier établissement hospitalier, créé en France, est fondé au vi* siècle, à Lyon, par le roi Childebert, fils de Clovis, et la reine Brunehaut. Le concile d'Orléans fait mention de cet hôpital et défend en ces termes d'en diminuer les dotations :
a Nous approuvons la fondation d'un hôpital fait dans la ville de Lyon par le pieux roi Childebert et son épouse. Que les re-
venus de cette fondation ne soient jamais diminués pour quelque cause que ce soit, et que celui qui lui enlèverait une partie de ses biens soit frappé d'anathème comme meurtrier des pauvres (1). »
Les hôpitaux d'Autun et de Reims sont fondés peu d'années après.
En 567, le deuxième concile de Tours ordonne que chaque commune secoure ses indigents. C'est la première fois que paraît dans la législation charitable ce principe du domicile de secours, adopté de nos jours dans presque toute l'Europe.
(( Que les habitants et le clergé de chaque commune, suivant leurs ressources, nourrissent d'aliments convenables les pauvres qui y sont domiciliés, afin qu'ils n'aillent pas vagabonder dans les autres localités (2). »
A la fm du vm* siècle, saint Landrv élève à ses frais l'Hôtel- Dieu de Paris, qu'il édifie près de la cathédrale. A la même époque, les Musulmans d'Espagne, imitant l'exemple des Francs, fondent à Cordoue un vaste hôpital, sorte de faculté de médecine où viennent se former de célèbres médecins.
Les établissements de bienfaisance avaient droit alors au quart des rentes possédées par le clergé, dont le dévouement avait tant fait pour le bien-être des pauvres. Mais le relâchement de la discipline, conséquence fatale du bien-être, faisait convertir grand nombre de fondations en bénéfices ecclésiastiques. C'est pour faire cesser cet abus que le concile de Vienne transfère l'administration des hôpitaux à des laïques qui doivent prêter serment et rendre compte de leur gestion entre les mains de l'évêque.
(1) De Watteville, Législation charitable.
(â) Ut unaqiiaque civitas pauperes et egenos incolas alimentis congruentibus pascat secuadum vires, ut tam vicini presbyteri quam cives omnes suum pauperem pascant ; quo fiet ut ipsi pauperes per civitates alias non vagentur.
(2« Concile de Toars.)
Celle décision est confirmée quelques années plus tard par le concile de Trente.
Avec la seconde race des rois de France apparaît Charlemagne. Conquérant et législateur, il répand les bienfaits de son génie civilisateur sur toutes les parties de sou immense royaume, et sa sollicitude, déjà bien grande en ce qui concerne le bien-être de ses sujets, s'étend d'une manière particulière aux déshérités de la fortune. Ses Capitulaires montrent quel soin il prend des hôpitaux et de la consei'vation de leurs revenus. Il déclare même ces établissements biens royaux. Il s'attache à protéger les pauvres contre l'oppression des grands, à faire entendre par les juges leurs causes, ou celles des orphelins, de préférence à toute autre. Il confirme aussi la décision du concile d'Orléans, en prescrivant que chaque paroisse secoure ses pauvres.
« L'Eglise est tenue de secourir les pauvres, disent les Cajo/lulaires; les prêtres tiendront des tables auxquelles ils seront admis; les évêques doivent subvenir à leurs besoins; les monastères doivent Tasile et l'entretien; Tautorité civile veillera ellemême à l'accomplissement de ces devoirs. »
Charlemagne pratique, toutefois, une charité bien entendue. En effet, s'il vient en aide aux malheureux vraiment dignes de ce nom, il prohibe le vagabondage et défend de donner des secours aux indigents qui refusent de travailler.
Sous l'influence salutaire de ce grand roi, s'ouvrent de toutes parts des hôpitaux pour les malades et des hospices pour les pèlerins. A l'ombre de la cathédrale et sous la direction de l'évêque, on voit souvent réunis des asiles (1) pour les pauvres valides,
(1) Si le nom d'hôtel-Dieu, remarque justement Tabbé Fleury, fut celui que portèrent d'abord ces asiles, c*e8t que, situés près des temples consacrés au service divin, ils s'associaient en quelque manière au culte religieux, et que Thospitalité s'y exerçait an nom de Dieu lui-même.
(Db GéRANDO, De la bieDfaisance publique,)
pour les vieillards, pour les malades et pour les orphelins dont Charleraagne se déclare le défenseur après Dieu et les saints (1).
Les admirables institutions de Charlemagne arrivent dans un siècle trop barbare pour pouvoir survivre à leur auteur. Cependant, après sa mort, Louis le Débonnaire, en cela digne fils de l'empereur, montre encore sa sollicitude pour les pauvres, et, sur sa demande, le concile d'Aix-la-Chapelle, en 816, dresse un règlement conçu en ces termes :
« Les évéques établiront un hôpital pour recevoir les pauvres et lui assigneront un revenu suffisant aux dépens de TÉglise. Les chanoines y donneront la dîme de leur revenu, même des oblations, et un d'entre eux sera choisi pour gouverner l'hôpital, même au temporel. Les chanoines iront, au moins en carême, laver les pieds des pauvres; c'est pourquoi un hôpital sera tellement situé qu'ils puissent y aller aisément. »
Ces prescriptions constituent à peu près le seul acte d'assistance sociale que fournissent les trois siècles qui suivent le règne de Charlemagne.
Durant cette période, la famine et les maladies contagieuses rendent insuffisants les hôpitaux ouverts par la charité publique ; la plupart d'entre eux manquent de revenus, et le clergé, pauvre et privé de ressources, est impuissant à leur donner le moindre secours.
Le régime féodal fait tomber en désuétude les règlements auxquels sont soumis les asiles hospitaliers. Bien rares sont les établissements qui peuvent alors secourir efficacement les nombreux indigents qui frappent à leurs portes. En ce moment appa-
(1) « ut sanctis ecclesiis Dei, neque viduis, neque orphanis, neque peregrinis fraudem, vel rapinam, vel aliquid injurie quis facere prœsumat; quia ipse domiuus imperator, post Dominum et sanctos ejus, eorum et protector et defensor esse coustitutus est. » {Capitulaire de fan 802 .)
raissent pour la première fois les ordres religieux hospitaliers. Ils ne suffisent pas, il est vrai, à guérir le mal qui est trop grand, mais ils soulagent bien des infortunes. Dirigés par les évéques, ils subviennent à leurs propres besoins avec le produit des fondations ou des libéralités des fidèles, et parviennent encore à créer ou desservir des hôpitaux dans toute l'Europe.
a Au X* siècle, dit de Gérando(l), Benezech institue en France les religieux pontifes de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, pour le service des pèlerins et des malades ; bientôt, dans le mouvement d'une pieuse émulation, une foule de personnes des deux sexes renoncent au inonde pour aspirer à l'honneur de devenir les serviteurs des pauvres et d'en partager les souffrances.
a En 1120, à Albrac, dans le diocèse de Rodez, se forma un ordre hospitalier, composé d'éléments très divers ; des prêtres y présidaient; des frères, sous leur direction, servaient l'hôpital et les pauvres ; des chevaliers protégeaient les pèlerins ; des femmes et des filles soignaient les malheureux admis dans l'asile ; dés serviteurs étaient attachés à la culture des terres.
a L'ordre des religieux de Roncevaux, en Navarre, revendiquait Charlemagne pour fondateur, mais parait seulement dater de 1131; il se destinait au service des pèlerins et dos pauvres, et il en recueillit à la fois jusqu'à vingt mille, à ce qu'on assure. Quelques années auparavant, en 1122, s'était déjà formé, en Espagne, l'ordre des religieux de Saint-Jean-de-Lortie, réuni plus lard aux Hiéronymites. En 1 158, deux ordres hospitaliers, l'un d'hommes, l'autre de femmes, sont fondés à Abbeville; en 1171, celui de Saint-Gervais et Saint-Protais se fonde à Paris sous la règle de Saint-Augustin (2), et comprend aussi des religieux et des
(1) De la bienfaisance publique, t. IV.
(2) Les religieuses de Tordre de Saint-Augustin sont appelées à donner leurs soins aox malades de THôtel-Dieu de Paris, en 1211.
religieuses. Vers la même époque, Guide, de Montpellier, dole le midi de la France du célèbre ordre du Saint-Esprit; cet ordre dessert à la fois les hospices, les hôpitaux ; tous ses membres étaient laïques; une congrégation de sœurs lui était annexée. »
Au commencement du xn* siècle, deux maladies jusqu'alors inconnues, le feu Saint-Antoine et la lèpre, viennent porter leurs ravages dans toute TEurope. En face de ces fléaux meurtriers, il faut une assistance diligente et efficace que les siècles précédents n'ont ni connue ni pratiquée. L'enthousiasme chevaleresque et religieux débordant de tous les cœurs fera entendre la voix de l'humanité souffrante et les malheureux recueilleront leur part de dévouement.
Dès les premiers préparatifs pour la guerre sainte, alors que tout l'Occident se lève en masse et arbore la Croix sur ses bannières, les croisés, pour attirer sur eux les bénédictions divines, abandonnent aux pauvres une partie de leurs biens; on voit tous les jours, à la suite de ces largesses, s'accroître le nombre des hôpitaux et se fonder des établissements spéciaux, connus sous le nom de Maladreries et Léproseries, destinés à recevoir les malheureux atteints de maladies contagieuses (1).
Le zèle des chevaliers de Terre-Sainte ne se ralentit pas quand ils reviennent en France; au contraire : ils ont vu dans quelles proportions considérables sont construits les hôpitaux d'Orient, ils ont compris ce qu'un peuple doit aux déshérités de la fortune; aussi, ce ne sont chaque jour que créations nouvelles, qu'asiles nouveaux.
Au xni* siècle, l'Europe est couverte de dix-neuf mille maladreries ou léproseries. Sur ce nombre, la France, alors plus petite qu'elle ne l'est aujourd'hui, en possède à elle seule deux mille. Louis VIII, père de saint Louis, lègue à chacune d'elles par son
(1) La lèpre fut apportée d'Orient par les croisés.
testament cent sols, et donne aussi cent sols à deux cenls hôtels- Dieu (1).
Saint Louis, qui prohibe sévèrement la mendicité et le vagabondage pendant toute la durée de son règne, protège les maisons hospitalières et donne à son siècle des exemples héroïques de dévouement et d'humanilé. Il fonde en 1254 rhospice des Quinze- Vingts, pour servir de refuge à trois cents aveugles. Il restaure et agrandit THôtel-Dieu de Paris. Il crée des hôpitaux dans plusieurs villes et notamment à Vernon, à Compiègne, à Pontoise.
Le siècle de saint Louis est Tépoque où les établissements de bienfaisance brillent de leur plus bel éclat; partout les fondations abondent dans les innombrables maisons ouvertes à toutes les infortunes et que protège un roi juste et charitable.
Une cause nouvelle donne une plus grande impulsion au développement des hôpitaux dans les villes. Le sentiment de la dignité humaine, si longtemps violé, vient dans un dernier élan de conquérir l'émancipation et d'assurer Taffranchissement des communes. Les largesses envers les hôpitaux, qui avaient été jusqu'alors Tapanage du seigneur, sont faites par les bourgeois qui tiennent à honneur de doter les cités d'asiles ouverts à leurs concitoyens atteints par les maladies ou la vieillesse.
Après cette suite d'années si prospères pour les établissements de bienfaisance, la charité se ralentit et les fondations deviennent plus rares.
En 1362, le roi Jean II fonde à Paris le premier hospice d'enfants pour les orphelins légitimes, auquel il donne le nom d'hôpital du Saint-Esprit. Près de cent ans après, en 1445, Charles VII, imitant son exemple, crée un autre hôpital dans le même but.
(i) Testament daté de juin 1225. — « Donamus et legomus duabus millibus domornm leprosoram decem millia libraruro, videlicct cuilibet earum centum aoiidos. »
Comme toutes les instittilions, même lés plus parfaites, arrivés à la prospérité, les asiles hospitaliers vont dégénérer pendant plusieurs siècles, malgré les efforts d*hommes illustres, et leur reconstitution ne sera complète que lorsque de nouvelles lois et un régime nouveau présideront aux destinées de la France.
Durant le xiv* et le xv* siècle, les deux épidémies qui dévastaient la France, la lèpre et le feu Saint-Antoine, ayant disparu, le clergé et les laïques qui ont la direction des établissements (le bienfaisance changent l'affectation d'un grand nombre de ces maisons et convertissent leurs revenus, patrimoine sacré des pauvres, en bénéfices ecclésiastiques ou en fiefs.
Les conciles ne cessent de s'élever contre ces abus; ils cherchent en vain à inspirer aux administrateurs des biens des hospices les sentiments de charité qui animaient les fondateurs mômes de ces établissements ; leur voix n'est pas plus entendue (luo celle du roi el du pape Clément V lui-même, qui promulgue sans résultat la célèbre Constitution clémentine.
Kn 151d, François P', touché des désordres qui sont entrés dans radministralion dos biens des pauvres, ordonne aux sénéchaux, aux baillis et aux juges de les réprimer, et laisse même à ces magihtralA la latitude de remplacer les administrateurs.
Cotte sage mesure est bientôt suivie d'un édit qui confirme les premières prescriptions et en étend l'application à tout le royaume, ('al édit, en date du 15 janvier 1545, indique combien les dilapidations étaient nombreuses et avec quelle facilité ceux qui avaient charge d'assistance se paraient de la dépouille du pauvre :
<( Comme nous soyons deuêment advertis que les hospitaux fundoîfi on nostre royaume ayent esté mal administrez par cy- (liïVttul, tU sont encore de pis en ])is gouvernez, tant par leurs admiuiHlruteura que prélats de nostre royaume, et aultres qui doivent av(Mr l'cnil sur iceulx ; lesquels se sont efforcez et efforcent jour-
nellemeut vouloir appliquer à eux ou leurs serviteurs le revenu des dicts hospitaux, et en faire leur patrimoine, souz couleur qu'ils prétendent les dicts hospitaux estre titulez et bénéficiez en tiltre, en contrevenant aux saincles constitutions canoniques» intention des fondateurs d'iceulx hospitaux, et défraudant les pauvres de nostre royaume de leur deuë nourriture et sustentation, et, qui plus est, laissent tomber et ruiner les édifices dlceulx hospitaux, et ne se soucient que de prendre le revenu d*iceulx, estaindre et abolir le nom d'hospital, pour toujours, du revenu disposer à leur plaisir et volonté, dont se sont ensuyvis plusieurs inconvéniens, mesmement que les habitants des villes de nostre dict royaume, à la grande foule de nostre peuple, sont contraincts de soy cottiser et imposer sur eux les deniers pour la nourriture des pauvres impotens, lesquels doivent estre nourrys et alimentez par les dicts hospitauxet lieux pitoyables, selon le revenu d*iceulx et intention des gens de bien leurs fondateurs ;
a Pour à quoy obvier. . .
1 Voulons et nous plaist que tous gouverneurs et administrateurs d*hospitaux ou autres lieux pitoyables soyent contraincts par nos prochains juges des lieux mettre les comptes du revenu et administration des dicts hospitaux, à quelque tiltre qu'ils tiennent les dicts hospitaux, ensemble les lettres et tiltres de fondation, si aucunes en ont, dedans deux mois après la publication des présentes.
oc Auxquels respectivement, chacun en son destroit et jurisdiclion, nous mandons et expressément enjoignons qu'incontineilt ils ayent à visiter les dicts hospitaux, s'enquérir du revenu, estât et réparation des lieux, nombre de licts, et des pauvres qu'ils ti'ouveront, et du tout (aire bon et entier procez-verbal ; et icelùy, ensemble les comptes, lettres et tiltres des fondations, ils envôyeront par devers , nostre procureur général en donnant ou faisant donner certaine et briefvé assignation aux détenteurs, goUver-
nours ou administrateurs des dicls hospilaux, par devant nos umo2 et féaux les gens tenans nosli*e parlement» pour respondre aux lins et conclusions que noslre dict procureur général voudra prendre contre eux de tout ce que dessus, sans prendre aucun salaire ou profil pour les dicts juges pour leurs vacations ny aul- Iromonl. Kt neanlmoius, à ce que doresnavant les dicts hospitaux vl maludrcries soyent mieux conduits, et Thospitalité mieux gardée et entretenue, mandons et expressément enjoignons à nos dicts gens tenans nostrc dict parlement qu'ils ayent à proréder à correction et reformation des malversations et desordres qu'ils trouveront avoir esté faicts esdictes administrations, par privation et suspension des dicts administrateurs ou aultremenl selon roxigcnco des cas.
Cl Kt quant a coulx qui se diront et prétendront titulaires des dicta hospitaux et lieux pitoyables, voulons que, s*il leur appert promplomont de leurs tiltres suffisans pour y avoir bénéfice outttbli confonnôment à la constitution canonique ordonnée par lo concile do Vienne, qu ils ayent à leur taxer le dict revenu selon la charge du divin service qu'ils seront tenus de faire aux dicts lioapitaux, et que le résidu soit entièrement baillé et distribué aux pauvres, et entretenement d'iceulx... A quoi faire et souffrir Hoyont oontraincts toutes personnes, de quelque estât, qualité ou condition qu*ils soyent, etc. »
La sagesse de ces recommandations et la sollicitude de Fran- V^ois V pour la conservation des biens hospitaliers se heurtent à Tinerlie des uns, au mauvais vouloir des autres. Les graves abus (|ui régnaient ne pouvaient au surplus disparaître sitôt; il fallait encore des années pour faire revivre l'esprit de charité et de dusinléressement, indispensable à ceux qui administrent le patrimoine des pauvres.
Le douloureux spectacle des coupables cupidités, dont les trois derniers siôcles venaient d'être les témoins, continua sous les
règnes d'Henri II et de Charles IX. Cependant Charles IX, sous rinspiration du chancelier Michel de L'Hospilal, prend la défense des pauvres; il ordonne que les hospices soient gérés par au moins deux personnes choisies parmi les plus dignes et élues par les laïques ou les ecclésiastiques fondateurs des établissements; il inscrit le premier dans les lois Tobligation pour tout hôpital de recevoir le malade, quelle que soit son origine.
En 1561, un édit du roi Henri III enlève définitivement la direction des établissements hospitaliers au clergé et à la noblesse. Cet acte mémorable de notre ancienne législation ajoute que <K seuls les bourgeois, marchands ou laboureurs » peuvent être chargés de ces fonctions. C'était, comme on le voit, le prélude des grandeurs futures du tiers état. Cet édit imposait, en terminant, aux administrateurs, l'obligation de rendre compte tous les ans de leur gestion tant pécuniaire que mobilière.
Les actes du gouvernement royal et le décret du concile de Trente venaient d'opérer une révolution dans la gestion hospitalière, en consommant la sécularisation administrative des établissements de bienfaisance. Cette mesure, quelque extrême qu'elle paraisse, n'était pas seulement nécessaire pour rétablir l'ordre dans la comptabilité; elle s'imposait aussi depuis qu'une partie des revenus hospitaliers provenait d'un impôt frappé en faveur des pauvres (1). Le clergé, malgré ses protestations, se soumit et conserva seulement Tadministration des hospices qu'il entretenait avec ses revenus propres.
Sous l'influence de ces sages réformes qui toutes étaient Tœuvre du chancelier de L^Hospital, une gestion régulière et une surveillance efficace commencèrent à présider à Tadminislration des biens des pauvres.
(1) Le premier impôt ea faveur des indigents a été frappé par édit d'Henri 11^ en I&51.
Dans les années qui suivirent, de grands hospices furent créés(l) et purent recueillir quelques-uns des innombrables mendiants qui encombraient Paris en ce moment. Souvent ces malheureux étaient de vieux gentilshommes ou d* anciens soldats estropiés qui, dénués de ressources, allaient demander de porte en porte de quoi soulager leurs maux. Pris de pitié et de sympathie pour ces infortunés, Henri IV, voulant payer la dette de la patrie à ceux qui l'avaient servie au péril de leur vie, fonda en 1604 à Paris le premier hôpital militaire d'invalides, en transformant la maison royale de la Charité chrétienne du faubourg Saint-Marcel en lieu de retraite pour les pauvres gentilshommes^ capitaines et soldats estropiés, vieux ou caducs. Ce prince fit aussi bâtir pendant son règne Thôpilal Saint-Louis, inauguré en 1619.
Au commencement du xvii* siècle, Vincent de Paul, vrai génie de bienfaisance, devient par ses œuvres une des gloires de l'humanité. Réformateur, il fonde des séminaires et s'efforce de rendre au clergé le sentiment de sa mission, qu'il a perdu. Bienfaiteur des pauvres, il pousse jusqu'à l'héroïsme son dévouement pour les malheureux, leur fait donner des secours abondants et perpétue son œuvre en fondant Tordre des Filles de la Charité.
Sous l'inspiration de cet homme admirable dont l'Église a fait un saint, les principes d'une charité éclairée pénètrent dans toutes les classes de la société et à la cour elle-même, Louis XIV accorde le château de Bicétre pour servir de refuge aux enfants abandonnés, et c'est là que prend naissance l'œuvre des Enfants- Trouvés, auxquels saint Vincent de Paul a consacré une partie de sa vie.
L'esprit organisateur de Louis XIV, qui met Tordre dans toutes les branches de l'État, s'efforce de remédier au mal qu'amène le progrès toujours croissant du paupérisme. Au commen-
(1) Henri II créa en octobre 1516 Thôpital des pauvres honteux.
cernent de son règne, plus de 40,000 mendiants encombrent la capitale efr menacent la sécurité de ses habitants. La paresse est à un tel point invétérée dans les mœurs, que la plupart d'entre eux refusent tout travail pour se livrer au vagabondage et souvent au vol, au milieu même de Paris, qui ne possède qu'un guet insuffisant pour réprimer cet état de choses.
En 1656, le roi publie un édit, vrai code hospitalier, qui crée rhôpilal général et centralise sous ce nom les cinq hôpitaux de la Pitié, du Refuge, Scipion, Bicétre et la Savonnière. Il confie Tadininistration de cet immense établissement, qui contenait plus de 6,000 indigents, à une commission munie de pouvoirs très étendus. Pour subvenir aux besoins de tant do malheureux, le même édit confère à cette institution un grand nombre de privilèges. Il met aussi à contribution la générosité des particuliers : les testaments reçus par les ecclésiastiques ou les notaires sont nuls s'ils ne portent pas la mention que les testateurs ont été avertis de faire quelques legs en faveur des pauvres.
Le travail était obhgatoire à l'hôpital général. Les indigents y étaient surtout employés à la fabrication des tapis de Turquie ou à la filature de tissus. Cet établissement, où les indigents arrivaient le plus souvent de force, amenés par les archers, appelés sergents des pauvres, avait une certaine ressemblance avec la prison.
Quelles que fussent l'étendue et la bonne organisation de ce ser\*ice hospitalier, il fut insuffisant pour recevoir les mendiants qui accouraient des provinces vers la capitale et remplaçaient ainsi sans cesse ceux que le bailli de l'hôpital général avait enlevés à la paresse et à la débauche en les retenant dans l'un des établissements placés sous sa juridiction.
Ce fut alors que Louis XIV, pour faire une juste répartition de l'assistance, ordonna, par son importante déclaration de 1662, la création d'un hôpital-hospice dans chaque ville ou bourg important. Il appliquait ainsi à la province Tédit de 1656.
Voici le préambule de cet acte :
Saiiit-Germaln-dn-Laye, juin 1662.
« Louis, etc. Entre les soins que nous prenons pour la conduite de rÉtat que Dieu nous a confié et qu'il a soumis à notre autorité, celui des pauvres nous a été en particulière recommandation, el le grand désir que nous avons toujours eu de pourvoir aux nécessités des mendiants, comme les plus abandonnés, de procurer leur salut par les instructions chrétiennes et d'abolir la mendicité et l'oisiveté, en élevant leurs enfans aux métiers dont ils seroient capables, nous aurait fait établir Thospital général en notre bonne ville de Paris, par nos lettres de déclaration du mois d'avril mil six cent cinquante-six. Cet établissement ayant eu l'effet que nous nous en étions promis, le public a reçu la satisfaction de voir notre dite ville soulagée de Timportunité des mendians et leurs enfans nourris à la piété chrétienne et instruits aux métiers et ouvrages qu'ils peuvent apprendre jusqu'à ce qu'il y ait des lieux et des ouvroirs dans les maisons de Thospital pour de plus grandes manufactures; nos sujets ont vu de si grands suôcès pour la gloire de Dieu et le salut des pauvres, que plusieurs, émus de charité et du désir de voir affermir la continuation de tant de bonnes œuvres, y ont fait des aumosnes considérables; nous l'avons aussi appuyé de notre protection et favorisé de nos grâces et libéralités.
(( Mais quelques ménages et économies que les directeurs d'iceluy y aient pu apporter, quelque soin qu'ils aient pris de chercher les moyens pour le faire subsister, tant par les avis qu'ils nous ont présentés que par les exhortations qu'ils ont procuré estre faites par les curés et prédicateurs, par les mémoires qu'ils ont fait imprimer plusieurs fois de l'état et du besoin de l'hospital, et par les quesles faites en notre cour et suite et dans les maisons de Paris, par les dames les plus qualifiées, néan-
moins la surcharge des mendians arrivés de diverses provinces de notre royaume est venue jusqu'à tel point, que, quoique les directeurs n'aient pas la moitié du revenu qui est nécessaire pour la subsistance ordinaire de quatre à cinq mille pauvres, qu'ils ont nourris aux années précédentes, ils logent pourtant et nourrissent dans les cinq maisons de Thospital plus de six mille pauvres; ils donnent de plus la nourriture en six endroits de la ville à trois mille autres pauvres mariés, outre lesquels on voit encore un très grand nombre de mendians dans la ville, qui ne peuvent estre ni logés, faute de bastiments, ni nourris, pour ce que le revenu du dit hcspital ne monte pas à la moitié de la dépense qui se fait par chacun an dans iceluy.
a C'est pourquoi, considérant que, quand les bastiments et les revenus seroient augmentés, il seroit impossible sans ruiner cet hospital d'y loger ni nourrir tous les mendians qui abondent de tous endroits en notre dite bonne ville, les uns par fainéantise, les autres par faute d'ouvrage, et la plupart par la grande nécessité qui est à la campagne, et à cause de cette occasion, s'accoutument, eux et leurs enfans, à cette malheureuse fainéantise, qui cause tous les désordres et la corruption, pourquoi les biens de la campagne sont en partie délaissés, n'y ayant pas assez de personnes pour faire le travail nécessaire; outre qu'il n'est pas juste que notre bonne ville de Paris fournisse seule la nourriture que les autres villes de notre royaume doivent chacune à leurs pauvres selon l'équilé naturelle, et conformément aux ordonnances des rois nos prédécesseurs ;
i( Savoir faisons qu'après avoir fait voir en notre conseil les ordonnances des rois nos prédécesseurs, et notamment celles des rois Charles IX, données à Moulins en 1566, et de Henri III, données à Fontainebleau au mois de mai 1586, registrées en nos cours de parlement; de l'avis de notre dit conseil, de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, en confir-
-semant les anciennes ordonnances, et y ajoutant les choses que l'expérience nous a fait connaître estre nécessaires, ordonnons, voulons et nous plaist qu'en toutes les villes et faubourgs de nostre royaume, où il n'y a point encore d'hospital général établi, il soit incessamment procédé à l'établissement d'un hospital et aux règlemens d'iceluy, pour y loger, enfermer et nourrir les pauvres mendians^ invalides, natifs des lieux, ou qui y auront demeuré pendant un an, comme aussi les enfans orphelins ou nésdeparens mendians. Tous lesquels pauvres y seront instruits à la piété et religion chrétienne, et aux métiers dont ils pourront se rendre capables, sans qu'il leur soit permis de vaguer ni, sous quelque prétexte que ce soit, d'aller de ville en ville, ni de venir en notre bonne ville de Paris, et que les habitans des villes et gros bourgs y soient contraints par toutes voies dues et raisonnables. Et, afin que notre volonté puisse estre promptement exécutée, mandons à nosamés et féaux, baillis, etc., et aux maires et échevins, capitaines et consuls des villes, qu'au plus tost ils aient à commettre et députer quelques-uns d'entre eux pour s'assembler afin d'aviser aux moyens les plus propres et convenables en chacun lieu pour l'établissement des dits hospitaux, etc. , w
Les ordonnances et arrêtés qui suivirent cet acte important ne firent qu'en confirmer les prescriptions. L'arrêté du 20 octobre 1693 amena cependant une innovation en décidant qu'Userait pourvu à l'entrelien des malades et des estropiés envoyés dans les hôpitaux généraux au moyen d'une taxe d'un sou par livre pour les deux tiers des biens possédés dans chaque paroisse, sans exception pour personne, même à l'égard des communautés séculières ou régulières.
Les excellentes réformes introduites dans l'administration hospitalière par les édils de Louis XIV avaient rendu d'immenses services^ en faisant cesser en parlie la mendicité qui.
quoique amoindrie, devait rester encore une des plaies du xvm* siècle. Mais, pour arriver à ce but, elles avaient donné aux directeurs de l'hôpital général des pouvoirs vraiment exorbitants.
Chacun de ces directeurs était nommé à vie et avait qualité pour acheter, vendre, donner, etc., tous les biens meubles et immeubles appartenant à l'hôpital, sans être astreints à aucune formahté ni autorisation. Aucun compte ne lui était demandé de se gestion. Il avait encore à sa disposition une force armée spéciale et pouvait condamner sans appel les mendiants de Paris et des faubourgs à la prison, au carcan ou à la basse fosse.
Ce pouvoir absolu dans les établissements et ces privilèges immenses au dehors, donnés aux administrateurs des biens hospitaliers, devaient fatalement conduire aux abus et aux actes arbitraires. Des dépenses exagérées et inutiles absorbaient les revenus, et, tandis qu'on admettait des paresseux ou des individus sans droit à l'assistance, on fermait souvent la porte aux vrais indigents ou aux malades.
Le progrès des sciences médicales et de nombreuses pubUcaiions critiques et statistiques sur les hôpitaux commençaient à apporter une amélioration dans le régime des établissements de bienfaisance, lorsqu'un événement imprévu, l'incendie de l'Hôtel- Dieu, vint appeler sur les maisons hospitalières la sollicitude da pouvoir royal et l'attention publique.
Une commission, nommée par l'Académie des sciences, fut chargée par Louis XVI de visiter les divers hôpitaux de Paris et de signaler les améhorations à introduire dans les divers services. Le savant Tenon, rapporteur de cette commission, fut frappé, au cours de sa visite à l'Hôtel-Dieu, de la confusion et de la promiscuité qui régnait entre les malades atteints de maladies différentes, a Les commissaires, dit-il dans son rapport, ont MX les convalescents mêlés dans les mêmes salles avec les ma-
lades, les mourants et les morts. Ils ont vu les morts mêlés avec les vivants, la salle des fous contiguë à celle des malheureux qui ont subi les plus cruelles opérations, et qui ne peuvent espérer de repos dans le voisinage de ces insensés dont les cris frénétiques se font entendre jour et nuit. La salle Saint-Joseph est consacrée aux femmes enceintes ; légitimes ou de mauvaises mœurs, elles y sont toutes ensemble, trois ou quatre en cet état, couchant dans le même Ht, exposées à l'insomnie, à la contagion des voisines malsaines et au danger de blesser leurs enfants.
a Les femmes accouchées sont ainsi réunies quatre et plus dans un seul lit, à diverses époques de leurs couches. Le cœur se soulève à la seule idée de cette situation où elles s'infectent mutuellement. La plupart périssent ou sortent languissantes. Il y a plus, chaque salle contient plusieurs lits à la paille pour les agonisants et pour ceux qui gâtent leurs lits. On les réunit sur cette paille, quelquefois cinq ou six ; elle est simplement amoncelée sur la couchette et bridée par un drap. C'est quelquefois là, au milieu des agonisants, des malades salis, que l'on met pour un temps ceux qui arrivent de bonne heure et qu'on ne sait encore où placer. La salle des opérations où l'on trépane, où Ton taille, où l'on ampute les membres, contient également, et ceux que l'on opère, et ceux qui doivent être opérés, et ceux qui le sont déjà. Les opérations se font au milieu de la salle elle-même. On y voit les préparatifs du supplice, on y entend les cris des suppliciés ; celui qui doit l'être le lendemain a devant lui le tableau de ses souffrances futures ; et celui qui a passé par cette terrible épreuve, qu'on juge comme il doit être profondément remué par ces cris de douleur ! Ces terreurs, ces émotions, il les reçoit au milieu des accidents de l'inflammation et de la suppuration, au préjudice de son rétablissement et au hasard de sa vie... La galo est presque générale à THôtel-Dieu, ajoute le rapport; les chirurgiens, les religieux, les infirmiers la contraclent, ou en soi-
gnant les malades, ou en maniant leurs linges. Les malades guéris qui l'ont contractée la portent dans leur famille, et THôtel-Dieu est une source inépuisable d'où cette maladie se répand dans Paris. »
Cette organisation lamentable continua à exister dans la plupart des hôpitaux, malgré les exhortations de Tenon, dont les savants Mémoires, appréciés encore de nos jours, furent imprimés par ordre du roi. Cependant^ durant le xviii' siècle, une administration hospitalière; aussi peu en rapport avec les progrès de la science, n'empêcha pas de généreux philanthropes, tels que Cochin, Viennot et Beaujon, de fonder des asiles et de leur assurer d'abondants revenus. Necker lui-même, ce minisire qui joignait une connaissance profonde des sciences économiques à Tamour du bien, voulut doter la capitale d'un établissement modèle renfermant toutes les améliorations connues, et créa dans ce but un hôpital qui porte son nom et qui fut ouvert en 1789.
Un édit de Louis XVf, du mois de janvier 1780, enjoignait aux hospices de vendre leurs biens toutes les fois que cette aliénation serait possible, et d'en verser le prix dans la caisse générale des domaines, qui devait en servir les intérêts tous les trois mois.
<i Nous avons pensé, dit l'ordonnance, que si nous pouvions augmenter les ressources applicables au soulagement des pauvres,'sans donner aucune atteinte à la sûreté de leurs capitaux, nous remplirions un des objets les plus dignes de notre bienfaisance, et nous avons cru qu'un des moyens efficaces d'atteindre ce but serait que les diverses administrations d'hôpitaux procédassent, à mesure d'occasions convenables, à la vente des immeubles dont elles sont en possession ; et en même temps que nous avons jugé à propos de les y autoriser, sans distinction, nous avons cherché à leur présenter un emploi du produit de ces ventes, qui fût à la fois solide, avantageux, susceptible d'ac-
croissement et conforme aux lois établies pour les deniers dei communautés. En conséquence, nous avons ordonné qu'à mesure que ces ventes auraient lieu, d'après les diverses administrations d'hopilaux, le produit en fût appliqué, par préférence, à l'acquittement de leurs dettes, aux constructions des lieux claustraux que nous aurions autorisés ; et, quant au surplus, nous autorisons ces administrations à en faire verser le montant dans la caisse générale des domaines, pour les fonds en être employés à rester avec équité dans la partie de nos domaines aliénés à trop vil prix, ou pour nous aider à faire de nouveaux traités avec les engagistes.
« L'utilité essentielle et permanente que l'Etat et nos finances retireront ainsi de l'emploi de ces capitaux prêtera une nouvelle force aux engagements que nous prendrons envers les maisons hospitalières; et, quoique des engagements de cette nature fussent déjà suffisamment garantis par la religion, la politique et l'ordre public, nous avons résolu d'y joindre encore toute la sanction que les lois et les formes les plus respectables de notre royaume peuvent nous présenter. »
Cet acte est le dernier effort de la royauté impuissante. Malgré la modération de ses prescriptions, il laisse entrevoir les tendances qui vont amener l'usurpation du domaine hospitalier et montre les signes précurseurs d'une révolution sociale. La monarchie absolue, et avec elle les privilèges des ordres de l'État, des corporations et des institutions, ébranlés jusque dans leurs fondements, ne vont pas tarder à disparaître. Le mouvement révolutionnaire n'épargnera même pas les établissements hospitaUers, qui perdront leur existence légale pour renaître bientôt, après avoir puisé une vie plus sûre et plus forte dans la grande rénovation sociale.
A la fin du xvm* siècle, l'utilité des hôpitaux fut mise en doute,
el certains auteurs allèrent même jusqu'à soutenir que ces établissements aggravaient les maux qu'ils devaient guérir.
Il suffit d'envisager à peine cette question pour voir que ce ne sont là que raisonnements chimériques et songes creux. Sans doute, l'homme atteint d'une maladie légère ou entouré des soins de ceux qui lui sonl chers peut être efficacement soigné chez lui, avec les secours du bureau de bienfaisance el du médecin des pauvres. Cette assistance devient insuffisante lorsque le malade gravement atteint est sans parents et sans amis. Pour cet homme, Thôpital est indispensable ; il trouvera d'ailleurs dans cel asile, en même temps que les médecins les plus habiles, tous les secours qu'il ne pouvait se procurer chez lui.
Tout injustes et exagérées qu'elles fussent, ces critiques n'en indiquèrent pas moins des abus à combattre, des améliorations à introduire dans Tadministraliou des hôpitaux, et fixèrent ainsi l'attention publique sur le régime des établissements de bien- /aisance.
En 1789, la France possédait, d'après Necker, 700 établissements d'assistance publique, qui abritaient environ 105,000 indigents ou malades.
Ce nombre se divisait en trois classes :
Enfants trouvés 40,000
Infirmes et vieillards 40,000
Malades 25,000
La population de la France étant à ce moment de 25 millions d^habitants, les hospices et hôpitaux recevaient les indigents et malades de toutes les catégories dans une proportion de 4 et 20 centièmes par 1,000 individus. La dotation de ces établissements s'élevait alors à 18 ou 20 millions.
L'Assemblée constituante^ imbue des idées philosophiques et de Tesprit d'investigation qui devait présider à ses travaux.
choisit dans sou sein un comité qu'elle chargea d'élaborer un rapport sur Torganisalion des secours publics.
Dans ce remarquable travail, le savant rapporteur, La Rochefoucauld-Liancourt, ne se contente pas de proposer une direction unique pour tous les établissements de bienfaisance, il conseille d'attribuer les hospices à l'Etat et de faire de l'hospitalité une œuvre nationale.
Voici quelques passages principaux de cet intéressant document :
Cl L'assistance des pauvres, disait-il, doit-elle être une charge nationale ou locale?
c( Nous nous hâtons de déclarer à l'Assemblée, qu'en opinant pour en faire une charge nationale, le comité ne préjuge rien sur la vente des biens des hôpitaux et sur leur réunion en une masse commune... L'opinion que l'Etat doit laisser et imposer à chaque municipalité le devoir d'entretenir ses pauvres a si souvent été répétée, elle est si séduisante par sa simplicité, que nous croyons, en la combattant, être forcé de la faire envisager sous ses rapports principaux à ceux qui, ne l'ayant pas examinée sous toutes ses conséquences, auraient pu la juger d'une facile application.
(( D'abord l'assistance ne serait pas partout égale; elle dépendrait du plus ou moins de richesse de la municipalité, de la facilité plus ou moins grande des corps administrants. Si les lois prescrivaient un traitement égal pour tous les individus à assister, l'injustice et Tinégalité se trouveraient alors pour les citoyens qui devraient contribuer aux secours : car la proportion des besoins n'est pas toujours celle des richesses; le pays le plus pauvre, celui où un plus grand nombre de secours est nécessaire, est presque toujours, au contraire, celui où il existe le moins de ressources. Ainsi, ou assistance insuffisante pour les pauvres, ou charge insupportable pour les citoyens qui doivent contribuer à cette assistance. Si l'on ajoute à ces premières raisons, déjà
déterminanles pour rejeter celle idée, celle qu'il faudrait alors que chaque municipalité eût un établissement propre à secourir toutes les infirmités de la vie, qui toutes pourraient assaillir quelques-uns de leurs habitants, on trouvera l'exécution déjà plus empêchée.
(c Mais les suites funestes do ce mode d'assistance seront plus évidentes encore, si Ton réfléchit à la difiiculté qui naîtrait des changements de domicile et qui gênerait le mouvement de l'industrie ainsi que le libre usage de la propriété. En effet, toute entreprise d'industrie, soit manufacturière, soit agricole, toute grande entreprise de défrichement, de dessèchement, ne pouvant se faire qu'avec des bras appelés du dehors, les municipalités qui craindraient que les travaux fussent un jour ralentis ou interrompus s'opposeraient, par une prévoyance mal entendue sans doute, mais non moins probable, à ces établissements qui peupleraient leur pays d'hommes sans propriétés et pouvant tombera la charge commune; elles nuiraient ainsi à leur véritable richesse, à la prospérité nationale qui a sa source dans l'accroissement continuel des produits de la terre et de l'industrie. Les municipalités, toujours en contestation pour ne pas admettre ces hommes sans domicile, les rejetteraient sur les municipalités voisines. De là, Tavilissement de ces malheureux qui, réduits à une oisiveté forcée et repoussés de toutes parts, feraient éclater, entre les municipalilés ruinées par les procès, les haines les plus aveugles.
a Mais une autre considération rend plus impraticable encore l'idée de laisser aux municipalités le soin de leurs pauvres : c'est que ce système entraîne la nécessité d'une taxe locale appliquée au soulagement de la misère. Ce système, dont l'expérience de nos voisins démontre tous les vices, a cependant encore des partisans; mais comme il pourrait se produire sous des formes différentes, et qu'il est plein de dangers, le comité croit qu'il
convient d'indiquer les molifs qui lui en ont fait rejeter même l'idée ; il ne s'attachera qu'aux principaux.
« Cette taxe sera inégale dans tous les lieux, en raison des besoins auxquels elle devra faire face; alors elle rendra inégale la valeur des biens. Cet accroissement des charges sur les propriétés n'élèvera pas en proportion leur valeur, comme on pourrait le dire s'il était égal dans tout le royaume ; ainsi, les propriétaires, sans avoir l'espérance d'augmenter leur revenu, courront le danger de voir leurs fonds tomber de valeur, et la conséquence de cet ordre de choses sera ruineuse pour l'Etat, et pour les pauvres : car les propriétaires, loin d'attirer et de favoriser l'industrie pour améhorer leurs biens, s'entendront, au contraire, pour la repousser, parce qu'ils la regarderont comme une cause préalable de charges nouvelles. Ainsi, le principe de toute amélioration se tarira dans sa source.
« Cette inégalité de taxe, impohtique, injuste, porterait un grand obstacle au projet d'assistance que l'Assemblée nationale médite. Les propriétaires, les gens domicihés, les fermiers, exposés, par l'assiette irréguliôre et mobile de cet impôt, à des charges imprévues, se refuseraient avec opiniâtreté à contribuer à ces secours, que la loi cependant exigerait d'eux. Par ruse ou par force, les départements se renverraient l'un à Tautre les familles misérables, ou qu'ils craindraient d'avoir à nourrir un jour. Cette dureté pour les malheureux, contraire à la nature, ou du moins à toute société, aurait pourtant une sorte d'excuse dans cette prodigieuse inégalité des secours à donner, mais elle ne diminuerait pas les charges, car il est de la nature de toute charge individuelle, et dont l'assistance est l'objet désigné, de s'augmenter, même malgré l'opposition des contribuables. En vain ceux qui payeront la taxe se raidiront-ils, de concert avec les administrateurs eux-mêmes, contre son accroissement, il n'en résultera qu'une lutte perpétuelle, une plus grande incurie sur l'emploi de
la taxe et un soulagement médiocre; mais la taxe haussera sans cesse.
a Le besoin ou Timportunité des pauvres, la pitié que le tableau, même exagéré, de leur détresse inspire, seront toujours plus forts que ne pourrait l'être la constance des administrateurs à refuser. Pour flatter la multitude et surprendre une popularité d'un jour, des ambitieux, des intrigants prodigueront des secours, qu'on n'osera plus réduire, avec une profusion qui peut-être gagnera jusqu'aux districts et départements voisins, et c'est ici surtout que l'exemple de l'Angleterre nous est une grande leçon. La taxe des pauvres n'y était portée au commencement du siècle qu'à quinze millions; elle excède aujourd'hui soixante, et les contribuables, luttant sans cesse contre son poids énorme, mais sentant Timpossibilité de la diminuer, se bornent à en modérer les progrès sans aucun espoir de la jamais contenir. Outre les vices qu'offre une loi pareille, la dépense monstrueuse qu'elle entraîne et la fainéantise qu'elle encourage, elle nous découvre la plaie politique de l'Angleterre et la plus dévorante, qu'il est également dangereux, pour sa tranquillité et son bonheur, de cicatriser ou de souffrir. Il y a même en France un exemple de cette taxe avec ses périls et sa cherté. On sait que, dans la ci-devant province de Flandre, les pauvres sont entretenus par la paroisse, et le mode de les adjuger par an, au rabais, prouve que Ton veut mettre à profit l'esprit de charité des habitants pour suffire à la dépense. Cependant, la taxe, inégale partout, s'élève dans quelques paroisses à quatre livres par arpent, et est encore indépendante des biens d'hôpitaux.
<c Ces inconvénients, dont le comité a reconnu l'existence, lui ont fait rejeter toute idée, même éloignée, d'une taxe des pauvres, et, avec elle, celle de laisser aux municipalités le soin particulier de leurs pauvres.
oc Le système qui mettrait les pauvres à la charge des dépar-
temcnls offrirait les mêmes désavantages; il en aurait encore un autre qu'il faut, sous notre Constitution, écarter avec vigilance, celui d'isoler les départements entre eux et de les rendre indépendants d'un centre commun, auquel on ne peut trop les ramener pour Tintérêl de tous.
« Tous ces inconvénients disparaissent, si Ton fait de cette assistance une charge nationale. D'abord, point de taxe particulière pour Timposition nécessaire à celte œuvre de devoir; les revenus qui y sont affectés se confondent avec les autres revenus ou impots de la nation. L'assistance de la classe infortunée est une charge de l État, comme le payement des fonctionnaires piiblics, comme les frais du culte. Le citoyen, en acquittant ses impositions, ne dislingue pas plus la part de la pauvreté que celle des routes ou de l'armée, et le malheureux, mis ainsi sous la provi^ dence unique de l'État, échappe aux reproches de celui qui est expressément imposé pour le secourir, et reçoit une assistance plus noble, plus généreuse, plus digne du respect dû à l'infortune et de la grandeur de la nation qui le soutient. Les sommes néces* saires à l'assistance publique, votées à l'Assemblée nationale sur le calcul des besoins et d'après des bases générales et certaines, ne peuvent s'accroître par l'intrigue d'aucun ambitieux : car ce ne serait plus pour la municipalité ou pour son déparlement qu'il agirait, ce serait pour le royaume entier, dont chaque partie aurait droit à ce supplément d'assistance. Cette impossibilité d'augmenter ainsi la taxe des pauvres pour les vues particulières d'un intrigant, laissera les moyens de diminuer, si l'on peut, les dépenses, de les tenir du moins dans la jusle proportion de la misère, et de renfermer dans les bornes les plus étroites la fainéantise et les vices qui en sont la suite. Enfin, par cet ordre de choses, nul germe de procès, nul obstacle au développement de l'industrie, du commerce, de la richesse publique, et au niveau si nécessaire à établir dans le prix de la main-d'œuvre ; et cepen-
dant, possibilité entière d'intéresser les départements à surveiller l'accroissement du nombre de leurs pauvres. »
Ce gigantesque projet ne put recevoir son application ; des préoccupations d'un autre caractère absorbaient l'Assemblée , constituante, qui ne tarda pas d'ailleurs à être dissoute. Elle [ avait seulement commencé l'œuvre d'organisation en confiant, par la loi du 22 décembre 1789, la surveillance des hospices à Tadmiuislration civile. Mais, si l'ensemble des mesures proposées par le comité de la Constituante ne fit l'objet d'aucune loi, ses recherches étendues sur l'organisation des secours publics, en partant d'un point de vue élevé, n'en servirent pas moins à régler la législation qui régit actuellement les administrations hospitalières.
Sous la République, les établissements de charité, sans posséder une existence régulière et légale, furent conservés jusqu'au 23 messidor an II ; à cette époque, la Convention s'empara de leurs biens en les déclarant nationaux, et chargea l'État de pourvoir aux besoins de ceux qui n'avaient pas disparu. Cette mesure déplorable, amenée par les moments pénibles et les angoisses cruelles que traversait la France, ne pouvait être durable dans un pays où la bienfaisance est à juste litre considérée comme le premier et le plus sacré de tous les devoirs. Aussi, dès que le pays renaissant, après tant d'épreuves, put commencer à organiser les pouvoirs de l'État, il s'empressa de réparer l'erreur commise, et par la loi du 16 vendémaire an V il rendit, en môme temps que leui's biens, kur vie civile aux établissements de bienfaisance.
Depuis, les diverses prescriptions qui forment la législation hospitalière actuelle ont toujours confirmé ce double principe : TEtal doit assistance à l'indigent, mais n'intervient que comme principal moteur des secours publics, eu donnant l'impulsion qui dirige tous les rouages de l'établissement de bienfaisance; ce
dernier do son côté a une existence propre et a charge d'assislance.
I^a goncrosilo publiijue pourvoit aux besoins des maisons ho^pitalirrcs, et, lorsque le concours des gens de bien est insufOsar^^ pour secourir les malheureux trop nombreux, la commune, l ^ dé()artcment ou TElal viennent à Taide des établissements
Depuis la rénovation des hospices, les libéralités n'ont cesst^ d'arriver abondantes dans la caisse des pauvres et de doter der- Tondalions nouvelles ces établissements dont le patrimoine tend tous les Jours à s'accroître.
Ku I8r{r{, il y avait en France 1,329 hôpitaux et hospices, servant d'asile à 15i,25rl individus; le total de leurs revenus fix(*s s'élevait à 18 millions seulement.
Eu 18-20, un homme, dont le nom est universellement connu et vénéré, le baron de Monlyon, légua, après bien d'autres œuvres [)hilanthro|)iques, une somme de 4,800,000 francs à l'administration des hospices de Paris. Ce legs magnifique est d'autant plus grandiose qu'il est arrivé à une époque où la dotation des établissements de bienfaisance était encore minime.
En 1847, les revenus des hospices atteignaient déjà 24 millions et demi; aujourd'hui, cette dotation est de beaucoup supérieure, puisque Tadministralion de l'Assistance publique de Paris jouit à elle seule de plus de 0 millions de revenus fixes.
Les largesses envers les pauvres ne font en France qu'augmenter tous les jours; nous n'en voulons pour preuve que les chiffres suivants :
Les dons et legs faits aux hospices du T' janvier 1800 au î31 décembre 1845 ont été de 72,593,360 francs ;
Du r^ janvier 1846 au 31 décembre 1855 de 37,107,810 francs;
Et le total des legs et donations faits aux mêmes établissements, alors au nombre de 1,594, du T' janvier 1800 au 31 décembre 1877, s'est élevé à la somme énorme de 4 15,701 ,026 francs.
Cet accroissement incessant des dotations hospitalières montre combien est inépuisable, en France, le sentiment qui pousse rhompie à soulager l'infortune.
Ces fondations sont-elles suffisantes pour soulager tous les malheureux? Il serait téméraire de répondre affirmativement.
Le bien qu'elles font est immense sans doule, mais le mal à
combattre est encore plus grand, et la perfection dans Tassistance
hospitalière est difficile^ sinon impossible à atteindre. Seule,
l'augmentation des dotations hospitalières peut assurer l'avenir
des établissements de bienfaisance et augmenter refficacité de
leur œuvre charitable.
Si nous jetons un coup d'œil rapide sur les établissements hospitaliers à l'étranger, nous voyons partout leur nombre s'accroîlre et leur administration tendre sans cesse à se perfectionner. Leur régime diffère beaucoup de celui qui est adopté en France, et il nous paraît utile d'en donner un léger aperçu.
En Angleterre, malgré l'existence et le produit énorme de la taxe des pauvres (poor-rates) qui donne un droit certain à Tassislance, la plupart des établissements hospitaliers, créés et entretenus par des fondations ou des souscriptions particulières, sont niaîtres absolus de leur patrimoine comme de leur direction. Ces puissantes institutions, largement dotées, rendent d'immenses services en secourant tous les malades et les indigents, quelle que soit d'ailleurs leur religion. Les établissements de ce genre, qui existent dans la ville de Londres, possèdent une dotation d'environ 30 millions de rente. Ces revenus peuvent paraître exorbitants en France, mais dans un pays où le paupérisme est une calamité permanente, ils n'ont rien d'exagéré et sont même indispensables pour secourir toutes les infortunes.
L'assistance hospitalière dans le royaume des Pays-Bas et dans le Danemark est en fait, à peu de chose près, soumise au même régime qu'en Angleterre. Cependant l'indigent n'est jamais,
d'après la législation, à la charge de l'Etat, et il n'est même à la charge de la commune que lorsque les établissements privés n*onl pas voulu le secourir et dans un cas de nécessité absolue.
En Norvège, au contraire, l'assistance hospitalière est presque exclusivement communale. Chaque commune forme un arrondissement d'assistance publique, chargé de pourvoir aux besoins des personnes qui y ont un domicile réel.
La plupart des hôpitaux et hospices d'Autriche-Hongrie sont des propriétés particulières, administrées comme en Angleterre par leurs bienfaiteurs. Les asiles nationaux, pour les malades surtout, y sont peu nombreux.
La Belgique a une législation hospitalière à peu près semblable à celle de la France. Notons l'obligation pour la commune de secourir l'indigent.
Parmi les puissances méridionales, l'Italie est une de celles dont l'organisation hospitalière nous paraît la plus complète. Les vastes établissements qu'elle possède sont administrés par des commissions renouvelables appelées Congrégations de la Chanté et qui régissent les maisons hospitalières en se conformant aux volontés des fondateurs.
En Espagne, les établissements de charité appartiennent surtout à la province ou à des particuliers. Celte dernière catégorie de maisons, entretenues avec le produit des dons et des fondations, reçoit même des subsides de la commune ou delà province.
La description complète du régime hospitalier dans tous les pays nous entraînerait à des développements trop longs et peu en rapport avec le but de notre travail. Constatons seulement qu'aujourd'hui, presque partout, môme dans des contrées à peu près sauvages, s'élèvent des hôpitaux et des hospices créés pour la plupart par des Européens. La civilisation européenne ne paraît pas toutefois avoir eu seule l'idée première des asiles hospitaliers. On retrouve encore en Chine des établissements indigènes
amoindris et ruinés, mais dont l'existence prouve la pensée philanthropique qui avait présidé à leur institution.
Avant d'exposer le régime adopté actuellement en France pour les établissements hospitaliers, qu'il nous soit permis de dire que, sans prétendre trouver la perfection dans l'organisation de cette partie de Tassistance, elle nous paraît présenter de nombreuses garanties au double point de vue du soulagement des infortunes et de la conservation du patrimoine des pauvres. Les établissements hospitaliers peuvent, croyons-nous, administrés par des hommes sages et avec le concours des œuvres privées, secourir bien des infortunes en couvrant du manteau de la charité Tenfant à sa naissance et l'homme à son déclin.
L'extinction du paupérisme est le but désiré de tous les philanthropes. Ce problème ardu se pose en face de toutes les sociétés, sans qu'elles puissent en trouver la solution ; mais c'est encore une consolation que de voir l'assistance hospitalière calmer les misères sociales et en adoucir les rigueurs.